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Arméniens, presque autant d'Hircaniens, bons gendarmes comme le peuvent être ces peuples, deux mille d'Arbelles, et deux cents chevaux de la mer Caspie, et quatre mille de gens ramassés de toutes sortes, ce qui faisait en tout plus de soixante mille chevaux.

de l'exercice militaire. Tous obéissent à la fois aux ordres qu'on leur donne faut-il faire tête, tourner à droite et à gauche, doubler les files et changer la forme d'un bataillon, les capitaines ne l'entendent pas mieux que les soldats; et afin que vous ne croyiez pas que ce soit l'or et l'argent qui les mènent, sachez qu'ils n'ont appris cette discipline qu'en l'école de la pauvreté, et qu'encore aujourd'hui ils ne se maintiennent que par elle. Ont-ils faim, toute viande leur est bonne; sontils fatigués, ils couchent sur la terre, et jamais le jour ne les trouve que debout. Maintenant pen

des Acarnaniens et des Étoliens, peuples invincibles à la guerre, soient gens à être repoussés avec des frondes et de méchants bâtons brûlés par le bout? Non, non. Il faut des forces pareilles aux leurs pour les leur opposer, et c'est dans leur pays même qu'il faut chercher des secours contre eux. Envoyez-y donc tout cet or et cet argent inutile, et faites-en de bonnes troupes.

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Darius de son naturel était un esprit doux et modéré; mais c'est merveille comme la fortune pour l'ordinaire gâte et pervertit la nature; car n'ayant pu supporter la vérité, il fit inhumainement traîner au supplice un homme qu'il avait reçu dans ses États et qui s'était mis sous sa protection, et qui même alors lui donnait le plus salutaire conseil qu'on lui eût su donner. Mais Charidème ne rabattant rien pour cela de sa liperté accoutumée, « J'ai, dit-il, mon vengeur tout prêt: celui contre qui je vous ai donné un si bon conseil me fera lui-même raison du mépris que vous en faites. Et vous en qui la souveraine puissance a fait un changement si soudain, vous apprendrez à la postérité que quand une fois les hommes s'abandonnent à la fortune, elle étouffe en eux toutes les bonnes semences de la nature. » Comme il proférait ces paroles à haute voix,

Enfin, la chose dont il manquait le moins, c'était d'hommes; si bien que, ravi de contempler toute cette multitude, comme ses satrapes enflaient ses espérances par leur vanité et leur flatterie ordinaire, se tournant vers Charidème, Athénien, homme expérimenté au fait de la guerre, et qui haïssait Alexandre, à cause qu'il avait été banni d'A-sez-vous que la cavalerie thessalienne et celle thènes par son commandement, il lui demanda s'il lui semblait assez puissant pour passer sur le ventre à son ennemi. Charidème, ne se souvenant plus de sa fortune présente, ni combien il est dangereux de choquer la vanité des grands, lui répondit : « Peut-être, seigneur, ne serez-vous pas bien aise que je vous dise la vérité; mais, si je ne le fais, en vain le ferai-je une autre fois. Ce superbe appareil de guerre et ce prodigieux nombre d'hommes dont vous aurez épuisé tout l'Orient pourrait être formidable à vos voisins; en effet, ce n'est qu'or et que pourpre dans votre armée, et tout y est si plein de magnificence et de pompe, qu'à moins que de l'avoir vu, on ne saurait se l'imaginer. L'armée des Macédoniens, au contraire, est affreuse à voir, et, négligeant toute cette vaine parade, elle n'a soin que de se conserver inébranlable, en se couvrant de ses | boucliers et de ses piques. Leur phalange est un corps d'infanterie qui combat de pied ferme et se tient si serré dans ses rangs, que les hommes et les armes font comme une haie impénétrable. Au reste, ils sont si bien dressés et si attentifs aux commandements de leurs chefs, qu'au moindre signe vous les voyez suivre leurs enseignes, garder leurs rangs et faire tous les mouvements inflantibus; conversus ad Charidemum Atheniensem, belli peritum, et ob exilium infestum Alexandro, (quippe Athenis jubente eo fuerat expulsus) percontari cœpit, satisne ei videretur instructus ad obterendum hostem? At ille et suæ sortis et regiæ superbiæ oblitus : « Verum, inquit, et tu forsan audire nolis; et ego, nisi nunc dixero, alias nequidquam confitebor. Hic tanti apparatus exercitus, hæc tot gentium et totius Orientis excita sedibus suis moles, finitimis potest esse terribilis: nitet purpura auroque, fulget armis et opulentia, quantam qui oculis non subjecere, animis concipere non possunt. Sed Macedonum acies, torva sane et inculta, clypeis hastisque immobiles cuneos et conferta robora virorum tegit. Ipsi phalangem vocant peditum stabile agmen. Vir viro, armis arma conserta sunt: ad nutum monentis intenti, sequi signa, ordines servare didicere. Quod imperatur, omnes exaudiunt : obsistere, circumire, discurrere in cornu, mutare pugnam, non duces magis quam milites callent. Et ne auri argentique studio teneri putes, adhuc illa disciplina paupertate magistra stetit: fatigatis humus cubile est : cibus quem

occupant, satiat tempora somni arctiora quam noctis sunt. Jam Thessali equites et Acarnanes Ætolique, invicta bello manus, fundis credo et hastis igne duratis repellentur; pari robore opus est in illa terra, quæ hos genuit, auxilia quærenda sunt : argentum istud atque aurum ad conducendum militem mitte. » Erat Dario mite ac tractabile ingenium, nisi etiam naturam plerumque fortuna corrumperet. Itaque veritatis impatiens hospitem ac supplicem, tunc maxime utilia suadentem, abstrahi jussit ad capitale supplicium. Ille ne tum quidem libertatis oblitus: «Habeo, inquit, paratum mortis meæ ultorem : expetet pœnas mei consilii spreti is ipse, contra quem tibi suasi. Tu quidem, licentia regni tam subito mutatus, documentum eris posteris, homines, quum se permisere fortunæ, etiam naturam dediscere. » Hæc vociferantem, quibus erat imperatum, jugulant. Sera deinde pœnitentia subiit regem, ac vera dixisse confessus, eum sepeliri jussit.

III. Thymodes erat, Mentoris filius, impiger juvenis; cui præceptum est a rege, ut omnes peregrinos milites, in quibus plurimum habebat spei, a Pharnabazo acciperet,

ceux qui avaient charge de l'exécuter lui coupèrent la gorge; dont le roi se repentit après, mais trop tard et ayant reconnu que ce qu'il lui avait dit était véritable, il lui fit donner la sépulture.

III. Ensuite il commanda à Thymodes, fils de Mentor, jeune homme actif et entreprenant, de prendre tous les soldats étrangers que commandait Pharnabaze, parce qu'il désirait s'en servir en cette guerre comme de ceux en qui il mettait sa principale espérance; et pour Pharnabaze, il lui donna le commandement que Memnon avait auparavant. Mais ce prince ayant déjà l'esprit accablé du soin des affaires qu'il avait sur les bras, était encore agité en dormant par les images du malheur qui le menaçait, soit que le chagrin dont il avait l'âme pleine lui excitât ces songes, ou qu'il eût quelque pressentiment de ce qui lui devait arriver. Il lui semblait qu'il voyait le camp des Macédoniens tout en feu, et qu'aussitôt après on lui avait amené Alexandre vêtu de l'habit qu'il portait lui-même comme homme privé quand il fut salué roi des Perses; et qu'ensuite l'ayant vu promener à cheval par la ville de Babylone, lui et lecheval étaient disparus tout à coup. Les devins, consultés là-dessus, donnèrent diverses interprétations qui partagèrent les esprits. Les uns disaient que c'était un bon augure pour le roi d'avoir vu brûler le camp des Macédoniens, et de ce qu'Alexandre ayant quitté la robe royale lui avait été amené vêtu à la persienne, et en l'habit d'une personne privée. Les autres assuraient, au contraire, que cette grande lueur du camp des Macédoniens présageait la splendeur de la gloire d'Alexandre, et qu'il ne fallait point douter que l'empire de l'Asie ne tombât entre ses mains, parce qu'il avait paru habillé comme | l'était Darius lorsqu'il fut appelé à la couronne.

opera eorum usurus in bello: ipsi Pharnabazo tradit imperium, quod ante Memnoni dederat. Anxium de instantibus curis agitabant etiam per somnum species imminentium rerum sive illas ægritudo, sive divinatio animi præsagientis arcessit. Castra Alexandri magno ignis fulgore collucere ei visa sunt: et paullo post Alexander adduci ad ipsum in eo vestis habitu, quo ipse fuisset equo deinde per Babylonem vectus, subito cum ipso equo oculis esse subductus. Ad hæc vates varia interpretatione curam distrinxerant. Alii lætum id regi somnium esse dicebant; quod castra hostium arsissent; quod Alexandrum, deposita regia veste, in persico et vulgari habitu perductum esse vidisset. Quidam contra augurabantur: quippe illustria Macedonum castra visa fulgorem Alexandro portendere : quod vero regnum Asiæ occupaturum esse, haud ambiguæ rei, quoniam in eodem habitu Darius fuisset, quum appellatus est rex. Vetera quoque omina, ut fit, sollicitudo revocaverat Darium enim in principio imperii vaginam acinacis persicam jussisse mutari in eam formam, qua Græci uterentur; protinusque Chaldæos interpretatos, imperium Persarum ad eos transiturum, quorum arma es

Là-dessus, comme c'est la coutume de ceux qui craignent, ils rappelaient en leur mémoire tous les mauvais présages qu'ils avaient eus autrefois sur ce sujet, et rapportaient que Darius, au commencement de son règne, avait changé le fourreau de son cimeterre fait à la persienne, et l'avait fait faire à la grecque, et qu'aussitôt les Chaldéens avaient prédit que l'empire des Perses passerait à ceux dont il avait imité les armes. Le roi néanmoins, très-satisfait de ses songes et de la réponse favorable des devins, qui était celle qu'on faisait courir parmi le peuple, fit avancer ses troupes vers l'Euphrate.

C'était une ancienne coutume des Perses de ne faire marcher leur armée qu'après que le soleil était levé; et alors, avec la trompette, le signal était donné de la tente du roi, au-dessus de laquelle était arborée l'image resplendissante du soleil, enchassée dans du cristal. Voici en quel ordre ils marchaient : Premièrement, on portait du feu sur des autels d'argent en grande cérémonie. Ils l'avaient en singulière vénération, l'appelant éternel et sacré; et les mages venaient après, chantant des hymnes à la façon du pays. Ils étaient suivis de trois cent soixante-cinq jeunes hommes vêtus de robes de pourpre, selon le nombre des jours de l'année; parce que les Perses fort aussi leur année de pareil nombre de jours. Après, venait un char consacré à Jupiter, tiré par des chevaux blancs et suivis d'un coursier d'extraordinaire grandeur, qu'ils appelaient le cheval du soleil. Ceux qui conduisaient les chevaux étaient vêtus de blanc, et avaient des houssines d'or à la main. Dix chariots roulaient ensuite, tout étoffés d'or et d'argent. Puis marchait en corps la cavalerie, composée de douze nations différentes d'armes et de mœurs; et après elle ceux que les Perses appellent Immortels, au

set imitatus. Ceterum ipse et vatum responso, quod edebatur in vulgus, et specie, quæ per somnum oblata erat, admodum lætus, castra ad Euphratem moveri jubet. Patrio more Persarum traditum est, orto sole demum procedere, die jam illustri. Signum e tabernaculo regis buccina dabatur; super tabernaculum, unde ab omnibus conspici posset, imago solis crystallo inclusa fulgebat. Ordo autem agminis erat talis. Ignis, quem ipsi sacrum et æternum vocabant, argenteis altaribus præferebatur. Magi proximi patrium carmen canebant. Magos trecenti et sexaginta quinque juvenes sequebantur, puniceis amiculis velati, diebus totius anni pares numero: quippe Persis quoque in totidem dies descriptus est annus. Currum deinde Jovi sacratum albentes vehebant equi: hos eximiæ magnitudinis equus, quem solis appellabant, sequebatur : aureæ virgæ et albæ vestes regentes equos adornabant. Haud procul erant vehicula decem, multo auro argentoque cælata. Sequebatur hæc equitatus duodecim gentium, variis armis et moribus. Proximi ibant quos Persæ Immortales vocant, ad decem millia. Cultus opulentiæ barbaræ non alios magis honestabat illi aurcos torques, illi vestem auro distinctam

nombre de dix mille, surpassant en somptuosité tout le reste des Barbares. Ils portaient des colliers d'or, et des robes de drap d'or frisé avec des casaques à manches, toutes couvertes de pierreries.

A quelque distance de là suivaient ceux qu'ils nomment les cousins du roi, jusqu'au nombre de quinze mille; mais cette troupe, trop mollement parée, tenait plus de la femme que du soldat, et se montrait plus curieuse en ses habits qu'en ses armes. Les doryphores venaient après; c'est ainsi qu'ils appelaient ceux qui avaient accoutumé de porter le manteau du roi. Ils marchaient devant son chariot, dans lequel il paraissait haut et élevé comme sur un trône; les deux côtés du chariot étaient enrichis de plusieurs images des dieux, faites d'or et d'argent; et de dessus le joug, qui était tout semé de pierreries, s'élevaient deux statues de la hauteur d'une coudée, dont l'une représentait Ninus, et l'autre Bélus; et entre deux était un aigle d'or consacré, déployant les ailes, comme pour prendre son vol. Mais tout cela n'était rien en comparaison de la magnificence qui éclatait en la personne du roi. Il était vêtu d'une soie de pourpre mêlé de blanc, et par-dessus il avait une longue robe toute couverte d'or, où l'on voyait deux éperviers aussi d'or, qui semblaient fondre l'un sur l'autre, et qui s'entre-donnaient du bec. Il portait une ceinture d'or comme les femmes, d'où pendait un cimeterre qui avait un fourreau tout couvert de pierres précieuses, si délicatement mises en œuvre qu'on eût dit qu'il n'était que d'une. Son ornement du reste était une tiare bleue, ceinte d'un bandeau de pourpre rayé de blanc, qui était la marque royale ou le diadème que les Perses appellent cidaris. Dix mille piquiers suivaient son chariot, ayant leurs piques enrichies d'argent, avec les pointes gar

habebant, manicatasque tunicas, gemmis etiam adornatas. Exiguo intervallo, quos cognatos regis appellant, decem et quinque millia hominum. Hæc vero turba, muliebriter propemodum culta, luxu magis quam decoris armis conspicua erat. Doryphori vocabantur proximum his agmen, soliti vestem excipere regalem; hi currum regis anteibant, quo ipse eminens vehebatur. Utrumque currus latus deorum simulacra ex auro argentoque expressa decorabant : distinguebant internitentes gemmæ jugum; ex quo eminebant duo aurea simulacra cubitalia, quorum alterum Nini, alterum Beli gerebat effigiem. Inter hæc auream aquilam, pinnas extendenti similem, sacraverant. Cultus regis inter omnia luxuria notabatur : purpurea tunicæ medium albo intextum erat: pallam auro distinctam aurei accipitres, velut rostris inter se corruerent, adornabant, et zona aurea muliebriter einctus acinacem suspenderat, cui ex gemma erat vagina. Cidarim Persæ regium capitis vocabant insigne; hoc cærulea fascia albo distincta circumibat. Currom decem millia hastatorum sequebantur: hastas argento

QUINTE-CURCE.

et

nies d'or. A ses côtés marchaient environ deux cents de ses plus proches parents, et trente mille hommes de pied faisaient l'arrière-garde de toutes ses troupes; après, suivaient les grands chevaux du roi, au nombre de quatre cents, que l'on menait en main. A cent ou six vingts pas de là, venaient sur un chariot Sysigambis, mère de Darius, et sa femme sur un autre. Toutes les femmes de la maison des reines suivaient à cheval. Quinze grands chariots, qu'ils appellent, armamaxes, paraissaient ensuite, où étaient les enfants du roi avec ceux qui avaient soin de leur éducation, une troupe d'eunuques, dont on ne fait pas peu d'estime dans ce pays-là. Puis marchaient les concubines du roi, jusqu'au nombre de trois cent soixante-cinq, et toutes en équipage de reines. Elles étaient suivies de six cents mulets et de trois cents chameaux qui portaient l'argent, escortés d'une garde d'archers. Après, venaient les femmes des parents du roi et celles de ses familiers; et derrière elles une grande troupe de goujats, de valets et d'autres gens de bagage, tous montés aussi sur des chariots. A la queue de tout étaient quelques compagnies armées à la légère, chacune conduite par ses officiers, pour empêcher les soldats de s'écarter.

Telle était l'armée de Darius; mais qui aurait vu celle des Macédoniens, il y aurait bien trouvé de la différence. Il eût vu des hommes et des chevaux tout reluisants, non pas d'or ni de pierreries bigarrées, mais d'acier et d'airain bien polis; des troupes toujours prêtes à camper, à marcher ou à combattre, qui n'étaient embarrassées ni de bagage ni de gens inutiles, obéissant non-seulement au signal, mais au moindre clin d'œil de leurs chefs, toujours largement fournies de vivres, et qui savaient toujours prendre leurs logements avec avantage. Aussi quand ce vint le jour du combat, Alexandre n'eut point

exornatas, spicula auro præfixa gestabant. Dextra lævaque regem ducenti ferme nobilissimi propinquorum comitabantur. Horum agmen claudebatur triginta millibus peditum, quos equi regis quadringenti sequebantur. Intervallo deinde unius stadii matrem Darii Sysigambim currus vebebat; et in alio erat conjux : turba feminarum reginas comitantium equis vectabatur. Quindecim inde, quas armamaxas appellant, sequebantur. In his erant liberi regis, et qui educabant eos, spadonumque grex, haud sane illis gentibus vilis. Tum regiæ pellices trecenta sexaginta vehebantur, et ipsæ regali cultu ornatuque. Post quas pecuniam regis sexcenti muliet trecenti cameli vehebant, præsidio sagittariorum prosequente. Propinquorum amicorumque conjuges buic ag mini proximæ, lixarumque et calonum greges vehebantur. Ultimi erant cum suis quisque ducibus, qui cogerent agmen, leviter armati. Contra si quis aciem Macedonum intueretur, dispar facies erat: equis virisque non auro, non discolori veste, sed ferro atque ære fulgentibus. Agmen et stare paratum et sequi: nec turba, nec sarcinis prægrave;

faute de soldats; au lieu que Darius avec toute cette grande multitude en manqua, et s'étant inconsidérément engagé dans un lieu étroit où il ne pouvait se servir de toutes ses forces, se vit lui-même réduit au petit nombre qu'il avait méprisé en son ennemi.

IV. Cependant Alexandre, après avoir pourvu Abistamène du gouvernement de la Cappadoce, marcha vers la Cilicie, et arriva en cette contrée qu'on appelle le Camp de Cyrus, parce que ce prince y avait campé lorsqu'il menait son armée en Lydie contre Crésus. Il n'y a de là que cinquante stades jusqu'au passage par où l'on entre dans la Cilicie. C'est une ouverture fort étroite que les habitants du pays appellent Pyles, dont la situation naturelle semble imiter les fortifications faites par la main des hommes.

Arsane, gouverneur de cette province, se ressouvenant du conseil que Memnon lui avait donné au commencement de la guerre, qui était un conseil salutaire en ce temps-là, résolut de l'exécuter hors de saison. Il fit du dégât dans la Cilicie, mit le feu partout et corrompit tout ce qui pouvait servir à l'usage des hommes, afin de laisser inutile aux ennemis un pays qu'il ne pouvait conserver. Mais il eût beaucoup mieux valu occuper avec de puissantes troupes l'entrée du détroit qui conduit en Cilicie, et se loger sur le haut de la montagne qui commandait au chemin par où l'ennemi devait entrer, et d'où il pouvait lui empêcher le passage, ou le détruire sans péril. S'étant donc contenté de jeter peu de gens sur les avenues, il se retira en arrière, et fit luimême dans sa province le ravage dont il la devait garantir. Cela fut cause que ceux qu'il avait laissés là se croyant trahis, n'eurent pas seule

intentum ad ducis non signum modo, sed etiam nutum ; et castris locus, et exercitui commeatus suppetebant. Ergo Alexandro in acie miles non defuit. Darius, tantæ multitudinis rex, loci, in quo pugnavit, angustiis redactus est ad paucitatem, quam in hoste contempserat.

IV. Interea Alexander, Abistamene Cappadociæ præposito, Ciliciam petens cum omnibus copiis, regionem, quæ castra Cyri appellatur, pervenerat; stativa ibi habuerat Cyrus, quum adversum Croesum in Lydiam duceret. Aberat ea regio quinquaginta stadia ab aditu, quo Ciliciam intramus: Pylas incolæ dicunt arctissimas fauces, munimenta quæ manu ponimus, naturali situ imitante. Igitur Arsanes, qui Cilicia præerat, reputans quid initio belli Memnon suasisset, quondam salubre consilium sero exsequi statuit: igni ferroque Ciliciam vastat, ut hosti solitudinem faciat : quidquid usui esse potest, corrumpit; sterile ac nudum solum, quod tueri nequibat, relicturus. Sed longe utilius fuit angustias aditus, qui Ciliciam aperit, valido occupare præsidio, jugumque opportune itineri imminens obtinere; unde inultus subeuntem aut prohibere, aut opprimere hostem potuisset. Nunc paucis, qui callibus præsiderent, relictis, retro ipse concessit, populator terræ, quam a populationibus vindi

ment l'assurance de soutenir la vue de l'ennemi, quoique de moindres forces encore eussent été suffisantes pour garder ce poste. Car la Cilicie est enfermée d'une longue chaîne de montagnes rudes et inaccessibles, qui, s'élevant du bord de la mer, se courbent en forme de croissant, et reviennent aboutir au même rivage. Au dos de ces montagnes, dans les endroits les plus reculés, il y a trois entrées fort étroites, et de difficile accès, par l'une desquelles il faut passer de nécessité pour entrer dans la Cilicie. Et au bas, en tirant vers la mer, on découvre de belles et spacieuses campagnes, arrosées de quantité de petits ruisseaux et de deux fleuves célèbres, Pyrame et Cydne. Ce dernier n'est pas si renommé pour la grandeur de son canal que pour la beauté de ses eaux ; car, venant à couler tout doucement dès sa source, il s'épand dans un lit de gravier fort pur, et où il ne tombe jamais de torrent qui trouble la netteté de son eau ni la tranquillité de son cours. Ainsi il se conserve toujours en ce même état jusque dans la mer, et l'eau en est extrêmement fraîche, à cause de l'ombrage agréable des arbres dont ses rives sont couvertes.

En cette contrée le temps avait effacé plusieurs monuments que les poëtes ont tant célébrés dans leurs ouvrages. On y montrait encore la place où étaient les villes de Lyrnesse et de Thèbes; on y voyait la caverne de Typhon, la fameuse forêt de Coryce où croît le safran, et d'autres choses encore dont il ne restait plus que la renommée. Alexandre entra donc par ce passage qu'ils appellent Pyles; et, après avoir considéré la situation des lieux, on dit qu'il n'admira jamais tant sa bonne fortune qu'en cette occasion, et qu'il confessa qu'il pouvait être défait aisément à coups

care debuerat. Ergo, qui relicti erant, proditos se rati, ne conspectum quidem hostis sustinere valuerunt, quum vel pauciores locum obtinere potuissent. Namque perpetuo jugo montis asperi ac prærupti Cilicia includitur; quod, quum a mari surgat, veluti sinu quodam flexuque curvatum, rursus altero cornu in diversum litus excurrit. Per hoc dorsum, qua maxime introrsum mari cedit, asperi tres aditus et perangusti sunt: quorum uno Cilicia intranda est, campestris eadem, qua vergit ad mare, planitiem ejus crebris distinguentibus rivis. Pyramus et Cydnus inclyti amnes fluunt. Cydnus non spatio aquarum, sed liquore memorabilis : quippe leni tractu e fontibus labens, puro solo excipitur, nec torrentes incurrunt, qui placide manantis alveum turbent. Itaque incorruptus idemque frigidissimus, quippe multa riparum amoenitate inumbratus, ubique fontibus suis similis in mare evadit. Multa in ea regione monimenta, vulgata carminibus, vetustas exederat. Monstrabantur urbium sedes, Lyrnessi et Thebes; Typhonis quoque specus et Corycium nemus, ubi crocum gignitur; cæteraque, in quibus nihil præter famam duraverat. Alexander fauces jugi, quæ Pylæ appellantur, intravit. Contemplatus locorum situs, non alias magis dicitur admiratus esse felicitatem suam; obrui potuisse

de pierres, s'il y eût eu seulement sur le haut quelques gens pour le repousser. Car, outre que c'était un défilé où à peine quatre hommes armés pouvaient marcher de front, il se rencontrait que le sommet du mont avançait sur le chemin, lequel n'était pas seulement étroit, mais rompu en plusieurs endroits par l'affluence de ruisseaux qui descendent du pied des montagnes. Il est vrai qu'il avait fait avancer les Thraces armés à la légère, pour reconnaître les passages, et voir si l'on ne lui avait point dressé quelque embuscade. Les archers s'étaient aussi saisis de la croupe de ce mont, ayant toujours eu les arcs tendus sur les chemins, parce qu'on les avait avertis qu'il n'était pas tant question de marcher que de combattre. De cette façon son armée passa jusqu'à la ville de Tarse, où elle arriva justement au point que les Perses commençaient à y mettre le feu, de peur que l'ennemi ne profitât du butin d'une ville si opulente. Mais le roi y ayant envoyé Parménion en diligence avec quelques troupes de cavalerie pour en empêcher l'embrasement, comme il sut que les Barbares à l'arrivée des siens avaient pris la fuite, il entra dans la ville, qu'il venait de sau

ver.

V.Larivière de Cydne, dont nous avons naguère parlé, passe par le milieu; et l'on était alors au cœur de l'été, durant lequel il n'y a point de climat au monde où les chaleurs soient si excessives qu'en la Cilicie, outre que c'était l'heure du jour que le soleil lance ses rayons avec plus de violence. Le roi arrivait tout couvert de sueur et de poussière, et voyant cette eau si claire et si belle, il lui prit envie de s'y baigner tout échauffé qu'il était; de sorte que s'étant dépouillé à la vue de son armée, et jugeant même que cela n'aurait pas mauvaise grâce de faire voir aux gens de guerre comme, sans chercher l'appareil ni l'artifice des

vel saxis confitebatur, si fuissent, qui in subeuntes propellerent. Iter vix quaternos capiebat armatos: dorsum montis imminebat viæ, non angustæ modo, sed plerum. que præruptæ, crebris oberrantibus rivis, qui ex radicibus montium manant. Thracas tamen leviter armatos præcedere jusserat, scrutarique calles, ne occultus hostis in subeuntes erumperet; sagittariorum quoque manus occu paverat jugum; intentos arcus habebant, moniti, non iter ipsos inire, sed prælium. Hoc modo agmen pervenit ad urbem Tarson, cui tum maxime Persæ subjiciebant ignem, ne opulentum oppidum hostis invaderet. At ille, Parmenione ad inhibendum incendium cum expedita manu præmisso, postquam barbaros adventu suorum fugatos esse cognovit, urbem a se conservatam intrat.

V. Mediam Cydnus amnis, de quo paullo ante dictum est, interfluit, et tunc æstas erat, cujus calor non aliam magis quam Cilicia oram vapore solis accendit : et diei fervidissimum tempus cœperat; pulvere ac sudore simul perfusum regem invitavit liquor fluminis, ut calidum adhuc corpus ablueret. Itaque, veste deposita, in conspectu agminis, decorum quoque futurum ratus, si ostendisset

bains délicieux, il se contentait de la première eau qu'il trouvait en son chemin, il se jeta au milieu du fleuve; mais il ne fut pas sitôt dedans, qu'il lui prit un grand tremblement par tous les membres; il devint pâle comme s'il eût dû rendre l'esprit à l'heure même, et presque toute sa chaleur naturelle l'abandonna. Aussitôt ses gens le prennent entre leurs bras, et l'emportent en sa tente plus mort que vif, ayant perdu toute connaissance.

C'était déjà un trouble et une consternation par tout le camp, comme s'il eût été mort : ils fondaient tous en larmes, et se plaignaient de ce que le plus grand prince qui fut jamais leur était ainsi malheureusement ravi au milieu de ses prospérités et au fort de sa conquête, non pas en une bataille ou en un assaut, mais pour s'être baigné dans un fleuve; que Darius était proche, et qu'il était victorieux avant même que d'avoir vu l'ennemi; qu'ils seraient contraints de s'enfuir, et de repasser avec honte par où ils étaient venus triomphants; que c'était tout pays ruiné ou par eux ou par les Perses, et qu'ayant à traverser tant de déserts, il ne fallait que la faim et la disette pour les défaire, quand personne ne les poursuivrait. Qui serait celui qui les conduirait en leur fuite? qui serait celui qui oserait succéder à Alexandre? Et quand ils seraient si heureux que de gagner l'Hellespont, qui leur donnerait des vaisseaux pour passer? Puis ne songeant plus à eux, et tournant encore leurs pensées sur Alexandre, ce n'était que regrets et que plaintes de ce qu'en la fleur de sa jeunesse, dans cette vigueur de courage, celui qui était et leur roi et leur compagnon de guerre tout ensemble leur fût si cruellement enlevé et arraché d'entre les bras.

Cependant il avait commencé à reprendre ses esprits, et peu à peu revenant à soi il entr'ouvrait

suis levi ac parabili cultu corporis se esse contentum, descendit in flumen vixque ingressi subito horrore artus rigere cœperunt: pallor deinde suffusus est, et totum propemodum corpus vitalis calor reliquit. Exspiranti similem ministri manu excipiunt, nec satis compotem mentis in tabernaculum deferunt. Ingens sollicitudo et pæne jam luctus in castris erat. Flentes querebantur, « in tanto impetu cursuque rerum, omnis ætatis ac memoriæ clarissimum regem, non in acie saltem, non ab hoste dejectum, sed abluentem aqua corpus, ereptum esse et exstinctum. Instare Darium, victorem, antequam vidisset hostem; sibi easdem terras, quas victores peragrassent, repetendas: omnia aut ipsos, aut hostes populatos; per vastas solitudines, etiamsi nemo insequi velit, euntes fame atque inopia debellari posse. Quem signum daturum fugientibus? quem ausurum Alexandro succedere? Jam ut ad Hellespontum fuga penetrarent, classem, qua transeant, quem præparaturum? » Rursus in ipsum regem misericordia versa, illum florem juventæ, illam vim animi, eumdem regem et commilitonem, divelli a se et abrumpi, immemores sui querebantur. Inter hæc liberius meare

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