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pointes qui s'étendent vers l'Orient, elle toucherait l'Asie si elle n'en était détachée par la mer. L'Hellespont est à la droite, qui empêche de passer outre, et plus avant le Bosphore de Thrace sépare Bysance de Chalcédoine; la Propontide, qui est comprise entre ces détroits, commence à s'élargir auprès de la Bithynie et des régions du Pont. La Mysie est au-dessous de la Bithynie; et ensuite la Phrygie et la Lydie, qui la touchent, sont plus éloignées de la mer. Mais, en allant plus avant, on trouve de grandes régions d'une merveilleuse fertilité, qui sont habitées par des peuples riches. Les rivages qui regardent la Thrace et la Grèce sont peuplés par les Hellespontiens, et plus loin par les Troyens, connus et renommés par leurs infortunes. Au-dessous d'eux, l'Eolie et l'lonie s'étendent le long des frontières de la Lydie. Ensuite la Carie, qui est jointe à la Doride, et dont la plus grande partie est environnée de la mer, n'est pas moins spacieuse par le dedans. Il y a des îles fameuses qui ne sont pas loin de ces terres, Lesbos, Chio, Samos, Rhodes, et quantité d'autres dont les noms ont été celebres par les monuments des Grecs: car autrefois la Grèce occupait tous ces pays par les colonies qu'elle y avait envoyées et qui y étaient encore alors; mais, comme elles avaient été assujetties aux rois de Perse et aux satrapes, leur ancienne liberté barbare fut convertie en une servitude.

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Lorsqu'Alexandre fut donc arrivé à Seste, il envoya la plus grande partie de ses troupes à Abyde, de l'autre côté du rivage, sous la conduite de Parménion; et davantage, il lui donna cent soixante vaisseaux de guerre et plusieurs autres de charge. Quant à lui, il alla avec le reste à Éléonte1, qui est consacrée à Protésilaüs, de qui l'on voit la sépulture sous un petit tertre, environné d'ormes d'une nature merveilleuse. Car les feuilles qui naissent aux branches qui sont tournées du côté de Troie tombent en même temps qu'elles sont ouvertes, bien que toutes les autres conservent leur verdure; comme pour faire souvenir de la funeste aventure de ce héros qui passa en Asie avec les Grecs dans une florissante jeunesse, et qui fut la première victime de la guerre des Troyens. Au reste, Alexandre lui fit des sacrifices mortuaires, et le pria de permettre qu'il entrât dans une terre ennemie sous des auspices plus heureux qu'il n'y était entré lui-même.

De là il se rendit avec soixante vaisseaux à Sigée, et vit ce port qui fut mis en réputation par les Grecs, dont il avait reçu la flotte du temps de la guerre de Troie. Comme il voguait déjà au milieu de l'Hellespont, étant lui-même le pilote du vaisseau qui le portait, il immola un taureau à Neptune et aux Néréides; et, pour faire une offrande aux dieux marins, il jeta dans la mer le vase d'or dont il avait fait les libations. Lorsqu'il fut arrivé au port, il lança un dard sur le rivage, et sauta le premier à terre, prenant les dieux à témoin qu'il ne voulait avoir l'Asie que par une guerre légitime 3. Ensuite il fit faire des autels en l'honneur

Arrian. 1. c; Herodot. ix, 115; Pausan. I et II. 2 Fhilostrat. Heroic. — Justin. x1, 5; Plin. v, 30.

de Jupiter défenseur, de Minerve et d'Hercule, au même lieu où il était descendu à terre; et commanda aussi que l'on en dressât à l'endroit d'où il était parti de l'Europe.

IV. Ainsi il prit son chemin par la campagne, où l'on voit encore des marques de l'ancienne ville de Troie; il y considéra curieusement les restes de tant d'ouvrages héroïques; et lorsque quelqu'un des habitants lui eut offert la lyre de Pâris, il répondit, « qu'il ne faisait pas grand état de cet instrument des lâches et des molles voluptés; mais qu'on lui ferait plaisir de lui donner la lyre d'Achille, sur laquelle il faisait résonner les louanges des grands hommes avec la même main dont il surpassait leurs actions. » Davantage, comme il avait une admiration toute particulière pour Achille, de qui il se glorifiait d'être descendu, il courut tout nu avec ses favoris à l'entour de son sépulcre, il l'oignit d'huile, et mit dessus une couronne 2. Éphestion couronna aussi la sépulture de Patrocle, pour témoigner qu'il avait la même place dans l'amitié d'Alexandre que Patrocle dans celle d'Achille.

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Au reste, parmi les discours qu'Alexandre fit d'Achille, il dit qu'il l'estimait doublement heureux3, d'avoir eu dans sa vie un véritable et fidèle ami, et d'avoir trouvé après sa mort un excellent poëte pour célébrer ses louanges. Il fit aussi des sacrifices à tous les autres héros dont on voyait les tombeaux en cette contrée. Il sacrifia même à Priam 4 sur l'autel de Jupiter Hercius, soit qu'il voulût apaiser ses mânes parce qu'il avait été tué par Pyrrhus, fils d'Achille, ou à cause de l'alliance qu'il s'imaginait avoir avec les Troyens, d'autant que Neoptolème avait épousé Andromaque, veuve d'Hector. Enfin il fit soigneusement un sacrifice à Minerve, qu'il avait en une vénération particulière; et, ayant suspendu ses armes dans le temple de cette déesse, il y en prit d'autres qui y étaient, disait-on, depuis la guerre de Troie. Il les faisait porter devant lui par ses écuyers, comme lui ayant été prétées par une divinité favorable, afin de subjuguer l'Asie; et l'on dit qu'il en était revêtu lorsqu'il combattit auprès du Granique contre les satrapes 6. Car, au reste, il prenait plaisir d'avoir toujours de belles armes, et c'était en cela particulièrement qu'il aimait la politesse.

Je trouve 7 qu'il se servait d'un petit bouclier reluisant, qu'il avait sur son casque de grandes plumes blanches qui pendaient de part et d'autre, et qu'il portait une brigandine faite de plusieurs doubles de toile piquée. Véritablement son casque, qui était un ouvrage de Théophiles, n'était que de fer, mais il était si reluisant et si poli qu'on l'aurait pris pour de l'argent; son hausse-col n'était aussi que de fer, mais il était diversifié de pierreries. Enfin son épée était d'une trempe qui n'avait point de pareille; et ce qui en augmentait le prix, elle était légère et facile à manier. Il mettait quelquefois

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par-dessus ses armes une sorte d'habit militaire, qu'on appelait en ce temps-là un sayon à la sicilienne. Mais il ne se servit de quelques-unes que quelque temps après; car on trouva la brigandine dont nous venons de parler entre les dépouilles de la bataille qui fut donnée contre Darius auprès de la ville d'Isse; le roi des Citiciens lui fit présent de cette excellente épée; et les Rhodiens, de sa cotte d'armes, qu'Hélicon, fameux et célèbre entre les anciens ouvriers, avait faite avec un artifice incomparable. Au reste, je n'ai pas dédaigné de rapporter ici ces choses, que les anciens historiens ont jugées dignes d'avoir place dans leurs histoires; comme ce n'est pas sans fruit et sans quelque sorte de satisfaction qu'on se remet en mémoire les paroles et les actions des princes, quelque légères qu'elles soient. Au moins les siècles suivants ont eu longtemps de la vénération pour les armes d'Alexandre; et le temps même les a respectées de telle sorte, qu'un général des Romains fit servir d'ornement à son triomphe la cotte d'armes de ce prince, après avoir subjugué les royaumes et les régions du Pont1; et qu'un autre ayant fait faire un pont sur la mer, à l'imitation de Darius et de Xerxès, fit gloire d'y passer revêtu de la brigandine d'Alexandre.

Du temple de Minerve, il prit le chemin à Arisbe, où étaient campés les Macédoniens qu'on avait fait aller devant, sous la conduite de Parménion. Le lendemain, ayant passé le long de Percote et de Lampsico, il se rendit sur le rivage du fleuve Practius, qui prend sa source au mont Ida, et coule entre les terres de Lampsico et d'Abyde 3, et de là se courbant un peu vers le septentrion, va tomber dans la Propontide. Ainsi ayant laissé Hermote derrière lui, il alla du même pas à Colones, qui est une ville des Lampsacéniens, assez avant dans la terre; et après avoir reçu toutes ces villes sous son obéissance, car il pardonna aussi aux Lampsacéniens, il envoya Panégore pour recevoir celle des Priapéniens que les habitants rendaient. Cependant Amyntas, fils d'Arrabée, eut ordre d'aller reconnaître avec quatre cornettes de cavalerie, et dont il y en avait une d'Apolloniates que Socrates conduisait; car les ennemis n'étaient pas loin, et se préparaient à la guerre avec beaucoup de soin et d'inquiétude.

Memnon, qui était le meilleur capitaine et le plus savant qui fût entre eux dans la science militaire, persuadait 4 «< qu'on se retirât, qu'on perdît tout ce qui pouvait servir aux ennemis; qu'on fit fouler aux pieds des chevaux tout ce qu'il y avait d'herbe dans la campagne; qu'on mît le feu dans les villes et dans les villages, et qu'on ne laissât rien de tous côtés que la terre toute nue; que le Macédonien avait à peine des vivres pour un mois; que désormais il ne pouvait vivre que de rapines et de pillages; que si on lui ôtait le moyen de piller, il se retirerait dans peu de temps, et qu'avec fort peu de perte on sauverait toute l'Asie; que ce remède était véritablement fâcheux, mais qu'en toutes les occasions où le péril menaçait, les sages permettaient les moindres maux

'Appian. de Bell. Mithrid.· -2 Arrian. I, 12. — 'Strab. XII. Arrian. 1, 12. Diod. XVII, 18.

pour éviter les plus grands; qu'ainsi les médecins traitaient, pour ainsi parler, du salut de tout le corps par la perte de l'un de ses membres, quand ils voyaient que de la partie infectée le mal allait passer aux autres; que les Perses ne feraient pas cela sans exemple; qu'autrefois le roi Darius avait ruiné ces mêmes contrées et ces mêmes villes, afin que les Scythes qui devaient passer par là n'y trouvassent point de retraite ; que si l'on voulait donner bataille, on mettait au hasard toutes choses; que quand les Perses auraient été chassés de cette contrée, Alexandre en serait aussitôt le maître, et que s'ils étaient victorieux, ils ne pouvaient gagner davantage; qu'au reste il fallait craindre la phalange macédonienne, et qu'ils y opposeraient en vain leur infanterie, bien qu'elle fût plus forte par le nombre; que d'ailleurs la présence du roi contribuait beaucoup à la victoire; que les soldats qui combattaient à la vue de leur général étaient animés tout ensemble par l'espérance, par la honte, par la gloire; que les Macédoniens avaient pour eux toutes ces choses, mais que les Perses n'avaient pas Darius avec eux; que personne n'était en doute qu'il était plus avantageux de faire la guerre dans un pays étranger que dans le sien; qu'ils avaient donc cet avantage s'ils écoutaient son conseil, et qu'ils voulussent se résoudre d'aller attaquer la Macédoine. >>

Mais ce discours ne fut agréable à pas un des autres capitaines. On disait « que cette résolution pouvait peut-être sembler bonne à Memnon Rhodien, à qui il était avantageux de traîner la guerre en longueur, afin d'avoir plus longtemps les grandes charges et des appointements du roi; mais que les Perses estimaient qu'il leur serait honteux de trahir et d'abandonner des peuples qui leur avaient été confiés, et qu'ils ne pouvaient s'excuser envers le roi, qui leur avait donné d'autres ordres. »

En effet, Darius ayant appris qu'Alexandre partait de la Macédoine, avait envoyé des lettres à tous ses gouverneurs et à tous ses capitaines, par lesquelles il leur commandait «< qu'ils fissent souvenir à coups de verges cet enfant de Philippe de son âge et de sa condition; et qu'ensuite l'ayant revêtu d'une robe de couleur de pourpre, ils lui amenassent au plus tôt ce jeune furieux enchaîné; qu'ils missent à fond ses vaisseaux avec tous les gens de mer, et qu'on fit passer ses soldats aux extrémités de la mer Rouge; » tant son orgueil, qui l'aveuglait, le rendait assuré de l'avenir, et lui faisait oublier sa condition et l'infirmité de tous les hommes. Il disait que Jupiter était son parent, plutôt parce qu'il croyait lui être égal par la grandeur et par la puissance, qu'à cause de la vieille fable qui faisait venir de Persée, fils de Jupiter, l'origine et le nom des rois de Perse. Il avait fait écrire un peu devant une lettre aux Athéniens toute remplie du même faste, et y avait ajouté 2 que puisqu'ils avaient préféré l'amitié du Macédonien à la sienne, ils ne lui demandassent plus d'argent; que quand même ils l'en prieraient, il ne leur en enverrait jamais.

Herodot. VII, 160; Plut. Alcib. - Eschin. cont. Ctesiph.

' V. Cependant, comme Alexandre marchait tou-, jours, il arriva dans une terre que le roi de Perse avait donnée à Memnon, et commanda qu'on ne fit aucun outrage ni aux maisons ni aux habitants, et qu'on ne touchât point aux fruits qui étaient alors sur la terre; voulant par cet artifice rendre suspect ce capitaine, le seul de tous ceux des ennemis qu'il n'aurait pas méprisé s'il ne pouvait le gagner. Quelques-uns s'étonnant de cette bonté que le roi faisait paraître pour le plus grand ennemi de la Macédoine3, lui dirent qu'il fallait le faire tuer aussitôt qu'il l'aurait en sa puissance; et que cependant on ne devait rien épargner contre lui de tous les outrages de la guerre. Mais, au contraire, Alexandre leur répondit, « qu'il fallait gagner par des bienfaits, et faire un ami d'un ennemi, qui apporterait de son côté la même vertu et le même esprit.

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Lorsqu'il fut arrivé dans les campagnes d'Adrastée 4, par où passe le Granique avec beaucoup de rapidité, quelques-uns de ceux qu'on avait envoyés devant pour reconnaître avec Hégélochus 5, lui vinrent rapporter que les Perses étaient en bataille de l'autre côté du fleuve. Il s'arrêta quelque temps pour tenir conseil comment on le passerait, et fit assembler ses capitaines. Il semblait à la plupart que c'était une entreprise téméraire 6 de vouloir passer un fleuve si rapide et si profond; vu même que le rivage, déjà difficile à monter, était encore occupé par tant de milliers de gens de cheval et de pied. Il y en avait qui représentaient qu'on était au mois de Désius, et que ce mois avait toujours été malheureux chez les Macédoniens à tous ceux qui y avaient fait quelques entreprises.

Alexandre, qui ne se souciait pas pourtant du péril, ne méprisa pas cette superstition, n'ignorant pas combien un vain scrupule de religion a de force et de puissance sur les petits esprits et sur les esprits ignorants. Il fit donc publier qu'on appellerait ce mois dangereux Artemisius (a), du nom du mois précédent : et pour mieux assurer les esprits épouvantés, il fit secrètement avertir Aristandre 7, qui sacrifiait alors, afin que le passage fût heureux, « qu'il écrivit en lettres renversées, avec une certaine liqueur sur la main dont il devait prendre les entrailles de la victime, que les dieux donnaient la victoire à Alexandre, afin que ces lettres s'imprimassent sur le foie encore chaud de la victime, et qu'il les reçût

toutes droites 8. »>

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avait déjà passé la plus grande partie du jour, néanmoins le roi, jugeant qu'il fallait se servir de l'ardeur qu'il voyait dans les esprits, fit aussitôt passer ses troupes, et dit, en raillant de l'inquiétude de Parménion, « que l'Hellespont, rougirait de honte, si, après l'avoir traversé, on feignait de passer un petit ruisseau. >>

Treize cornettes de cavalerie passèrent avec le roi, malgré la rapidité de l'eau; mais avant que d'avoir attrapé la terre ferme et rétabli les rangs qui avaient été troublés durant le passage, la cavalerie des Perses, qui se répandit de tous côtés, les vint charger et les pressa vivement. En effet, lorsqu'on eut résolu de combattre, sans avoir égard au conseil que Memnon avait donné (car Arsites, satrape de la Phrygie, avait déclaré qu'il ne souffrirait pas qu'on brûlât une seule cabane de son gouvernement, et tous les autres avaient suivi son opinion), on était venu camper sur le vivage du Granique avec cent mille hommes de pied et vingt mille de cheval'; et l'on s'imaginait que ce fleuve servirait de retranchement, et qu'on fermerait aisément cette porte de l'Asie à Alexandre, qui prétendait y entrer.

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Quand les Perses eurent donc su sa venue, ils disposèrent de telle sorte leur cavalerie, en quoi consistaient leurs plus grandes forces, que Memnon avec ses fils, et Arsanes Persan, étaient opposés à la pointe droite des Macédoniens dans laquelle était le roi, car Parménion commandait la gauche. Arsites était du même côté que Memnon, avec la cavalerie auxiliaire des Paphlagoniens; et Spithridates, gendre du roi, était dans l'arrière-garde. Le satrape de la Phrygie et de l'lonie était accompagné de Rhésace, son frère, et de la cavalerie des Hyrcaniens. Deux mille Mèdes et autant de Bactriens suivaient Rhéomnitre dans le bataillon qui était à droite. Pharnaze, frère de la reine, Arbupales et Mithrobarzanes, gouverneur de la Cappadoce, avaient la conduite de la bataille; et Niphate et Pétanes leur avaient amené, avec Arsace et Atizyes, de la cavalerie de diverses nations.

Enfin ces troupes, qui étaient les plus fortes par le nombre et par l'avantage du lieu, pressaient fortement les ennemis; et le combat et le péril étaient grands principalement où était le roi, parce que, comme il était remarquable par ses armes, et par ses actions, et par les ordres qu'il donnait, chacun attaquait de ce côté-là. Véritablement un trait qui était entré dans le défaut de sa cuirasse durant l'ardeur du combat ne le blessa pas; mais ayant été attaqué en même temps par Rhésace et par Spithridates 3, les plus braves des capitaines ennemis, il fut au hasard de perdre la vie; car, après qu'il eut rompu sa javeline contre Spithridates, comme il mettait la main à l'épée, le frère de ce capitaine lui déchargea un si grand coup de cimeterre, qu'il abattit le haut de son casque avec un des côtés du panache, et que le tranchant pénétra jusqu'aux

Diod. XVII, 19; Arrian. 1, 15; Justin. X1, 6. - 2 Arrian. et Diod. 1. c. 3 Plut. Alex. 27; Arrian. 1, 16; Diod. XVIII, 20; ce dernier écrivain les appelle Rosacès et Spithrobatès.

cheveux. Il se préparait déjà de lui porter un autre coup, où son armet brisé faisait voir sa tête à nu, Jorsque Clitus le prévint . Car ayant vu le péril où était le roi, il accourut aussitôt comme furieux; et d'un coup de hache il fit tomber le bras et le cimeterre de ce barbare. En mêmetemps Spithridates fut tué de la main même d'Alexandre.

Toutefois les Perses n'en montrèrent pas moins de courage, jusqu'à ce que les gens de cheval prirent la fuite, ayant été épouvantés de la perte de leur capitaine, outre que la phalange des Macédoniens avait déjà passé le fleuve. Ensuite les gens de pied ne résistèrent pas longtemps. Comme ils s'étaient imaginé que leur cavalerie était assez forte pour fouler aux pieds les ennemis, ils songeaient plutôt au butin qu'au péril; de sorte qu'ayant été surpris par un succès qu'ils n'attendaient pas, il y eut en cette occasion plutôt un carnage qu'un combat. Néanmoins les étrangers 2 que commandait Omares s'étant emparés d'une éminence, s'y défendirent vaillamment, parce qu'il n'en avait point reçu qui fussent capables de se rendre et d'écouter des conditions. Ainsi il demeura dans ce combat un plus grand nombre de Macédoniens que dans le combat de cavalerie. Le roi même, qui était à la tête des siens, y fut en si grand péril, que son cheval fut tué sous lui d'un coup d'épée qui le traversa de part en part.

Enfin Alexandre, irrité qu'on lui disputât si longtemps la victoire, les fit environner des gens de cheval, et tout ensemble de la phalange, et les tailla tous en pièces, excepté environ deux mille qui furent contraints de se rendre. Il mourut en tout du côté des ennemis vingt mille hommes de pied et deux mille de cheval, et l'on prit, ou peu s'en fallut, un même nombre de prisonniers. Des capitaines, Memnon se sauva par la fuite avec Arsaces, Rhéomnitre et Atizyes. Tous les capitaines moururent par des blessures glorieuses; et lorsqu'Arsites se fut retiré dans l'Asie, il se tua luimême, de la honte et du repentir qu'il eut d'avoir été cause de cette défaite.

Véritablement Alexandre perdit peu des siens dans ce combat, car il n'y demeura au plus que trente hommes de pied et soixante-dix cavaliers 3, mais ils étaient des plus braves et des plus vaillants de ses troupes. Mais, pour faire voir à tout le monde qu'en l'une et en l'autre fortune la vertu trouvait chez lui des honneurs et des récompenses, il enrichit ses gens de la dépouille des Perses, il fit faire aux morts de magnifiques funérailles, les fit enter

rer avec leurs armes et les autres ornements militaires, et donna à leurs pères et à leurs enfants une exemption de toutes sortes de charges. Il fit traiter les blessés avec un soin extraordinaire; il allait les visiter de tente en tente, et même les simples soldats; et soulageait le mal de chacun par des présents, par des louanges et par des promesses. Cette humanité les rendit fidèles et obéissants à son

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service dans toutes sortes de dangers; et depuis personne ne refusa d'exposer sa vie pour un roi qui ne souffrait pas que les siens vécussent pauvres et que leur mort fût sans honneur. Mais surtout il honora la mémoire de vingt-cinq cavaliers qui avaient été accablés d'abord par la multitude des Perses, en combattant courageusement dans un poste désavantageux; car il leur fit faire des statues de bronze: et parce que Lysippus excellait en cet art, il ne voulut pas qu'elles fussent faites d'une autre main que de la sienne. Elles furent mises dans Die, ville de la Macédoine; et longtemps après, lorsque ce royaume eut été ruiné, Q. Métellus les fit transporter à Rome 2.

Au reste, le roi eut la première gloire de cette victoire 3. En effet, il avait parfaitement disposé ses troupes ; et, comme il avait remarqué la nature du lieu, il les avait menées en biaisant 4 au travers du fleuve, afin que les Perses ne les pussent pas attaquer aussitôt qu'elles seraient sorties de l'eau. Ensuite, lorsqu'il vit ses gens épouvantés, il leur releva le courage en les exhortant d'attaquer les ennemis au moins encore une fois avec leur valeur ordinaire. D'ailleurs il ne fit pas moins de la main que de l'esprit et de la langue : il en tua beaucoup de sa javeline et beaucoup de son épée, et les ennemis qui lui étaient opposés furent les premiers qui prirent la fuite. Davantage, son entreprise, tćméraire en apparence, montra bien par le succès qu'elle avait eu plus de raison que de témérité; car,

il

comme les siens devaient combattre contre un ennemi nouveau et qui les surpassait en nombre, avait voulu aussi les fortifier par le désespoir, afin que, le chemin de la fuite leur étant fermé par le fleuve, ils missent l'espérance de leur salut en la victoire seulement. Les Thessaliens, en quoi consistait toute la force de sa cavalerie, acquirent beaucoup de gloire en cette journée; et enfin tous les autres, surtout les gens de cheval, ne manquèrent pas à leur devoir; car cette bataille fut gagnée principalement par la cavalerie, parce que les gens de pied reculèrent.

Au reste, Alexandre fit aussi enterrer les principaux d'entre les Perses 5, et tous les Grecs mercenaires qui portaient les armes pour eux: mais il fit distribuer dans les prisons de la Macédoine tous les autres qu'on put prendre vifs, parce que, nonobstant la commune résolution des Grecs, ils avaient combattu contre la patrie pour la domination des Barbares. Néanmoins il renvoya les Thébains 6, d'autant qu'après la ruine de leur ville, n'ayant plus de terre ni de retraite, ils avaient plutôt failli par nécessité que de leur propre mouvement. Après cela il choisit parmi les dépouilles des ennemis trois cents boucliers qu'il envoya à Athènes dans le temple de Minerve 7, avec cette glorieuse inscription : Alexandre, fils de Philippe, et tous les Grecs, excepté les Lacédémoniens, ont remporté ce butin sur les Barbares de l'Asie. »

1 Arrian. I. c.; Plut. 1. c. Valer. Maxim. vIII, II. - Vell. Paterc. 1, 11; Plin. H. N. xxx, 8; T. Liv. XLIV, 7.- Diod. XVII, 21; Polyæn. IV, 3. Arrian. 1, 15. — Arrian. 1, 6Arrian. 1. c.; Plut. Alex. 28.

.6 Plut. Apophth. 40.

Il en usa de la sorte, afin qu'en communiquant aux Grecs la louange de cette victoire, il les rendit plus obéissants dans les autres occasions, et condamnait en même temps l'orgueil des Lacédémoniens, qui, pour s'être séparés du reste du corps de la Grèce, n'avaient point de part à cet honneur. Il n'oublia pas aussi sa mère, pour qui il eut toujours un grand respect et une amitié exemplaire; car il lui envoya presque tous les vases d'or et d'argent, tous les draps de pourpre et enfin toutes les autres choses

de cette nature.

VI. Après ce combat, Alexandre retourna à Troie', et rendit grâces à la déesse qui l'avait fortifié par des armes et par des présages dans une guerre si dangereuse. En effet, lorsqu'il eut passé l'Hellespont et qu'il fut venu à Troie, comme nous avons déjà dit, il rencontra devant le temple de Minerve une statue à cheval renversée par terre, qui représentait Ariobarzane, autrefois satrape de Perse et Aristandre, qui interpréta ce présage, lui en promit une victoire signalée d'un combat de gens de cheval, principalement si l'on ne combattait pas loin de la Phrygie; et qu'au reste il y tuerait de sa propre main un grand chef des ennemis. Et certes l'événemeat ne fut pas contraire à la promesse du devin, car la mort de Spithridate, qui mourut de l'épée du roi, confirma sa prédiction. C'est pourquoi il fit soigneusement parer ce temple de ses offrandes et de ses présents, et donna le nom de ville à Troie, qui n'avait pas alors plus d'apparence qu'un village en ce temps-là; mais, afin qu'elle conservât ce nom avec quelque sorte de dignité, il y laissa des personnes qui eurent le soin de la rétablir et de l'augmenter, et en fit une ville libre et exempte de toutes charges. Davantage, voyant que le temple de la déesse était trop petit et trop négligé pour la sainteté du lieu, il résolut de lui faire bâtir un temple magnifique 3; mais, comme il faisait ce dessein et d'autres grandes entreprises, il fut prévenu par la mort, et ses suecesseurs ne les exécutèrent pas.

Au reste, cette victoire lui ouvrit toute l'Asie de deçà l'Euphrate et le mont Taurus; de sorte que les peuples, étonnés d'un succès si inopiné, après avoir perdu non-seulement toutes leurs troupes, mais aussi tous leurs capitaines, ne mettaient plus leur espérance qu'en la bonté du victorieux, et tâchaient de la mériter en disputant, pour aínsi dire, à qui se rangerait plus tôt sous son obéissance. Il donna à Calas qui conduisait les Thessaliens le gouvernement de la Phrygie, qu'Aristes avait laissé sans défense par sa mort volontaire. La plupart de ceux qui habitaient les montagnes en descendirent; et s'étant donnés au roi avec les choses qu'ils possédaient, il les prit en sa protection, et les renvoya chez eux. Il pardonna aux Zélites, parce qu'il savait bien que les Perses les avaient contraints de prendre contre lui les armes. Il n'imposa à tous ces peuples que le même tribut qu'ils avaient accoutumé de payer à Darius, et observa constamment la même chose lorsqu'il subjugua les autres nations de l'Asie. Il avait bien reconnu qu'une domination étrangère est

Strab. Geog. XIII. -2 Diod. xvu, 18. -3 Ibid. XVIII. 4.

toujours sujette à la haine, encore qu'elle soit plus douce que celle d'un prince naturel; et qu'elle est insupportable si l'on comble les vieilles charges par des impositions nouvelles.

Cela fut cause que quand quelqu'un lui remontra qu'il pouvait tirer un plus grand tribut d'un si grand empire, il répondit « qu'il n'aimait pas le jardinier qui coupait jusqu'à la racine des choux dont il ne devait cueillir que les feuilles. » Lorsqu'il eut appris que les Perses avaient une garnison dans Dascylée, il envoya Parménion, qui y fut reçu par les habitants, après que les Perses s'en furent retirés sur la nouvelle qu'ils eurent de l'arrivée des Macédoniens. Quant à lui, il prit le chemin de Sardes', la capitale de toutes les villes que les rois de Perse avaient mises sous la charge des gouverneurs des provinces voisines de la mer. Comme il en fut près environ de soixante et dix stades, Mithrènes, à qui Darius en avait confié la citadelle, vint le trouver avec les premiers de la ville, pour lui livrer et la ville et la citadelle, avec l'argent que l'on y gardait. Après les avoir reçus favorablement, il alla vers le fleuve Hermus, qui est éloigné de Sardes environ de vingt stades; et lorsqu'il y fut campé, il envoya Amyntas, fils d'Andromène, pour une forteresse située sur une montagne dont l'accès était de tous côtés difficile, et qui pouvait tenir aisément contre les plus grandes forces quand elle n'eût pas été fortifiée, comme elle était, d'une bonne muraille et de trois remparts. Ainsi, se réjouissant de sa bonne fortune qui lui avait ôté l'obstacle qu'il appréhendait d'un long siége, parmi les grandes choses qu'il se proposait, il résolut de bâtir un temple en cet endroit à Jupiter Olympien; et, comme il regardait de tous côtés afin de choisir un lieu propre pour cet édifice, il s'éleva une tempête qui remplit de pluie une partie de la forteresse, où était autrefois un palais des rois de Lydie; de sorte que s'étant persuadé que les dieux avaient eux-mêmes marqué la place de ce temple, il voulut qu'il fût bâti en ce lieu.

Ensuite il donna le gouvernement de la forteresse avec quelques troupes d'Argiens à Pausanias, qui était du nombre de ceux qu'il considérait le plus, et envoya dans le gouvernement de Memnon le reste des troupes des alliés, avec Calas et Alexandre, fils d'Érope. Il établit un certain Nicias pour recevoir les tributs et les impositions. Il mit Asander, fils de Philotas, dans la Lydie, avec un pouvoir qui s'étendait jusqu'aux frontières du gouvernement de Spithridate, et leur donna autant de gens de cheval qu'on croyait qu'il était besoin, avec quelques compagnies légèrement armées. Il laissa aux Lydiens et leurs lois et leurs priviléges; et, parce qu'il avait connu que ceux de Sardes avaient de la dévotion pour Diane qu'ils appellent Coloënes, il gratifia son temple du droit d'asile. Il fit de grands honneurs Mithrènes, et le tint auprès de lui en grande considération, pour attirer les autres par son exemple; et, quelque temps après, il lui donna le gouverne ment de l'Arménie 3.

à

Arrian. 1. c.; Plut. Alex. 29; Pausan. III. - Strab. xui; Tacit. Ann. III, 63. — 3 Q. Curt. v, J.

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