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Au reste, comme on trouva dans la citadelle de Sardes des papiers où étaient écrites, entre autres choses, les libéralités que les satrapes avaient faites aux Grecs pour les obliger de faire la guerre contre les Macédoniens, il reconnut que Démosthène, dont les lettres étaient gardées avec ces papiers, avait reçu pour ce sujet quantité d'or et d'argent'. Mais il ne s'en voulut pas plaindre publiquement, parce qu'il avait fait la paix avec les Athéniens; et jugea qu'il était plus à propos de prendre garde de plus près comment on pourrait retenir Athènes dans l'obéissance et dans le devoir contre l'éloquence de Démosthène, parce que la révolte de cette ville entraînait avec soi la révolte de toute la Grèce. Il ne se présentait personne à son esprit qui fut plus considérable que Phocion, dont l'innocence était sans pareille, et dont la vertu rendait la pauvreté honorable par la constance de sa vertu. Ainsi il en fit un si grand état, premièrement parce qu'il lui était nécessaire, et ensuite par l'admiration qu'il eut de sa probité, qu'encore que depuis la défaite de Darius il fût devenu si superbe qu'il ne daignait plus mettre le mot de salut dans les lettres qu'il écrivait, toutefois il fit cet honneur à Antipater et à Phocion 2.

Il est constant qu'Alexandre lui envoya un jour un présent de cent talents; et depuis il lui donna le choix de l'une de ces quatre villes de l'Asie, Chios, Élée, Mylasse et Gergithe 4; quelques-uns nomment Patare en la place de la dernière. Néanmoins il ne voulut rien prendre de tous ces avantages qu'on lui présentait; mais, afin qu'on ne crût pas qu'il méprisât avec orgueil l'amitié d'un si grand prince, il demanda « que le sophiste Échécratides, qu'Athénodore de l'ile d'Imbre, que Démarate et Sparton, Rhodiens, qui étaient retenus prisonniers dans la citadelle de Sardes, fussent mis en liberté. » Mais cela n'arriva qu'ensuite. Cependant on prit le chemin d'Éphèse 5, que ceux qui y étaient en garnison avaient abandonnée au bruit de la défaite des Perses, s'étant retirés sur deux galères des Éphésiens.

Amyntas, fils d'Antiochus, était avec eux ; il s'était retiré de la Macédoine sans y avoir été obligé par aucun mauvais traitement, mais seulement parce qu'il craignait le roi ; et d'autant qu'il haïssait Alexandre, il croyait aussi en être haï, et mesurait par son humeur l'humeur de ce prince. Le quatrième jour après qu'Alexandre fut parti de Sardes, il fit son entrée dans Ephèse, y rétablit les bannis qui en avaient été chassés par l'autorité de peu de ❘ personnes, donna cette ville au peuple et en fit une république. Alors le peuple, jouissant de la liberté qu'il avait si longtemps souhaitée, demanda qu'on fit punir ceux qui avaient fait venir Memnon, qui avaient pillé le temple de Diane, qui en avaient ôté la statue de Philippe, et renversé le monument qu'on avait dressé dans la place à Héropythe comme au libérateur de la ville. Ainsi Pélagon avec Syrphax,

1 Diod. xvi, 4; Plut. Demosth. 28.2 Plut. Phoc. 22. Ibid. 23, 24. - 'Elian. Var. Hist. 1, 25. - § Arrian. 1, 17. Ibid. 1. c.; Q. Curt. m, HI.

son frère, et ses cousins, ayant été arrachés du temple où ils s'étaient réfugiés, furent lapidés en même temps, et déjà l'on se préparait de tous côtés à la violence et au carnage; mais Alexandre arrêta la fureur de la multitude, et défendit d'informer davantage touchant cette affaire, et de poursuivre personne pour ce sujet. Ce qui sauva les premiers et les plus riches de la ville, que leurs biens ou leur dignité auraient exposés en proie à la haine et à l'avarice de la populace, sous prétexte d'un crime véritable ou supposé.

Cependant les Magnésiens et les Tralliens envoyèrent des ambassadeurs au roi pour se soumettre à son empire', et Parménion eut ordre d'y aller avec cinq mille hommes de pied et douze cents chevaux. Il envoya aussi Alcimale avec autant de troupes aux environs des villes éoliennes et ioniennes qui étaient de l'obéissance des Perses, et commanda à l'un et à l'autre de ruiner la domination de ceux qui y commandaient, et d'établir partout l'état populaire. En effet, Alexandre avait reconnu que les peuples le favorisaient, et que par cette raison les Barbares leur avaient donné des tyrans pour les retenir dans la servitude.

Or, comme Alexandre séjourna quelque temps dans Ephèse pour délasser son esprit, il allait souvent dans la boutique d'Apelle 2, à qui seul il permit de faire son portrait; et lui montra tant d'amitié qu'il lui donna la plus belle et la plus aimée de ses concubines, parce qu'il avait remarqué qu'Apelle en était devenu amoureux. Elle s'appelait Pancaste; elle était de Larisse, l'une des meilleures villes de la Thessalie, et le roi l'aimait ardemment parce qu'elle était fort belle, et que c'était la première femme qu'il avait aimée. Au reste, comme cela n'est pas indigne de la générosité d'Alexandre, ainsi je ne croirais pas qu'Apelle l'eût obligé de se taire par un mot de raillerie tandis qu'il était dans sa boutique, et qu'il y parlait de plusieurs choses avec peu de connaissance 3. En effet, cela n'a rien de conforme à la majesté d'un si grand roi, ni à la modestie de ce peintre, qui était homme d'esprit, et qui n'était pas ignorant. D'ailleurs Alexandre, qui avait été instruit dès sa jeunesse dans les sciences libérales, avait aussi appris à juger assez raisonnablement des arts à quoi il ne s'était point occupé.

Mais ce que d'autres ont rapporté est sans doute plus vraisemblable, qu'Apelle avait repris un des prêtres de Diane d'Ephèse qu'on appelait mégabyzes, et qu'il lui avait dit « que tandis qu'il n'avait point parlé, l'or et la pourpre dont il était revêtu le rendait vénérable aux ignorants; mais que, depuis qu'il avait commencé à parler des choses qu'il n'entendait pas, les valets mêmes qui broyaient les couleurs se moquaient justement de lui. » Érostrate, comme nous avons déjà dit, avait mis le feu dans le fameux temple de cette ville; et les Éphésiens le faisaient alors rétablir avec beaucoup de soin et des dépenses excessives 4. Mais Alexandre, qui voulait aider leur zèle et contribuer à ce travail,

'Arrian. 1, 9. — 2 Plin. H. N. xxxv, 10;1,2; Ælian. Var. Hist. x11,34.3.Elian. 1. c. 11, 3. —' Strab. XIV; Quintil. v, 12.

voulut aussi que l'on payât à Diane les tributs qu'on, avait accoutumé de payer aux Perses', et confirma à ce temple le droit d'asile, qu'il avait appris que Bacchus et Hercule lui avaient anciennement conservé. Il augmenta même l'espace jusqu'où l'on pourrait jouir de ce droit, et l'élargit de tous côtés jusqu'à un stade d'étendue.

Depuis, lorsqu'il eut pacifié l'Asie, il écrivit aussi aux Éphésiens qu'il leur rendrait toutes les dépenses qui avaient été faites pour cet édifice, et qu'il fournirait du sien ce qu'il faudrait pour l'achever, pourvu que l'on mît son nom dans l'inscription de ce temple quand il serait achevé 3. Mais les Éphésiens s'en excusèrent; et, parce qu'il était dangereux de refuser à Alexandre quand il demandait quelque chose, l'ambassadeur des Éphésiens eut recours à la flatterie, par laquelle il avait connu qu'Alexandre se laissait aisément gagner; il lui remontra donc « qu'il ne lui serait pas bienséant, dans la grandeur où il était, de consacrer quelque chose aux dieux, puisqu'il était dieu lui-même; et que les hommes ne rendaient cet honneur qu'à une nature plus puissante et plus sublime. » Voilà la contestation qu'excita la gloire entre un grand roi et une ville; mais les Éphésiens l'emportèrent, et aimèrent mieux ne point recevoir de si grandes sommes d'argent, que de céder même à un roi l'inscription de ce temple. On peut juger des grandes dépenses qu'ils y firent par un seul tableau qu'ils y dédièrent, qui fut acheté vingt talents. Il représentait Alexandre tenant un foudre à la main; et Apelle l'avait fait avec un artifice inimitable, n'y ayant employé que quatre couleurs, afin de se rendre plus digne de l'admiration des savants.

VII. En ce même temps les Smyrnéens furent réunis dans leur ancienne splendeur, après avoir habité de village en village durant l'espace de quatre cents ans, depuis que la première Smyrne eut été ruinée par les armes des Lydiens4; car Alexandre la rétablit environ à vingt stades de l'endroit où était située la vieille ville, et en fut averti en songe Lorsqu'il n'avait point de grandes affaires, il se divertissait à la chasse; de sorte qu'un jour s'étant trouvé las, il s'endormit au pied du mont Pagus, et, durant qu'il dormait, il lui sembla que la déesse Némésis, dont le temple n'était pas éloigné de là, lui commandait de bâtir une ville en ce même lieu et d'y mener les Smyrnéens. Ce songe fut confirmé par un oracle d'Apollon Clarien, qui répondit aux Smyrnéens qui le consultèrent, que leur changement de lieu aurait un succès heureux. Ainsi l'on jeta les fondements d'une nouvelle ville par le commandement du roi; et Antigone eut la gloire de l'achever, lorsqu'Alexandre lui eut donné quelque temps après le gouvernement de la Lydie, de la Phrygie et des autres régions voisines.

Les Clazoméniens habitent dans le golfe de Smyrne, vers l'endroit où le terrain est plus étroit, et fait une forme de péninsule, en attachant au con

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tinent les terres qui s'avancent dans la mer environ de soixante stades '. Téos est sur l'autre rivage de l'isthme, vis-à-vis de Clazomène; et la ville d'Ery thre, fameuse encore en ce temps-là par la vertu de ses femmes, qui prédisaient l'avenir2, est à l'extrémité de la péninsule. La haute montagne de Mimas, qui est proche de cette ville et qui regarde l'île de Chio, découvre de tous côtés dans la mer; et se laissant peu à peu aller en pente, elle se vient terminer en une plaine, non loin de l'endroit où sont situés les Clazoméniens.

Alexandre, ayant considéré la nature et la disposition de ce lieu, résolut de le couper et de le séparer de la terre ferme, afin d'enfermer Érythre et Mimas de la mer, et de joindre ensemble l'un et l'autre golfe. On dit que ce fut là la seule chose dont le succès ne répondit pas à l'intention de ce prince 3; car la Fortune favorisa toutes ses autres entreprises, comme s'il eût été de sa gloire qu'Alexandre, de là, n'entreprît rien vainement. Enfin l'on crut, comme un point de religion, qu'il n'était pas permis aux hommes de changer la face et la disposition que la nature avait données à la terre, vu principalement que d'autres ayant fait les mêmes desseins n'avaient pas eu plus de succès. Néanmoins il attacha Clazomène à la terre ferme par une digue de deux stades, car autrefois les Clazoméniens l'avaient transportée dans une île par la crainte qu'ils avaient des Perses; mais il laissa la charge de ces entreprises aux gouverneurs qu'il mit dans les lieux.

Quant à lui, après avoir fait dans Éphèse de grands et de pompeux sacrifices en l'honneur de la déesse, il fit faire l'exercice à son armée ; et le lendemain ayant pris avec lui la cavalerie des Thraces et quatre cornettes de ses favoris, entre lesquelles était la royale, il alla droit à Milet avec son infanterie Car Hégésistrate, capitaine de la garnison, lui avait fait espérer que la ville se rendrait; mais, depuis qu'elle eut appris que l'armée navale des Perses n'était pas loin, elle changea de résolution et s'efforça de se conserver à Darius. D'ailleurs elle était abondamment fournie de vivres, d'armes, et de toutes les autres choses qui sont nécessaires quand on veut soutenir un siége. Il y avait aussi quantité de gens de guerre, parce qu'après la bataille Memnon 5 s'étant retiré à Milet, il y avait laissé un grand nombre des siens et en avait fortifié la garnison.

Alexandre y alla donc sans bruit avec son armée en bataille, et prit d'abord la ville qu'ils appellent la ville de dehors; car les habitants et les soldats s'étaient retirés dans la ville de dedans pour ne pas diviser leurs forces, en attendant le secours qu'ils croyaient déjà proche d'eux. Mais l'arrivée de l'armée navale des Lacédémoniens rendit leur attente vaine, et, sous la conduite de Nicanor, elle s'empara de l'île de Lade, qui est au-dessus de Milet. Ensuite lorsque celle des ennemis eut mouillé l'ancre sous le promontoire de Mycale, il entra dans le port même

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des Milésiens, et leur ôta l'espérance de tout secours. Les Barbares ne s'y opposèrent point, encore qu'ils fussent les plus forts par le nombre de leurs vaisseaux; car ils en avaient près de quatre cents, et Nicanor n'en avait pas plus de cent soixante. Alors Glaucippus, le premier et le plus considérable de la ville, fut envoyé à Alexandre, à qui il demanda qu'il voulut permettre que la ville et le port de Milet fussent communs aux Macédoniens et aux Perses'. Mais il n'en remporta que cette triste réponse: « Qu'il n'était pas venu en Asie pour prendre ce qu'on voudrait lui donner, mais afin que l'on possédât ce qu'il donnerait lui-même; qu'ils se résolussent donc ou de lui abandonner au plus tôt la disposition de leur fortune, ou de combattre le lendemain et de la disputer avec les armes. >> Mais ceux qui étaient dans la ville repoussèrent courageusement les premiers efforts des Macédoniens; et outre les autres qui furent tués dans l'assaut, il y demeura deux fils d'Hellanicé, mère nourrice d'Alexandre et sœur de Clitus, qui avait sauvé le roi avec tant d'honneur et de gloire. Mais lorsque les assiégeants, animés par le dépit et par la colère, eurent fait tomber avec leurs machines une grande partie des murailles de la ville, et qu'ils étaient déjà prêts d'y entrer, enfin les assiégés ayant aperçu dans le port les vaisseaux des Macédoniens, en reçurent une nouvelle épouvante; de sorte qu'une partie3 s'étant couchés sur leurs boucliers, se jetèrent à la nage dans une petite île qui est assez proche de la ville; et comme les autres étaient déjà dans les bateaux et tout prêts de se sauver, ils furent pris à l'entrée du port par les ennemis.

entre les plus grands honneurs que la vertu pouvait recevoir. Mais Alexandre, voulant railler cette coutume, lorsqu'il vit tant de statues ', « Où étaient donc, dit-il, les mains, les bras de ces grands hommes, quand vous reçûtes le joug et la domination des Perses? » Et certes comme il était courageux et qu'il rapportait toutes choses à l'usage de la guerre, il croyait qu'il était honteux d'employer par ostentation, pour le divertissement du peuple, ce courage et cette force que l'on devait aux vrais combats.

Cependant, parce que les gens de guerre étaient entrés de force dans la ville, ils prirent tout ce qui se présenta devant eux; et lorsqu'ils furent arrivés jusqu'au temple de Cérès 2, quelques-uns d'eux s'y jetèrent avec intention de le piller; mais aussitôt il sortit du fond du temple un feu si vif et si reluisant, qu'il aveugla ces sacriléges. Alexandre trouva aussi en cet endroit des monuments de ses ancêtres, car il y vit une fontaine que les Milésiens appellent la fontaine d'Achille, qui est salée dans sa source, et qui est douce en se répandant en ruisseaux 3. On rapporte qu'Achille s'y lava après avoir défait Strambélus, fils de Télamon, qui amenait du secours aux Lesbiens. Il y avait chez les Milésiens un oracle d'Apollon Didyméen 4, qui était en grande réputation; et l'on dit que Séleucus, qui fut si grand après Alexandre, l'ayant alors consulté sur son retour en Macédoine 5, il lui fut répondu qu'il prît congé de l'Europe et qu'il embrassât l'Asie. »>

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Il y eut ensuite une autre merveille qui charma sur-l'esprit du roi, car il était curieux de toutes sortes de connaissances et prenait grand plaisir aux choses nouvelles. On lui dit qu'il y avait dans la ville de lasse 6, située dans une île proche de Milet, un enfant qui était aimé d'un dauphin; que ce poisson connaissait même sa voix, et que toutes les fois que cet enfant l'appelait, il ne manquait pas de venir, et le recevait sur son dos s'il voulait qu'il le portât. C'est pourquoi Alexandre, jugeant que cet enfant était aimé de Neptune, le fit grand prêtre de ce dieu.

Quand Alexandre se fut rendu maître de Milet, il ne laissa pas en repos ceux qui s'étaient emparés de l'île; il envoya contre eux des vaisseaux où il fit mettre des échelles, afin que le soldat pûtonter sur les bords escarpés de cette île, comme sur les murailles de quelque ville ennemie. Mais, après qu'il eut reconnu que les mercenaires grecs qui s'y étaient retirés étaient résolus de s'y défendre jusqu'à la dernière extrémité, encore qu'ils ne fussent pas plus de trois cents, il eut pitié de ces hommes courageux qui voulaient perdre la vie afin de garder la foi à ceux qui les avaient employés; il leur fit grâce librement, et voulut qu'ils portassent sous lui les armes. Il mit en servitude tous les Barbares qui se rencontrèrent dans Milet; et, en considération de l'ancienne gloire de cette ville 4, il rendit la liberté à tous les Milésiens qui y étaient demeurés. En effet, la ville de Milet avait été autrefois si florissante par ses richesses, par sa grandeur et par sa gloire, qu'elle avait envoyé sur les mers voisines plus de soixante et dix colonies 5. D'ailleurs elle était illustre par une infinité de ses citoyens, qui, ayant remporté le prix dans les combats sacrés, avaient augmenté la gloire et la réputation de leur patrie; car ces sortes de victoires, suivant la coutume des Grecs, étaient mises et considérées

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VIII. Ainsi il se rendit maître de Milet: et d'autant que la grande armée navale des Perses se promenait encore sur mer; qu'ils provoquaient au combat les Lacédémoniens par la confiance qu'ils avaient en la multitude de leurs vaisseaux, et même en l'expérience en quoi ils surpassaient leurs ennemis; et que souvent, comme par bravade, ils se présentaient devant le port de la ville, où le roi aurait fait entrer ses vaisseaux, enfin il envoya Philotas avec de la cavalerie et trois cohortes de gens de pied au promontoire de Mycale, où les vaisseaux des ennemis étaient à l'ancre, afin de les repousser quand ils voudraient en descendre, et les empêcher de venir à l'eau ou au bois, et de prendre enfin sur terre ce qu'il leur serait nécessaire. Cela réduisit les Barbares à de grandes extrémités, de sorte qu'ils furent contraints de demeurer au même lieu

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comme des gens qu'on assiégerait, ne pouvant aller à terre quand ils en avaient la volonté, ni se rafraîchir de vivres et des autres choses nécessaires. C'est pourquoi, après avoir tenu conseil, ils prirent la route de Samos, et, s'y étant fournis de vivres, ils revinrent se présenter en bataille devant le port de Milet.

Cependant cinq vaisseaux des Perses ayant aperçu, dans un port qui était entre la petite île dont nous avons naguère parlé et l'endroit où la flotte des Macédoniens était à l'ancre, plusieurs vaisseaux ennemis, y vinrent aussitôt à pleines voiles; car ils avaient conjecturé que la plupart des gens de mer en étaient alors éloignés, comme étant employés ailleurs, et s'imaginaient qu'il ne leur serait pas malaisé de s'emparer de ces vaisseaux vides. Mais le roi, ayant promptement fait entrer dans dix galères ceux qui étaient alors présents, leur commanda d'aller au-devant des ennemis; si bien que les Perses s'épouvantèrent du nombre de ces vaisseaux et d'une chose si imprévue, lorsqu'ils se virent attaqués par ceux qu'ils croyaient surprendre; et en même temps ils prirent la fuite. On ne laissa pas toutefois de prendre un de ces vaisseaux où il y avait des Iassiens; mais comme les autres étaient plus vites, ils se sauvèrent parmi le reste de la flotte, et se retirèrent de Milet sans avoir rien exécuté de tout ce qu'ils avaient entrepris.

Quant à Alexandre, voyant que sa flotte n'était pas égale à celle des ennemis, qu'elle lui était inutile aux autres choses, et qu'il fallait faire de grandes dépenses pour l'entretenir, il résolut de la renvoyer, et de retenir seulement un petit nombre de vaisseaux pour porter les machines dont on se sert aux siéges des villes. Néanmoins Parménion n'était pas de ce sentiment, et avait conseillé au roi de donner une bataille navale 3. Il disait que si les Macédoniens étaient vainqueurs, on en tirerait un grand avantage pour toutes les autres entreprises; et que s'ils étaient vaincus, ils ne feraient pas une grande perte, puisque les Perses avaient déjà la domination de la mer; et qu'au reste ceux qui étaient les plus forts par les troupes de terre en défendraient aisément les rivages. Mais, afin que son opinion fût plutôt suivie, il témoigna qu'il était prêt d'exécuter le conseil qu'il avait donné, et qu'avec autant de vaisseaux qu'il plairait au roi de lui donner, il voulait bien aussi lui-même prendre sa part du péril.

D'ailleurs son opinion était confirmée par un présage, car on avait vu les jours précédents un aigle arrêté sur le bord de la mer derrière la flotte du roi. Mais Alexandre disait, au contraire, « que Parménion se trompait, lorsqu'il était d'avis qu'on opposât peu de vaisseaux au grand nombre que les ennemis en avaient, et des gens de mer sans expérience à des gens expérimentés; que véritablement il ne se défiait pas du courage des siens; mais qu'il savait bien que le courage contribuait peu à faire

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gagner des victoires dans les batailles navales; qu'on attribuait beaucoup plus au caprice des flots et des vents, que la science des pilotes et des matelots savait éviter ou convertir à l'avantage de leur parti; qu'il fallait espérer quelque chose et même de grands avantages de la façon des vaisseaux; qu'ainsi les efforts des Macédoniens seraient vains et inutiles, puisque les Barbares pouvaient ou impunément les éviter, ou s'en rendre victorieux; que cette perte ne serait pas de peu d'importance; que toute l'Asie reprendrait courage, si dès le commencement de la guerre leurs ennemis étaient battus; que la plupart des hommes étaient composés de telle sorte, qu'ils attendraient de toutes choses la fin et l'événement que l'espérance ou la crainte leur avait fait concevoir d'abord. Et, pour ne point douter, dit-il, que ce ne soit là le sentiment de toute l'Asie, qui pourrait m'assurer que les Grecs me garderont leur foi, s'ils se persuadent une fois que nous avons perdu ce bonheur qu'ils respectent seul en nous, si nous voulons dire la vérité? Pour moi, j'estime qu'il est avantageux à ma fortune qu'on ait vu cet aigle derrière ma flotte, et je prends cela pour le présage d'un bon succès: mais cet augure nous montre que nous vaincrons de la terre les vaisseaux des ennemis. En effet, cet oiseau qui présage la victoire ne s'est pas arrêté sur les vaisseaux, mais sur le rivage, et ne nous a pas plutôt montré l'événement de la guerre que le lieu où nous devons faire la guerre. D'ailleurs si nous réduisons sous notre puissance les villes maritimes, comme nous avons commencé, l'armée navale des Perses se dissipera bientôt d'elle-même, quand elle ne trouvera plus ni de renforts et de vivres, ni enfin de hâvres où elle se puisse retirer. Si vous ôtez ces avantages aux ennemis, plus ils auront de force en mer, et plus tôt elles se dissiperont. Ainsi, nous accomplissons la prédiction de cette lame de cuivre qu'une fontaine de Lydie jeta naguère en se débordant, et sur laquelle nous avons trouvé écrit que la fin de l'empire des Perses approchait. »>

Il congédia donc son armée navale, et laissa à ses capitaines la charge de subjuguer le Pont et les contrées voisines du Pont. Quant à lui, suivant son dessein, il passa dans la Carie, où il avait appris qu'un grand nombre des ennemis s'était retiré. Et, à la vérité, Halicarnasse, qui était forte et par sa situation et par deux bonnes citadelles 3, leur avait fait espérer d'arrêter par ses murailles, comme par une puissante digue, l'impétuosité d'Alexandre, qui venait comme un torrent. Mais surtout on espérait en Memnon, qui préparait avec un grand soin tout ce qui est utile et nécessaire quand on veut soutenir un siége 4; car il n'y avait pas longtemps que Darius lui avait donné le gouvernement de toute la côte de la mer et le commandement de l'armée navale. En effet, lorsque Memnon eut reconnu qu'encore qu'il surpassât dans la science de la guerre tous les ca

1 Plut. Alex. 30. - 2 Arrian. 1, 20; Diod. XVII, 23. .-3 Strab. - Diod. 1. c.; Ara XIV; Vitruv. II, 8; Diod. xv, 24 sqq. rian. 1, 20; Justin. xxxvIII, 7.

pitaines de la Perse, on lui faisait pourtant moins d'honneurs qu'il ne semblait en mériter, par cette raison seulement qu'il était Grec d'extraction, et qu'autrefois ayant été bien reçu dans la cour de Macédoine, on pouvait le soupçonner d'intelligence. Comme il était avisé, et qu'il savait bien ce qu'il fallait faire selon les diverses conditions des temps, il envoya à Darius et sa femme et ses enfants sous prétexte d'être en peine de leur sûreté, mais, en effet, pour gagner sa confiance en lui donnant ces otages. Au reste, Alexandre étant entré dans la Carie, réduisit en peu de temps toutes les villes entre Milet et Halicarnasse; car la plupart étaient habitées par des Grecs, à qui il avait accoutumé de rendre leurs lois et leurs priviléges, protestant qu'il n'était venu dans l'Asie que pour les mettre en liberté.

Mais bientôt après il ne s'acquit pas moins l'affection des Barbares par le bon accueil qu'il fit à Ada, princesse du sang royal, qui vint le visiter comme il passait par cette contrée, et qui le pria de la prendre en sa protection et de la rétablir dans son royaume. Car Hécatomne, roi de Carie, avait eu trois fils et deux filles, dont l'aîné, appelé Mausole, avait épousé Artémise; et Ada, la plus jeune des filles, avait épousé Hidriée, son frère. Or, Artémise, sœur et femme de Mausole, lui avait succédé au royaume, suivant la coutume du pays, par laquelle il est permis aux sœurs et aux frères de se marier ensemble, afin de régner ensemble. Lorsqu'Artémise fut morte de douleur et de regret d'avoir perdu son mari, Hidriée, qui lui succéda, et qui mourut sans enfants, laissa l'empire à Ada. Mais Pexodare, qui restait seul des trois fils d'Hécatomne, la dépouilla de la puissance; et bien qu'il fût mort aussi, toutefois elle demeurait privée de la couronne, parce que Pexodare avait pris pour gendre Orontobate, grand seigueur de Perse, afin d'en être protégé dans la possession d'un empire qu'il avait usurpé par force; et enfin Orontobate, après la mort de son beau-père, avait retenu le royaume comme l'ayant eu en dot de sa femme.

Ainsi Ada ayant fait ses plaintes à Alexandre de l'injure qu'elle avait reçue, et lui ayant donné en même temps la forteresse d'Alindes, obtint de lui qu'elle l'appellerait son fils, et qu'il lui donnerait du secours pour la rétablir dans sa première dignité. Et certes il ne manqua pas à sa parole; car après avoir pris Halicarnasse, il voulut que la Carie obéit à cette princesse et la reconnût pour sa reine. Cependant le bruit qui courut du grand accueil qu'il avait fait à cette princesse, s'étant répandu par cette contrée, conquit seul à Alexandre une infinité de villes; car la plupart étaient occupées ou par les parents ou par les amis d'Ada, qui envoyèrent aussitôt au roi par des ambassadeurs des couronnes d'or, avec des protestations de vouloir demeurer sous sa protection et sous sa puissance, et d'exécuter fidèlement tous ses ordres.

Tandis que ces choses se faisaient, Ada prenait

Strab. 1. c.; Arrian. I, 23; Diod. xvII, 24.

elle-même le soin de faire préparer des viandes délicieuses, des pâtisseries et toutes sortes de confitures, et les envoya à Alexandre, avec les cuisiniers et ceux qu'elle croyait les plus excellents en tous ces métiers, s'imaginant qu'il lui saurait gré si, en revenant las et fatigué de la guerre, elle le divertissait par les délices de l'Asie '. Mais ce jeune prince, qui savait bien que la bonne chère et les excès de la bouche ne sont pas de saison quand on a de grandes affaires, la remercia de sa bonne volonté ; mais, au reste, il lui répondit « que Léonidas, son gouverneur, lui avait autrefois donné de meilleurs cuisiniers que les siens: qu'il lui avait enseigné que pour dîner agréablement, il fallait se lever matin et se promener; et que pour faire un souper délicieux, il fallait faire un sobre dîner. »

IX. Ainsi presque toute la Carie s'était rangée sous l'obéissance d'Alexandre; mais Halicarnasse, la capitale du royaume, était cependant occupée par une forte garnison. De sorte que le roi, s'étant persuadé que ce siége durerait longtemps, y fit apporter de ses vaisseaux l'équipage et les machines dont il avait besoin pour l'attaquer, et campa avec son infanterie à cinq stades de la ville. Quelque temps après, comme il faisait battre les murailles auprès de la porte qui mène à Mylasse, les habitants firent sur lui une sortie à l'imprévu; mais les Macédoniens les soutinrent vigoureusement, et après avoir taillé en pièces quelques-uns des ennemis, ils les repousserent sans beaucoup de peine.

Depuis, Alexandre, qui espérait prendre Mynde par intelligences, y alla de nuit avec une partie de ses troupes. Mais comme il vit que personne ne favorisait son dessein, et qu'on ne répondait pas à l'espérance qu'on lui avait fait concevoir, il fit approcher ses soldats pesamment armés, et leur commanda de miner le mur; car il n'avait apporté ni échelles ni machines, parce qu'il n'était pas venu avec intention de faire un siége. Véritablement ils firent tomber une tour, mais ils ne se firent point un passage par où ils pussent entrer dans la ville, d'autant que la tour était tombée de telle sorte, qu'elle défendait encore par ses ruines cette partie de la muraille qu'elle couvrait étant debout. D'ailleurs les habitants se défendirent avec beaucoup de courage, et furent en même temps secourus par ceux d'Halicarnasse que Memnon y avait envoyés par mer, ayant su le péril où cette ville était réduite. Ainsi l'entreprise des Macédoniens n'eut point de succès.

Lorsqu'Alexandre fut de retour au camp devant Halicarnasse, il résolut premièrement de faire remplir un fossé de trente coudées de large et de quinze de profondeur, que les ennemis avaient fait creuser devant la ville; et, pour en venir à bout, il fit préparer trois tortues 2, afin que le soldat, couvert de cette défense, pût apporter sans péril et la terre et les autres choses qui pouvaient combler le fossé. Enfin, ayant été rempli, le roi fit aussitôt approcher les tours et les machines dont on renverse les muPlut. Alex. 40; Apophth. 37, et contr. Epicur. 40. 2 Diod. 1. c.; Vitruv. x, 20, 21.

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