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Comme ils étaient animés par l'ambition et par le vin, ils prennent d'eux-mêmes leurs armes et courent tous deux aux murailles, du côté de la citadelle qui était tournée vers Mylasse. Lorsqu'on eut vu de la ville cette nouvelle témérité, il en sortit aussitôt une troupe d'ennemis; mais ces deux téméraires, au lieu de fuir, demeurèrent fermes, reçurent l'épée à la main ceux qui s'approchèrent d'eux, et lancèrent des javelots sur ceux qui se retiraient. Néanmoins l'audace de deux hommes seulement ne fût pas demeurée longtemps impunie, et n'eût pas résisté longtemps contre le grand nombre et même contre des gens qui combattaient d'un lieu élevé, si d'abord quelques-uns de leurs compagnons qui les virent dans le péril, et ensuite quantité d'autres, n'eussent couru à leur secours. Cependant ceux de la ville faisaient aussi la même chose; car à mesure qu'il en venait du côté des Macédoniens, il en venait aussi du côté des assiégés au lieu où l'on combattait; de sorte que tantôt les uns et tantôt les au

Ainsi le jour ayant été employé en divers combats, Memnon, qui s'imagina que les ennemis fatigués faisaient garde plus négligemment que de coutume, sortit de la ville de nuit avec un bon nombre de ses gens, et mit le feu dans les travaux et dans les machines. Mais comme les Macédoniens accoururent en même temps pour l'éteindre, et que ceux de Memnon faisaient des efforts pour les en empêcher, il y eut encore en cette occasion un combat assez sanglant. En effet, bien que les Macédoniens fussent plus forts que les ennemis par le courage et par l'habitude qu'ils avaient prise dans les dangers, ils étaient néanmoins pressés par le nombre et par l'appareil des Perses; car d'autres se rendant victorieux ou par la force ou par le tant qu'on ne combattait pas loin de la ville, ils étaient exposés aux traits et à toutes les autres choses qu'on leur lançait avec des machines disposées sur les murailles, et ne pouvaient se venger des blessures qu'ils recevaient.

Cependant il se faisait de grands cris de part et d'autre les uns animaient leurs gens, les autres disaient des injures à leurs ennemis; et outre cela les gémissements des blessés, et de ceux qui se mouraient, remplissaient toutes choses d'épouvante et de tumulte parmi les ténèbres de la nuit; et ce bruit s'augmentait encore par les voix de la multitude, qui bouchait les brèches tandis que les autres combattaient. Enfin les Macédoniens repoussèrent les ennemis entre leurs murailles, après en avoir tué environ cent soixante et dix, entre lesquels demeura Néoptolème', qui s'était réfugié auprès de Darius avec Amyntas son frère. Il ne mourut pas plus de seize hommes du côté des Macédoniens; mais il y en eut environ trois cents de blessés, parce qu'on avait combattu de nuit, et qu'on ne pouvait se défendre contre des coups que l'on ne voyait pas venir et qui tombaient au hasard.

Quelques jours après, une chose assez légère donna sujet à un grand combat, qui commença par deux soldats des troupes que Perdiccas avait sous sa charge. Ils logeaient tous deux ensemble; et un jour, après avoir bu, ils commencèrent à parler de leurs belles actions, comme il arrive ordinairement entre gens de guerre, et entrèrent en quelque sorte de dispute à qui des deux l'emportait par-dessus l'autre par la force et par le courage. « Enfin, dit l'un des deux à son compagnon, pourquoi déshonorons-nous par des paroles une si glorieuse dispute? Il s'agit ici de savoir non pas qui a la première langue, mais qui a la meilleure main. Prenons pour juge l'occasion qui se présente, elle décidera mieux que nous notre différend; et si vous avez du courage, suivez-moi. »

1 Arrian. I. c; Diod. XVII, 25, 26. sqq. - 2 Arrian. 1, 21.

nombre, l'on combattit avec des succès divers jusqu'à ce qu'Alexandre, s'étant avancé avec ceux qui étaient à l'entour de lui, épouvanta les ennemis, qui furent aussitôt repoussés dans la ville: et il s'en fallut peu que les Macédoniens ne s'y jetassent avec eux; car, comme chacun s'amusait à regarder ce qui se faisait devant les murailles, on les gardait plus négligemment; deux tours étaient tombées à coups de béliers avec les murs qui y tenaient, et la troisième, qui était déjà ébranlée, et qui commencait à se fendre, n'eût pu résister longtemps aux mineurs. Mais, parce que l'on combattit lorsque l'on y songeait le moins et que toute l'armée n'avait pas été mise en bataille, on perdit cette occasion d'entrer dans la ville.

Cependant, encore qu'à l'opinion des Grecs, ce soit avouer sa défaite et que l'on cède la victoire, que d'envoyer demander les morts afin de les faire enterrer', néanmoins Alexandre aima mieux demander les siens et faire trève avec l'ennemi, que de les laisser à l'abandon et sans sépulture. Mais d'autant qu'Ephialte et Thrasybule, Athéniens qui étaient avec les Perses, avaient plus de haine pour lės Macédoniens qu'ils n'avaient d'égard à l'humanité commune, ils remontrèrent « qu'il ne fallait point accorder cela aux plus grands ennemis de la Perse. » Toutefois ils ne persuadèrent point Memnon, qui leur dit au contraire « qu'il était indigne des mœurs et des coutumes des Grecs de refuser la sépulture aux ennemis qu'on avait vaincus ; qu'il fallait employer sa force et les armes contre des ennemis qu'on avait en tête, et qui faisaient résistance; mais qu'il ne fallait point combattre avec des outrages et des injures contre ceux que la mort nous avait ôtés, et qui étaient incapables de nous aider ou de nous nuire. »

Et certes, outre les autres vertus de Memnon, sa modération était signalée; et ce capitaine ne croyait pas qu'il fût honnête de faire injure même à un 1 Justin. VI, 6.

ennemi par une passion aveuglée, mais qu'il fallait | poussé par quelque inspiration à entreprendre les le surmonter et lui rabaisser le courage par la force et par la prudence. Ainsi, ayant entendu un jour que quelqu'un de ses troupes parlait injurieusement d'Alexandre, « Je ne t'ai pas pris à ma solde, lui dit-il en le frappant de sa javeline, pour médire d'Alexandre, mais pour combattre contre lui. »>

X. Cependant les assiégés, qui travaillaient à leur assurance autant qu'il leur était possible, firent faire en dedans une autre muraille de brique, non pas en ligne droite, mais en forme de croissant, au lieu de celle qui avait été abattue; et comme on employa beaucoup de monde à cet ouvrage, il fut en peu de temps achevé. Mais Alexandre commença dès le lendemain à battre aussi cette muraille, parce qu'étant nouvelle faite, il y avait apparence de la renverser plus facilement. Pendant que les Macédoniens étaient occupés à ce travail, on fit une autre sortie de la ville, et l'on brûla quelque chose de ce qui les mettait à couvert, et une partie d'une tour de bois. Mais Philotas et Hellanique, qui avaient ce jour-là le soin des machines, empêchèrent que le feu ne passât plus loin; et Alexandre, qui se fit voir aussitôt, donna tant d'épouvante aux ennemis, qu'ayant quitté le feu qu'ils portaient, et quelques-uns leurs armes mêmes, ils s'enfuirent dans la ville d'une course précipitée; et de là ils se défendirent plus facilement, comme étant favorisés de l'avantage du lieu; outre que, comme nous avons déjà dit, le mur était bâti de telle sorte que, de quelque côté que l'ennemi l'attaquât, on pouvait le charger à coups de traits non-seulement de front, mais de flanc de part et d'autre.

Depuis, les capitaines des Perses tinrent conseil, voyant que de jour en jour on les resserrait davantage, et qu'il y avait apparence qu'Alexandre ne se retirerait pas qu'il ne se fût rendu maître de la ville. Éphialte, qui avait peu de semblables soit par la vigueur du corps, soit par la force du courage, parla des maux et des incommodités d'un long siége, et remontra « qu'ils ne devaient pas attendre qu'après avoir perdu peu à peu leurs forces, ils fussent contraints de se rendre avec la ville à la discrétion du vainqueur; mais que, tandis qu'il leur en restait encore, il fallait faire une sortie avec l'élite des soldats qu'ils avaient alors à leur solde, et en venir aux mains avec l'ennemi; que plus son conseil paraissait hardi en apparence, plus il y aurait de facilité à l'exécuter; que, comme les ennemis se figuraient toute autre chose que cela, et qu'ils n'étaient pas préparés contre une entreprise qu'ils n'attendaient pas, il les déferait sans beaucoup de peine.

Memnon même, qui n'avait pas accoutumé de préférer les conseils hardis aux conseils prudents et assurés, ne fut pas contraire à la proposition d'Éphialte. Car d'autant qu'il ne voyait point d'apparence de secours, et qu'il prévoyait bien que la fin de ce siége serait funeste, il crut que dans un si grand péril il n'était pas hors de propos d'éprouver ce que pouvait faire ce capitaine, qui était comme 1 Plut. Apophth. 12.

choses extrêmes. Ainsi Ephialte, ayant choisi deux mille hommes entre les soldats mercenaires, fit préparer mille flambeaux, et commanda à ceux qu'il avait choisis de se tenir prêts dès la pointe du jour, et d'attendre en armes son commandement. Cependant, dès que le jour commença, Alexandre fit encore approcher ses machines de ce nouveau mur de brique ; et tandis que les Macédoniens étaient employés à ce travail, Ephialte, ayant fait inopinément ouvrir une porte, fit sortir la moitié des siens avec des flambeaux à la main, et les suivit en même temps avec le reste en bataille, pour empêcher les ennemis d'éteindre le feu des machines.

Lorsqu'Alexandre eut appris comment les choses se passaient, il mit promptement les siens en bataille, fortifia de soldats d'élite le secours qu'il fallait envoyer de part et d'autre, ordonna quelques troupes pour aller éteindre le feu, et alla lui-même contre Ephialte. Mais d'autant qu'Ephialte était fort et robuste de corps, et qu'il tuait tous ceux qui se présentaient devant lui, il animait les siens par sa voix, par ses gestes, et principalement par son exemple. D'ailleurs les assiégés ne donnaient pas peu d'affaires à l'ennemi; car ils avaient élevé sur leurs murailles une tour de cent coudées de haut, et de là ils lançaient sans peine sur les assiégeants et des traits et des pierres, par le moyen de leurs machines.

Cependant il sortit d'un autre côté de la ville, que l'on appelait Tripylon, et par où l'on s'en fût le moins douté, une autre troupe d'habitants, sous la conduite de Memnon; et l'alarme en fut si grande dans le camp des Macédoniens, que le roi même fut en doute de ce qu'il devait faire; mais il surmontait toutes sortes de périls par la grandeur de son courage et par les commandements qu'il savait donner à propos, et la fortune parut pour lui quand il en était besoin. Ainsi ceux qui avaient mis le feu dans les machines furent repoussés avec un grand carnage par les gens qui les gardaient, et par ceux que le roi avait envoyés au secours. D'un autre côté, Ptolémée, fils de Philippe, capitaine des gardes du corps,. accompagné des cohortes de Timandre et d'Adée, outre qu'il avait avec lui sa compagnie, soutint les efforts de Memnon. De sorte que les Macédoniens vainquirent glorieusement de ce côté-là, bien qu'ils eussent perdu Ptolémée, Adée et Cléarque, capitaine des archers, avec environ quarante hommes de leurs gens. Au reste, les ennemis se retirèrent avec tant de peur et d'épouvante, que le pont qu'ils avaient fait pour passer le fossé se rompit sous le grand nombre qui se hâtaient de se sauver. Ceux qui étaient demeurés dessus se précipitèrent dans le fossé; quelques-uns y furent étouffés par leurs gens mêmes, d'autres furent tués par les Macédoniens qui leur lançaient des traits d'en haut, et plusieurs, qui s'étaient sauvés de ce tumulte, trouvèrent la mort aux portes de la ville. Car, comme on était épouvanté et que l'on appré1 Arrian. I, 22.

hendait que les assiégeants n'entrassent pêle-mêle avec les assiégés, on ferma les portes à la hâte, et on laissa à l'abandon une grande partie des habi

tants.

Cependant Éphialte, que le désespoir animait aussi bien que l'espérance, et qui était redoutable autant par l'un que par l'autre, combattait courageusement contre les troupes du roi, et eût fait douter de la victoire, si les vieux soldats des Macédoniens ne fussent venus au secours de leurs gens, qui étaient alors en péril. Ils se tenaient dans le camp comme soldats privilégiés, et n'étaient point obligés aux charges et aux fonctions de la guerre que dans l'extrême nécessité, bien qu'ils ne laissassent pas de recevoir comme les autres et la solde et les récompenses et les autres avantages de la milice, ayant mérité cet honneur par leurs belles actions, et par les services qu'ils avaient rendus aux rois précédents et à Alexandre même. Lorsqu'ils eurent donc appris que leurs gens, épouvantés du péril, reculaient déjà et qu'ils cherchaient un lieu de retraite, ils coururent en même temps à la tête du bataillon, sous la conduite d'un certain Atharius, rétablirent le combat, et firent reprendre courage aux autres par les reproches de leur lâcheté.

Ainsi chacun fit des efforts comme à l'envi l'un de l'autre, et par cette émulation on fit bientôt changer la fortune. Éphialte fut tué avec les plus braves des siens, et les autres furent repoussés dans la ville. Plusieurs Macédoniens y entrèrent avec eux, et on la prenait déjà de force; mais le roi fit aussitôt sonner la retraite, soit qu'il voulût la conserver, soit que, comme le jour finissait, il appréhendât la nuit et les embûches dans des lieux cachés et que l'on ne connaissait pas. Ce combat épuisa les meilleures forces des assiégés : c'est pourquoi Memnon ayant tenu conseil avec Orontobate et les autres capitaines 3, ils firent brûler pendant la nuit la tour de bois et l'arsenal où étaient les armes, et mirent le feu aux maisons les plus proches de la muraille; de sorte que comme il y prit bientôt, et que les flammes de l'arsenal et de la tour étaient poussées par le vent, l'embrasement passa plus loin et se répandit de tous côtés.

Alors la meilleure partie des habitants et des gens de guerre s'allèrent jeter dans une forteresse située dans une île, et les autres se retirèrent dans une autre citadelle appelée Salmacie 4, à qui l'on avait donné ce nom d'une fontaine célèbre qui n'en était pas éloignée. Quant au reste de la multitude, les capitaines la firent passer dans l'île de Cos, avec ce qu'il y avait de plus précieux dans la ville. Cependant Alexandre, ayant appris par les transfuges, et par les choses mêmes qu'il voyait, ce qu'on avait fait dans Halicarnasse, commanda à ses gens de s'y jeter, bien qu'il fût encore nuit; de tuer tous ceux qu'ils surprendraient en mettant le feu quelque part, et d'épargner tous les autres qui ne feraient point de

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résistance. Le lendemain, il considéra les deux forteresses dont les Perses et les soldats mercenaires s'étaient emparés; et jugeant que le siége en serait long, et qu'après avoir pris la capitale de ce peuple, elles ne méritaient pas de l'arrêter, ni de lui faire perdre le temps qu'il devait employer ailleurs, il fit raser la ville, donna ordre à Ptolémée d'avoir l'œil sur ces forteresses, qui étaient environnées de fossés et de murailles, et le laissa dans la Carie pour la défense de cette contrée, avec trois mille hommes étrangers et douze cents chevaux '.

Depuis, Ptolémée ayant joint ses troupes avec Asander, gouverneur de la Lydie, défit Orontobate en bataille ; et enfin les deux forteresses furent prises par les Macédoniens, qui s'obstinèrent dans ce siége, de colère et de dépit d'y être si longtemps arrêtés. Cependant le roi, qui avait dessein sur la Phrygie et sur les provinces qui la touchent3, envoya Parménion à Sardes avec les cornettes de ses favoris, les gens de cheval auxiliaires et les Thessaliens, dont Alexandre Lyncestes avait la conduite, afin qu'ils se jetassent dans la Phrygie, et qu'ils tinssent des vivres prêts dans le pays ennemi pour l'armée qui les devait suivre, et fit aller avec eux des charrettes et toutes sortes d'autres voitures. Ensuite ayant reconnu que quantité de Macédoniens qui s'étaient mariés un peu devant cette expédition avaient de l'impatience de revoir leurs femmes, il les mit sous la conduite de Ptolémée, fils de Séleucus, l'un des gardes du corps, et lui commanda de les mener dans leurs maisons, pour passer l'hiver avec leurs femmes.

Deux de ses capitaines, Célon et Méléagre, partirent avec eux, attirés aussi par l'amour de leurs nouvelles mariées; et au reste cela servit beaucoup au roi à augmenter l'affection des gens de guerre, et les rendit plus prompts à le suivre dans les guerres les plus éloignées, parce qu'ils reconnaissaient qu'ils en étaient considérés, et qu'ils pouvaient espére d'avoir quelquefois congé d'aller revoir leur patrie Il donna ordre aux chefs de faire des levées, tandis qu'ils seraient dans la Macédoine, d'autant de gens de pied et de cheval qu'il leur serait possible, et de les amener au commencement du printemps avec ceux qui s'en retourneraient en ce temps-là. Mais, après avoir remarqué que son armée commençait déjà à se corrompre par les mœurs et par les délices de l'Asie, et qu'il y avait dans son camp un grand nombre d'impudiques, il fit chercher avec soin tous ceux à qui l'on pouvait faire justement des reproches si honteux; et pour les séparer des autres, il les fit mener dans une petite île du golfe de Cérasme. Le lieu où ils furent transportés a eu part à leur infamie; car en mémoire qu'ils y furent relégués, on l'appelle Cinédopolis 4.

XI. Ainsi ces choses ayant été exécutées, comme il persévérait dans le dessein de réduire sous sa puissance toute la côte de la mer, afin de faire en sorte

'Le texte porte deux cents chevaux. -2 Q. Curt. in, 7. 4 Plin. H. N. Arrian. 1, 5; Strab. xiv. — 3 Arrian. 1, 24.

V, 31.

il croyait que toutes choses lui étaient permises pour se faire un chemin au trône.

que la flotte des ennemis leur fût inutile, il se rendit maître d'Hyparnes, qui lui fut livrée par les soldats mercenaires qui étaient dans la citadelle. Lorsque cette affaire eut été proposée dans le Ensuite il passa dans la Lycie, où, ayant fait alliance conseil, les bons serviteurs du roi blâmèrent «< sa avec les Telmissiens et passé le Xanthe, il prit en facilité, non-seulement de n'avoir pas fait punir un sa protection la ville qui porte le nom de ce fleuve, homme qu'il avait surpris dans le crime, mais de Pinare et Patare, les meilleures villes de cette contrée, l'avoir comblé d'honneurs, de récompenses, et de outre quantité d'autres petites places; et quand il lui avoir donné la conduite de sa meilleure cavalevit que les choses étaient pour lors assez tranquilles, rie. Qui est-ce qui serait fidèle à l'avenir, si, outre il passa dans la Myliade, qui est une portion de la l'impunité, les faveurs, les grandes charges et les grande Phrygie, que les rois de Perse avaient attri- beaux gouvernements étaient la récompense du parbuée à la Lycie. ricide? Qu'il fallait donc promptement corriger la faute qu'on avait faite par un excès de clémence et de douceur, avant qu'il eût reconnu que son dessein était découvert et qu'il portât à des nouveautés les esprits légers des Thessaliens; qu'il ne fallait pas mépriser un si grand péril; qu'on ne pouvait s'en imaginer un plus grand, et qu'on ne devait pas mépriser les présages des dieux, qui avertissaient, si visiblement le roi de se donner garde des embûches. >>

Tandis qu'il larecevait sous son obéissance, les ambassadeurs des Phasélites le vinrent trouver pour lui demander son amitié, et lui présentèrent une couronne d'or. En même temps il vint aussi de la basse Lycie des ambassadeurs de plusieurs villes, qui demandèrent la même chose. C'est pourquoi le roi envoya devant quelques-uns de ses capitaines, afin que les Phasélites et les Lyciens remissent leurs places entre leurs mains, et peu de jours après il alla lui-même à Phasèle. Ils attaquaient alors une place forte dans les terres de leur domination, que les Pisides, qui incommodaient de là les peuples voisins, y avaient fait bâtir et fortifier. Mais elle fut bientôt prise après l'arrivée d'Alexandre. Il demeura quelques jours chez les Phasélites pour se reposer et rafraîchir son armée, parce que la saison l'y invitait; car l'on était déjà au milieu de l'hiver, qui avait rendu les chemins mauvais et difficiles à ceux qui eussent voulu voyager.

Comme il était dans cette ville, il y vit dans la place une statue de Théodecte que les habitants lui avaient dressée; et un jour qu'il s'était diverti dans un festin avec ses amis, il alla danser avec eux après souper à l'entour de cette statue, et jeta dessus quantité de couronnes de fleurs 2; car tandis qu'il étudiait sous Aristote, il avait fait amitié avec lui, et l'avait eu en une particulière recommandation: mais la nouvelle fâcheuse qu'il reçut de Parménion l'obligea bientôt de quitter ses divertissements et ses plaisirs. En effet, Parménion avait pris un certain Persan appelé Asisines, que Darius envoyait en apparence à Atysie, satrape de Phrygie 3; mais il avait des ordres secrets de voir par occasion Alexandre Lyncestes et de lui promettre le royaume de la Macédoine, et outre cela mille talents d'or, s'il voulait faire ce que l'on avait résolu. Car Lyncestes, suivant la cruelle résolution qu'il avait prise avec Amyntas, s'était autrefois chargé de tuer le roi, qu'il haïssait par plusieurs raisons, et principalement parce qu'il avait fait punir Héromène et Arrabée, ses frères, comme complices de la mort de son père. Et bien qu'on lui eût pardonné son crime, qu'on l'eût obligé par une infinité d'honneurs d'avoir de meilleurs sentiments, et qu'il ne fût pas redevable au roi d'une faveur médiocre; néanmoins, comme il était ambitieux et qu'il avait dans l'esprit la passion de régner

1 Arrian. 1, 2. - Plut. Alex. 30; Suidasin voce Oεodéxtηs. -3 Arrian. 1, 25.

En effet, durant le siége d'Halicarnasse, comme il dormait pendant le jour, une hirondelle, qui est un oiseau assez connu dans les présages 1, avait longtemps voltigé à l'entour de sa tête avec un grand bruit, et s'était jetée tantôt d'un côté de son lit et tantôt de l'autre, en chantant plus haut et plus confusément que de coutume. Néanmoins le roi, qui était las, ne se réveilla pas entièrement; mais, comme cet oiseau l'importunait, il le chassa avec la main. Cependant cette hirondelle, au lieu de s'effaroucher, s'alla poser sur la tête d'Alexandre, et ne cessa point de crier, qu'il ne l'eût chassée encore une fois étant tout à fait éveillé; et au reste le devin Aristandre avait interprété ce prodige en cette manière : « Que le roi était menacé d'un grand péril par l'un de ses favoris, mais que la trahison serait découverte; qu'il conjecturait cela de la nature de cet oiseau, qui était ami de l'homme et le plus babillard de tous les oiseaux. >>

C'est pourquoi lorsqu'il eut considéré toutes ces choses, et qu'il eut reconnu que ce qu'on disait d'Asisines avait beaucoup de rapport avec la réponse du devin; enfin comme il se souvint aussi que sa mère l'avertissait par ses lettres de se défier de ce personnage 2, il crut qu'il ne fallait pas plus longtemps différer de s'assurer de ce côté-là. Il fit donc savoir à Parménion ce qu'il avait résolu; car, comme nous avons déjà dit, Alexandre Lyncestes était allé avec lui dans la Phrygie; et, de peur que par hasard son dessein ne fût découvert, il ne voulut point écrire à Parménion, mais lui envoyer ses volontés et ses ordres par quelque personne fidèle. Il choisit donc Amphotérus, frère de Crater3, qui, ayant pris un habit à la phrygienne et quelques Pergiens pour guides, qui savaient fort bien les chemins, alla trouver secrètement Parménion.

Ainsi l'on se saisit d'Alexandre Lyncestes; et bien que sa mort eût été longtemps différée, à cause de

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sa propre gloire et de la gloire de sa maison, enfin trois ans après qu'on eut puni les complices de Philotas, il mourut, comme coupable du même crime, de la peine des criminels 1. Mais, comme le roi partait de Phasèle, outre qu'il avait découvert cette trahison, il reconnut encore, par une nouvelle faveur, qu'un dieu avait soin de lui 2. Il avait envoyé par les montagnes une partie de son armée à la ville des Pergiens; et, quant à lui, il menait le reste par un sentier étroit qui est entre le mont Climax et la mer de Pamphylie 3, lorsqu'elle demeure tranquille, car il en est tout couvert aussitôt qu'elle commence às'enfler, et en hiver il en est presque toujours caché. Or, Alexandre, qui ne craignait rien davantage que le retardement, faisait passer son armée et par les lieux aisés et par les lieux difficiles, avec la même ardeur et la même promptitude. Mais les vents du midi, qui avaient toujours soufflé durant ce tempslà, avaient poussé la mer sur le rivage, et rempli d'eau tout le chemin; et davantage, il tombait de grandes pluies, comme il arrive d'ordinaire quand on voit souffler ces vents. Néanmoins, aussitôt qu'Alexandre fut arrivé en cet endroit, le vent du septentrion s'éleva inopinément, qui nettoya l'air, qui fit cesser la pluie, qui fit rentrer les eaux dans la mer, et qui découvrit les chemins aux Macédoniens. Il fallut même passer durant un jour par des gués que l'on ne connaissait pas, et où l'on avait de l'eau jusqu'à la moitié du corps 4. Pour moi, comme je ne doute point que cette hardiesse qu'Alexandre avait dans les périls ne fût un effet de son courage et de son esprit, je croirais aussi qu'elle s'était confirmée par tant de prodiges et de présages, lorsqu'il eut reconnu que, par un arrêt du ciel, il était destiné à des choses si grandes et si glorieuses.

On dit qu'étant encore dans la Macédoine, il se présenta à lui en songe un homme plus auguste et plus vénérable que ne sont ordinairement les hommes 5, qui l'avertit de le suivre dans l'Asie pour renverser l'empire des Perses; et que, comme il faisait la guerre dans la Phénicie, un prêtre des Juifs qui vint au devant de lui, et en qui il reconnut la vision qu'il avait eue en dormant, le fit souvenir de ce songe. Car durant qu'il assiégeait la ville de Tyr, il avait sommé les rois et les peuples voisins de se rendre, et de faire des levées; mais les Juifs qui occupaient Jérusalem, ville fameuse et célèbre, s'excusant sur l'alliance qu'ils avaient avec Darius, refusèrent son amitié; de sorte que, pour châtier l'orgueil et l'opiniâtreté de ce peuple, il fit marcher ses troupes vers la Judée. Mais en même temps ceux de Jérusalem, pour apaiser Alexandre, sortirent de leur ville, et vinrent en suppliants au devant de lui avec les femmes et les enfants.

Les prêtres marchaient les premiers, revêtus de robes de lin; le peuple les suivait, couvert aussi de robes blanches; et Jad, qui était alors grand pontife, menait cette multitude, revêtu des habits et des

Diod. XVII, 80; Q. Curt. VII. 1. — 2 Arrian. 1, 26. -3 Strab. XIV; Q. Curt. v, 3; VI, 3. Appian. u, de Bell. civ. Strab. XIV. - Joseph. Antiq. X1, 8; Sulp. Sev, 11.

ornements pontificaux. Le roi, surpris de la majesté de cette pompe, descendit de cheval lorsqu'il la vit approcher, et s'avança tout seul comme pour aller au devant; et, après avoir adoré le nom de Dieu, qui était gravé sur une lame d'or de la mitre du grand prêtre, il le salua lui-même avec beaucoup de révérence et de respect. Cette action, qu'on n'attendait pas, donna de l'étonnement à tous ceux qui étaient venus avec Alexandre ; et en même temps les Juifs, qui de la crainte de périr passèrent inopinément à l'espérance non-seulement de salut, mais d'entrer bientôt en grâce, se répandirent à l'entour du roi, en mêlant ses louanges avec les vœux qu'ils faisaient pour lui.

Au contraire, les premiers des Syriens qui l'avaient suivi à cause des inimitiés qu'ils portaient aux Juifs, et qui croyaient assouvir leur haine par le supplice de leurs ennemis, demeurèrent confus et étonnés. Ils ne savaient s'ils voyaient des choses vraies, ou s'ils étaient abusés par la vaine image d'un songe. La nouveauté de ce spectacle ne donna pas moins d'étonnement aux Macédoniens; de sorte que Parménion, s'étant approché d'Alexandre, prit la hardiesse de lui demander pourquoi il faisait cet honneur à une religion étrangère, vu même qu'il était comme honteux à un si grand roi d'en recevoir de cette vile nation. Alors Alexandre dit à Parménion le songe qu'il avait eu autrefois; et ensuite étant entré dans la ville, il fit à Dieu un sacrifice dans le beau temple de Jérusalem, suivant la coutume du pays, et y présenta des offrandes.

Il vit même les livres sacrés de ce peuple, qui contenaient les prophéties; entre lesquelles il y en avait qui montraient manifestement que la ville de Tyr se rendrait aux Macédoniens, et que les Perses seraient surmontés par un Grec. Comme il s'imagina que ces prophéties parlaient de lui, il accorda aux Juifs la liberté de vivre suivant leurs lois et leurs coutumes dans la ville et au dehors; et d'autant que de sept en sept ans ils ne labourent point la terre, il voulut aussi qu'il ne payassent point de tribut en cette année. Il considéra avec admiration la nature de ce pays, qui produit seul l'huile de baume, et qui est, entre les plus fertiles, le plus abondant en fruits que l'on se puisse imaginer. Il laissa pour gouverneur dans cette contrée Andromaque, que les Samaritains, toujours ennemis des Juifs, tuèrent cruellement quelque temps après'. Mais cela ne se fit que depuis la prise de Tyr et de Gaza; et nous en avons parlé par occasion.

XII. Au reste, après qu'Alexandre eut passé ce chemin étroit le long de la mer de Pamphylie, et qu'il fut parti de Perges, il rencontra en chemin les ambassadeurs des Aspendiens 2, qui étaient des principaux de la ville. Ils lui demandèrent qu'ils ne fussent point obligés de recevoir de garnison, et offrirent de lui donner cinquante talents pour le payement des soldats, et autant de chevaux qu'ils avaient accoutumé d'en entretenir pour le tribut au

Q. Curt. IV, 8, Joseph. XI, 8.2 Arrian. 1, 27; Pausan. VIII; Suid. voc. Lion.

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