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multitude. Dès qu'il fut sorti de charge, Cassius, | la rigueur du père; mais il n'assista pas même à formant chez lui un conseil de ses proches et de ses amis, le condamna comme coupable d'avoir aspiré à la royauté, le fit battre de verges et mettre à mort. Il consacra ensuite à Cérès ce qui appartenait personnellement à ce fils (An de R. 268).

3. T. Manlius Torquatus, qui jouissait d'une haute considération, due à une foule d'actions d'éclat et à une connaissance profonde du droit civil et des coutumes pontificales, ne crut pas, dans une occasion semblable, avoir même besoin d'une assemblée de famille. La Macédoine ayant envoyé des ambassadeurs porter plainte au sénat contre son fils D. Silanus, qui avait administré cette province, Torquatus pria cette assemblée de ne rien statuer sur cette affaire, qu'il n'eût lui même pesé les griefs des Macédoniens et les raisons de son fils. Du consentement unanime des sénateurs et des plaignants eux-mêmes, il instruisit le procès, siégea chez lui, consacra seul deux jours entiers à entendre les parties, et le troisième jour, après avoir scrupuleusement écouté les témoins jusqu'au dernier, il prononça cette sentence: « Attendu qu'il m'est prouvé que Silanus, mon fils, a reçu de l'argent des alliés, je le déclare indigne de la république et de ma maison; je lui ordonne de disparaître à l'instant de ma présence. » Un arrêt si terrible, sorti de la bouche d'un père, accabla tellement Silanus, que, ne pouvant plus supporter le jour, il se pendit la nuit suivante (An de R. 612). Dès lors Torquatus avait rempli les devoirs d'un juge sévère et consciencieux; la république était satisfaite et la Macédoine vengée. La noble honte qui avait porté le fils à se détruire pouvait enfin désarmer

propinquorum et amicorum consilio, affectati regni crimine domi damnavit : verberibusque affectum necari jus. sit, ac peculium ejus Cereri consecravit.

3. T. autem Manlius Torquatus, propter egregia multa raræ dignitatis, juris quoque civilis et sacrorum pontificalium peritissimus, in consimili facto ne consilio quidem necessariorum indigere se credidit; nam quum ad senatum Macedonia de filio ejus D. Silano, qui eam provinciam obtinuerat, querelas per legatos detulisset, a patribus conscriptis petiit, « ne quid ante de ea re statuerent, quam ipse Macedonum filiique sui causam inspexisset. » Summo deinde quum amplissimi ordinis, tum etiam eorum, qui questum venerant, consensu, cognitione suscepta, domi consedit: solusque utrique parti per totum biduum vacavit, ac tertio plenissime die, diligentissimeque auditis testibus, ita pronuntiavit : « Quum Silanum filium meum pecunias a sociis accepisse mihi probatum sit, et republica eum et domo mea indignum judico, protinusque e conspectu meo abire jubeo. » Tam tristi patris sententia perculsus Silanus, lucem ulterius intueri non sustinuit, suspendioque se proxima nocte consumpsit. Peregerat jam Torquatus severi et religiosi judicis partes; satisfactum erat reipublicæ; habebat ultionem Macedonia; potuit tam

ses funérailles, et, dans le temps même qu'on lui rendait les derniers devoirs, il donna tranquillement audience à ceux qui voulurent le consulter. C'est que, dans le vestibule où était son tribunal, il avait devant les yeux l'image de ce Torquatus l'Impérieux, si connu par sa sévérité; et un homme aussi éclairé devait savoir que les familles ne placent d'ordinaire à l'entrée des maisons les portraits de leurs ancêtres, avec leurs titres de gloire, que pour en obliger les descendants, non pas seulement à lire les inscriptions, mais à imiter les vertus qu'elles rappellent.

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4. M. Scaurus, la lumière et l'honneur de la patrie, apprenant que la cavalerie romaine, repoussée par les Cimbres sur les bords de l'Adige, avait abandonné le proconsul Catulus, et repris tout épouvantée le chemin de Rome, envoya dire à son fils, qui avait partagé cette terreur, qu'il aimerait mieux le savoir mort et aller recueillir ses os sur le champ de bataille, que de le revoir déshonoré par une fuite aussi honteuse; qu'en conséquence, s'il restait à son âme dégéné rée quelque sentiment de pudeur, il eût à éviter sa présence. » Il jugeait, en se rappelant sa propre jeunesse, de ce que devait être le fils de M. Scaurus, pour mériter l'estime ou le mépris de son père. Un tel message réduisit ce jeune homme à tourner son épée contre lui-même, avec plus de courage qu'il n'en avait montré contre l'ennemi (An de R. 652).

5. A. Fulvius, de l'ordre des sénateurs, ne déploya pas moins d'énergie contre son fils qui marchait au combat, que Scaurus contre le sien qui fuyait le champ de bataille. C'était un jeune homme remarquable, entre ceux de son âge, par

verecundo obitu filii patris inflecti rigor : at ille neque adolescentis exsequiis interfuit, et quum maxime funus ejus duceretur, consulere se volentibus, vacuas aures accommodavit; videbat enim, se in eo atrio consedisse, in quo Imperiosi illius Torquati severitate conspicua imago posita erat prudentissimoque viro succurrebat, effigies majorum cum titulis suis idcirco in prima ædium parte poni solere, ut eorum virtutes posteri non solum legerent, sed etiam imitarentur.

4. M. vero Scaurus, lumen ac decus patriæ, quum apud Athesim flumen impetu Cimbrorum Romani equites pulsi, deserto [procos.] Catulo, urbem pavidi repeterent, cons ternationis eorum participi filio suo misit, qui dicerent, «< libentius se in acie ejus interfecti ossibus occursurum, quam ipsum tam deformis fugæ reum visurum; itaque si quid modo reliquum in pectore verecundiæ superesset, conspectum degenerati patris vitaturum. » Recordatione erim juventæ suæ, qualis M. Scauro aut habendus, aut spernendus esset filins, admonebatur. Quo nuntio accepto, juvenis coactus est fortius adversus semetipsum gladio uti, quam adversus hostes usus fuerat.

5. Nec minus animose A. Fulvius, vir senatorii ordinis, euntem in aciem filium retraxit, quam Scaurus e prælio

son esprit, par ses connaissances, par sa beauté, mais que de perfides suggestions avaient attaché au parti de Catilina. Il courait donc avec un aveugle empressement se ranger sous ses drapeaux, lorsque son père le fit arrêter en chemin, et le punit de mort, en lui disant « qu'il lui avait donné le jour, non pour servir Catilina contre la patrie, mais la patrie contre Catilina. » Il pouvait le retenir en prison jusqu'à la fin de cette affreuse guerre civile; mais alors on n'eût cité son action que comme un trait de prudence; on la vante aujourd'hui comme un modèle de sévérité (An de R. 690).

CHAPITRE IX.

DES PÈRES MODÉRÉS ENVERS LEURS ENFANTS

SUSPECTS.

Mais, pour tempérer la violence et l'âpreté de ces rigueurs paternelles par le mélange de sentiments plus doux, je joindrai à ces exemples de sévérité des exemples d'indulgence.

1. L. Gellius, qui s'éleva de dignité en dignité jusqu'à la censure, soupçonnait son fils d'entretenir avec sa belle-mère un commerce incestueux et de méditer un parricide. Quoiqu'il en eût presque la preuve, il ne recourut pas de suite à la vengeance; mais, réunissant en conseil la plupart des sénateurs, il leur exposa ses soupçons et donna à son fils toute liberté de se défendre. Après un sévère examen de la cause, l'accusé fut absous et par le conseil et par Gellius. Si, dans le premier transport de la colère, il se fût hâté de le condamner, il eût lui-même commis un

fugientem increpuit; namque juvenem et ingenio et litteris et forma inter æquales nitentem, pravo consilio amicitiam Catilinæ sequutum, inque castra ejus temerario impetu ruentem, medio itinere abstractum, supplicio mortis affecit, præfatus: « non se Catilinæ illum adversus patriam, sed patriæ adversus Catilinam genuisse. » Licuit, donec civilis belli rabies præteriret, inclusum arcere; verum illud cauti patris narraretur opus, hoc severi refertur.

CAPUT IX.

QUI MODERATI ERGA SUSPECTOS LIBEROS.

Sed ut hanc incitatam et asperam severitatem mitiores relatu patrum mores clementiæ suæ mixtura temperent, exactæ pœnæ concessa venia jungatur.

1. L. Gellius, omnibus honoribus ad censuram defunctus, quum gravissima crimina de filio, in novercam commis sum stuprum, et parricidium cogitatum, propemodum explorata haberet, non tamen ad vindictam procurrit continuo, sed pæne universo senatu adhibito in consilium, expositis suspicionibus, defendendi se adolescenti potestatem fecit; inspectaque diligentissime causa, absolvit eum, tum consilii, tum etiam sua sententia. Quod si impetu iræ abs

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crime au lieu de punir un criminel (An de R. 583). 2. Q. Hortensius, qui fut, de son temps, la gloire de l'éloquence romaine, fit preuve envers son fils d'une admirable patience. Il gémissait de son ingratitude et détestait ses vices, au point que, dans une cause où il défendait contre une accusation de brigue Messala, fils de sa sœur, auquel il destinait son héritage, il dit aux juges « que s'ils condamnaient son neveu, il ne lui resterait plus que l'amour de ses petits-fils pour consoler sa vieillesse. » Ces paroles, insérées même dans l'édition qu'il donna de son plaidoyer, prouvent assez que son fils faisait plutôt son tourment que son bonheur. Cependant, pour ne pas intervertir l'ordre de la nature, il laissa son héritage, non à ses petits-fils, mais à son fils; il garda ainsi une juste mesure dans ses affections, en témoignant, pendant sa vie, ce qu'il pensait des mœurs de ce fils, et en sauvant, après sa mort, l'honneur de son propre sang (An de R. 702).

3. Fulvius, en qui la grandeur du mérite le disputait à l'éclat de la naissance, se conduisit de même envers un fils bien plus méprisable encore que celui d'Hortensius. Il avait invoqué le secours du sénat pour que le triumvir se mît à la recherche de ce fils, prévenu de desseins parricides, et qui se tenait caché. Les sénateurs délivrèrent cet ordre, et ce misérable fut arrêté : mais son père, loin de le flétrir, voulut encore, en mourant, qu'il restât maître de tous ses biens; c'était le fils qu'il instituait son héritier, non le criminel (A. de R. 702).

4. Aux actes de clémence de ces grands hommes, je joindrai la résolution singulière et inouïe d'un père dont le nom est inconnu. Informé que

tractus sævire festinasset, admisisset magis scelus, quam vindicasset.

2. Q. autem Hortensii, qui suis temporibus ornamen. tum Romanæ eloquentiæ fuit, admirabilis in filio patien tia exstitit; quum enim eousque impietatem ejus suspec tam, et nequitiam invisam haberet, ut Messallam, suæ sororis filium, heredem habiturus, ambitus reum defendens judicibus diceret, « Si illum damnassent, nihil sibi præter osculum nepotum, in quibus acquiesceret, superfutu rum; » hac scilicet sententia, quam etiam editæ orationi inseruit, filium potius in tormento animi, quam in volup tatibus reponens: tamen ne naturæ ordinem confunderet, non nepotes, sed filium heredem reliquit; moderate usus affectibus suis, quia et vivus moribus ejus verum testimonium, et mortuus sanguini honorem debitum reddidit.

3. Idem fecit clari generis magnæque dignitatis vir Fulvius, sed in filio aliquantum tetriore; nam quum auxilium senatus implorasset, ut suspectus in parricidio, et ob id latens, per triumvirum conquireretur, ac jussu patrum conscriptorum comprehensus esset, non solum eum non notavit, sed etiam decedens, dominum omnium esse voluit; quem genuerat heredem instituens, non quem exper tus fuerat.

4. Magnorum virorum clementibus actis ignoti patris novæ atque inusitatæ rationis consilium adjiciam, qui

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son fils tramait en secret sa perte, et ne pouvant croire qu'un enfant né de lui fût capable d'une telle scélératesse, il prit son épouse en particulier, et la supplia de ne plus lui cacher la vérité, de lui dire si ce fils était un enfant supposé, ou même si elle l'avait eu d'un autre. Persuadé enfin par ses protestations et ses serments qu'il ne devait rien soupçonner de pareil, il conduisit son fils dans un endroit désert, lui mit entre les mains un poignard qu'il avait apporté sous ses vêtements, et lui tendit la gorge, en disant « qu'il n'avait besoin ni de poison ni d'assassin pour consommer son parricide. » A ces mots, la raison, tout à coup victorieuse, entra dans le cœur du jeune homme, qui, jetant aussitôt le poignard, s'écria: « Vivez, vivez, mon père ! et si vous êtes assez bon pour me permettre un pareil vœu, puissiez-vous me survivre! La seule grâce que je vous demande, c'est que mon amour pour vous n'ait pas moins de prix à vos yeux, pour être le fruit du repentir. » La solitude eut ainsi plus d'empire que le sang même; des bois furent pour ce père un asile plus sûr que ses pénates; un poignard attendrit ce cœur plus que tous les soins de l'éducation; l'offre de mourir eut des effets plus heureux que le don de la vie.

CHAPITRE X.

DE CEUX QUI ONT SUPPORTÉ AVEC COURAGE LA MORT DE LEURS ENFANTS, CHEZ LES ROMAINS.

Après ce souvenir donné à des pères qui ont souffert avec patience les torts de leurs enfants, parlons de ceux qui ont supporté leur mort avec courage.

quum a filio necti sibi insidias comperisset, nec inducere in animum posset, ut verum sanguinem ad hoc sceleris progressum crederet, seductam uxorem suppliciter rogavit, « ne se ulterius celaret, sed diceret, sive illum adolescentem subjecisset, sive ex alio concepisset. » Asseveratione deinde ejus et jurejurando, se nil tale debere suspicari, persuasus, in locum desertum filio perducto, gladium, quem secum occultum attulerat, tradidit, ac Jugulum feriendum præbuit; nec veneno, nec latrone ei ad peragendum parricidium opus esse affirmans. Quo facto non paulatim, sed magno impetu, recta cogitatio pectus juvenis occupavit; continuoque abjecto gladio, « Tu vero, inquit, pater, vive et si tam obsequens es, ut hoc precari filio permittas, me quoque exsupera; sed tantum quæso, ne meus erga te amor eo sit tibi vilior, quod a pœnitentia oritur. » Solitudinem sanguine meliorem, pacatioresque penatibus silvas, et alimentis blandius ferrum, ac mortis oblatæ, quam datæ vitæ, felicius beneficium!

1. Horatius Pulvillus faisait, en qualité de pontife, la dédicace du temple de Jupiter, au Capitole. Au moment même où, la main sur la porte, il prononçait la formule solennelle, Il apprit la mort de son fils. Il ne retira point sa main, de peur d'interrompre la consécration d'un si auguste temple; il ne laissa pas prendre à son visage, alors empreint de toute la gravité religieuse, l'expression de la douleur, de peur que les devoirs de père ne parussent l'emporter en lui sur ceux de pontife (An de R. 246).

2. Voilà un exemple fameux; celui qui suit n'est pas moins mémorable. Émilius Paullus, cette illustre image du plus heureux comme du plus malheureux des pères, avait quatre fils qui joignaient aux avantages extérieurs les plus belles qualités de l'âme. Deux passèrent, par droit d'adoption, dans les familles Cornélienne et Fabienne; il en fit donc volontairement le sacrifice; la fortune lui enleva les deux autres; les funérailles du premier précédèrent de quatre jours son triomphe; le second, que l'on avait vu à ses côtés sur le char triomphal, expira trois jours après. Ainsi ce père, qui avait eu assez d'enfants pour en donner à d'autres familles, se trouva tout à coup sans postérité. Qu'il ait supporté son malheur avec une grande force de caractère, c'est ce qu'on ne saurait mettre en doute, après le discours qu'il prononça devant le peuple pour lui rendre compte de ses exploits, et qu'il termina par ces mots : « Au milieu d'une telle prospérité (1), j'ai craint, Romains, que la fortune ne nous réservât quelque catastrophe, et j'ai demandé au très-bon et très-grand Jupiter, à Junon, la reine (1) Paul-Émile venait de soumettre la Macédoine.

exceperunt, referamus eos, qui mortes æquo animo tole

rarunt.

1. Horatius Pulvillus, quum in Capitolio Jovi Opt. Mas. ædem pontifex dedicaret, interque nuncupationem solennium verborum postem tenens, mortuum esse filium audisset, neque manum a poste removit, ne tanti templi dedicationem interrumperet; neque vultum a publica reli gione ad privatum dolorem deflexit, ne patris magis, quam pontificis partes egisse videretur.

2. Clarum exemplum, nec minus tamen illustre, quod sequitur: Æmilius Paullus, nunc felicissimi, nunc miserrimi patris clarissima repræsentatio, ex quatuor filiis formæ insignis, egregiæ indolis, duos jure adoptionis in Cor neliam Fabiamque gentem translatos, sibi ipse denegavi!, duos ei fortuna abstulit; quorum alter triumphum patris funere suo quartum ante diem præcessit; alter in triumphali curru conspectus, post diem tertium exspiravit. Itaque qui ad donandos usque liberos abundaverat, in orbitate subito destitutus est. Quem casum quo robore animi sus. tinuerit, oratione, quam de rebus a se gestis apud popu lum habuit, hanc adjiciendo clausulam, nulli ambiguum reliquit : « Quum in maximo proventu felicitatis nostræ, Quirites, timerem, ne quid mali fortuna moliretur, Jovem Opt. Max. Junonemque reginam, et Minervam precatus Commemoratis patribus, qui injurias filiorum patienter sum, ut, si adversi quid populo Romano immineret, to

CAPUT X.

QUI FILIORUM OBITUM FORTI ANIMO TULERUNT

APUD ROMANOS.

|

des dieux, à Minerve enfin, que si Rome était | étonnant qu'une âme si vigoureuse ait conquis à Périclès le surnom de Jupiter Olympien (Av. menacée de quelque malheur, ils le fissent tomber tout entier sur ma famille. Je rends grâce à J.-C. 429). leur bonté, puisqu'en exauçant mes vœux ils vous font plaindre mon sort, sans que j'aie à gé- | mir sur le vôtre » (An de R. 586).

2. Xénophon, qui, dans l'enseignement des doctrines de Socrate, ne cède qu'à Platon la palme de l'éloquence et de la fécondité, offrait aux dieux un sacrifice solennel, lorsqu'il apprit que l'aîné de ses deux fils, nommé Gryllus, avait péri à la bataille de Mantinée. Il ne crut pas que ce fût une raison d'interrompre cette cérémonie religieuse; il se contenta d'ôter sa couronne. Il demanda ensuite comment son fils était mort. « En combattant vaillamment, lui répondit-on : il remit alors la couronne sur sa tête, et il prit à témoin les dieux auxquels il sacrifiait, qu'il était plus heureux du courage de son fils qu'affligé de sa mort. Un autre eût repoussé la victime, eût

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3. Je n'emprunterai plus qu'un exemple à notre histoire, et j'en chercherai ensuite parmi ceux qui, chez les étrangers, ont eu de pareils sujets de deuil. Q. Marcius Rex, l'ancien collègue de Caton dans le consulat, perdit un fils, modèle de piété filiale, qui donnait de grandes espérances, et, pour comble d'infortune, le seul qu'il eût. Quoique cette perte anéantît sa famille, il la considéra des hauteurs de la sagesse, et sut tellement maîtriser sa douleur, que, du bûcher de son fils, il se rendit immédiatement au sénat, et en convoqua les membres, en vertu de la loi qui pres-rejeté les objets sacrés, eût dispersé l'encens crivait ce jour-là une assemblée. Si son courage ne l'eût pas défendu contre le chagrin, il eût été incapable de partager le même jour entre les devoirs de père malheureux et ceux de consul vigilant, sans manquer ni aux uns ni aux autres (An de R. 635).

DE CEUX QUI ONT SUPPORTÉ AVEC COURAGE LA MORT DE
LEURS ENFANTS, CHEZ LES ÉTRANGERS.

1. Périclès, le premier citoyen d'Athènes, perdit, dans l'espace de quatre jours, deux fils dont la jeunesse donnait les plus belles espérances. Ces jours-là même, il parla devant le peuple avec la même sérénité de visage, avec la même force d'éloquence. Il porta la fermeté jusqu'à se montrer, selon l'usage, la couronne sur la tête, ne voulant pas, pour un malheur personnel, blesser les anciennes coutumes. Il n'est pas

tum in meam domum converteretur: quapropter bene habet; annuendo enim votis meis id egerunt, ut vos potius meum casum doleatis, quam ego vestro ingemiscerem.

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3. Uno etiam nunc domestico exemplo adjecto, in alienis luctibus orationi meæ vagari perinittam. Q. Marcius Rex superior, Catonis in consulatu collega, filium summæ pietatis et magnæ spei, et quæ non parva calamitatis accessio fuit, unicum, amisit: quumque se obitu ejus subrutum et eversum videret, ita dolorem altitudine consilii coercuit, ut a rogo juvenis protinus curiam peteret, senatumque, quem eo die lege habere oportebat, evocaret. Quod nisi fortiter mærorem ferre scisset, unius diei lucem inter calamitosum patrem et strenuum consulem, neutra in parte cessato officio, partiri non potuisset.

QUI FILIORUM OBITUM FORTI ANIMO TULERUNT APUD
EXTERNOS.

1. Princeps Atheniensium Pericles intra quatriduum duobus mirificis adolescentibus filiis spoliatus, iis ipsis diebus, et vultu pristinum habitum retinente, et oratione nulla ex parte infractiore concionatus est: ille vero caput quoque solito more coronatum gerere sustinuit, ut nihil ex vetere ritu propter domesticum vulnus detraheret; non sine causa igitur tanti roboris animus ad Olympii Jovis Cognomen ascendit.

arrosé de larmes. Xénophon garda, immobile, la contenance que lui imposait la religion; et son âme demeura imperturbable dans sa sagesse. Succomber à la douleur lui eût paru quelque chose de plus triste encore que le malheur même qu'on venait de lui annoncer (Av. J.-C. 363).

3. Il ne faut pas non plus oublier Anaxagore. Quand on lui annonça la mort de son fils, « Vous ne m'apprenez, dit-il, rien d'inattendu, ni de nouveau; ne savais-je pas qu'il était né mortel? » (Av. J.-C. 440.) Voilà les mots que dictent à la vertu les salutaires préceptes de la raison. Qui les aura entendus et médités se souviendra que la nature, en nous donnant des enfants, nous avertit qu'elle leur fait, avec le don de la vie, une obligation de la rendre un jour, et que, si l'on ne saurait mourir sans avoir vécu, on ne peut vivre sans être destiné à mourir (Av. J.-C. 440).

2. Xenophon autem, quod ad Socraticam disciplinam attinet, proximus a Platone felicis ac beatæ facundiæ gradus, quum solenne sacrificium perageret, e duobus filiis majo rem natu nomine Gryllum, apud Mantineam in prælio cecidisse cognovit; nec ideo institutum deorum cultum omittendum putavit, sed tantummodo coronam deponere contentus fuit; quam ipsam, percontatus quonam modo occidisset, ut audivit, fortissime pugnantem interiisse, capiti reposuit; numina, quibus sacrificabat, testatus, ma. iorem se ex virtute filii voluptatem, quam ex morte amaritudinem sentire. Alius removisset hostiam, abje cisset altaria, lacrimis respersa tura disjecisset: Xenophon tis corpus religione immobile stetit, et animus in consilio prudentiæ stabilis mansit, ac dolori succumbere, ipsa clade, quæ nuntiata erat, tristius duxit.

3. Nec Anaxagoras quidem supprimendus est: audita namque morte filii, Nihil, inquit, mihi inexspectatum, aut novum nuntias; ego enim illum ex me natum scie bam esse mortalem. Has voces utilissimis præceptis imbuta virtus mittit; quas si quis efficaciter auribus perce perit, non ignorabit ita liberos esse procreandos, ut meminerit, his a rerum natura, et accipiendi spiritus, et reddendi eodem momento temporis legem dici : atque ut mori neminem solere, qui non vixerit; ita nec vivere al quem quidem posse, qui non sit moriturus.

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LIVRE SIXIÈME.

CHAPITRE I.

l'honneur de sa fille, il amena cette enfant dans le forum, et la tua, aimant mieux être le meurtrier de sa fille encore pure, que le père d'une fille déshonorée (An de R. 304).

DE LA CHASTETÉ, CHEZ LES ROMAINS. 3. La même force de caractère distingua PonPrincipale sauvegarde des hommes et des tius Aufidianus, chevalier romain. Informé que femmes, sainte chasteté, où t'adresser ma prière? le gouverneur de ses enfants avait livré à Fannius Tu habites, en effet, dans le sanctuaire de Vesta, Saturninus la virginité de sa fille, il ne se conconsacré par une antique religion; tu reposes, au tenta pas de punir du dernier supplice cet esclave Capitole, sur les coussins de Junon; gardienne criminel; il tua aussi sa fille, et pour ne point céde la demeure impériale, tu veilles incessam-lébrer un hymen déshonorant, il fit de sanglantes ment près des pénates augustes et sur la couche funérailles. nuptiale de la pudique Julie; par toi, l'enfance garde purs ses modestes insignes; la fleur de la jeunesse se conserve, sous ton céleste regard, dans sa fraîcheur native; ta protection assure l'honneur des mères de famille. Viens donc, et reconnais ici les effets de ta puissance.

1. Le premier modèle de la chasteté romaine, c'est Lucrèce, dont l'âme virile ne s'égara dans ce corps de femme que par une maligne erreur de la fortune. Victime de la brutale passion de Sex. Tarquin, fils du roi Tarquin le Superbe, elle réunit ses parents, leur dit, tout indignée, quel outrage elle avait reçu, et, se frappant d'un poignard qu'elle tenait caché sous sa robe, elle expira devant eux. Cette mort courageuse décida le peuple romain à substituer le pouvoir consulaire à l'autorité royale (An de R. 244).

2. Lucrèce ne put survivre à cette injure: plébéien par la naissance, mais patricien par les sentiments, Virginius, pour garantir sa famille d'un pareil opprobre, n'épargna même pas son propre sang. Voyant que le décemvir Appius Claudius, fort de sa toute-puissance, en voulait absolument à

LIBER SEXTUS.

CAPUT I.

DE PUDICITIA QUAM COLUERE ROMANI.

Unde te virorum pariter ac feminarum præcipuum firmamentum, Pudicitia, invocem? Tu enim prisca religione consecratos Vesta focos incolis; tu Capitolina Junonis pulvinaribus incubas; tu palatii columen, augustos Penates sanctissimumque Juliæ genialem torum assidua statione celebras ; tuo præsidio puerilis ætatis insignia munita sunt; tui numinis respectu sincerus juventa flos permanet; te custode matronalis stola censetur : ades igitur, et cognosce, quæ fieri ipsa voluisti.

1. Dux Romanæ pudicitiæ Lucretia', cujus virilis ani mus, maligno errore fortunæ, muliebre corpus sortitus est a Sex. Tarquinio, regis Superbi filio, per vim stuprum pati coacta, quum gravissimis verbis injuriam suam in consilio necessariorum deplorasset, ferro se, quod veste tectum attulerat, interemit; causamque tam animoso interítu, imperium consulare pro regio permutandi, populo Romano præbuit.

2. Atque hæc illatam injuriam non tulit: Virginius, plebeii generis, sed patricii vir spiritus, ne probro contaminaretur donius sua, proprio sanguini non pepercit : nam

4. Combien P. Ménius fut aussi un gardien sévère de la pudeur! Il punit de mort un de ses affranchis, qu'il aimait extrêmement, pour avoir donné un baiser à sa fille déjà nubile; liberté que l'on pouvait cependant attribuer, non à une passion coupable, mais à une erreur involontaire. Cet excès de rigueur lui parut nécessaire pour imprimer dans le cœur encore tendre de sa fille les austères principes de la chasteté. Par un si triste exemple, il lui apprit, comme il le disait, à conserver pour son époux, non-seulement la fleur de sa virginité, mais les prémices même de ses baisers.

5. Q. Fabius Maximus Servilianus, qui couronna par les austères fonctions de la censure une vie illustrée par les premières charges de l'État, punit dans son fils le seul soupçon de mauvaise conduite, et se punit ensuite lui-même en se dérobant, par une retraite volontaire, aux regards de ses concitoyens (An de R. 627).

6. J'accuserais ce censeur de trop de sévérité, si je ne voyais P. Atilius Philiscus, qu'un maître cupide avait contraint, dans son enfance, à se

quum Appius Claudius decemvir, filiæ ejus virginis stuprum, potestatis viribus fretus, pertinacius expeteret, deductam in forum puellam occidit; pudicæque interemptor, quam corruptæ pater esse maluit.

3. Nec alio robore animi præditus fuit Pontius Aufidianus, eques Romanus : qui postquam comperit, filiæ suæ virginitatem a pædagogo proditam Fannio Saturnino, non contentus sceleratum servum affecisse supplicio, etiam ipsam puellam necavit; itaque ne turpes ejus nuptias celebraret, acerbas exsequias duxit.

4. Quid P. Mænius, quam severum pudicitiæ custodem egit! In libertum namque gratum admodum sibi anitoadvertit, quia eum nubilis jam ætatis filiæ suæ osculum dedisse cognoverat, quum præsertim non libidine, sed errore lapsus videri posset. Cæterum amaritudine pœnæ, teneris adhuc puellæ sensibus, castitatis disciplinam ingenerari magni æstimavit: eique tam tristi exemplo præcepit, ut non solum virginitatem illibatam, sed etiam oscula ad virum sincera perferret.

5. Q. vero Fabius Maximus Servilianus honoribus, quos splendidissime gesserat, censura gravitate consummatis, exegit a filio pœnas dubiæ castitatis, et punito pependit, voluntario secessu conspectum patriæ vitando.

6. Dicerem censorium virum nimis acerbum exstitisse, nisi P. Atilium Philiscum, in pueritia corpore quæstum a domino facere coactum, tam severum postea patrem car

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