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ne négligea pas d'entretenir par l'exercice, comme une chose nécessaire dans une infinité d'occasions; et quelquefois il disputait le prix de la course avec les plus légers et les plus vites d'entre les siens il supportait le travail avec une patience si admirable qu'elle surpasse la croyance; et souvent, par cette vertu, il s'est conservé avec ses armées dans les plus grandes extrémités. Il se purgea de telle sorte par de fréquents exercices, par son tempérament qui était naturellement chaud, de toutes ces mauvaises humeurs qui s'engendrent d'ordinaire entre cuir et chair, qu'il sortait une agréable odeur de sa bouche et de tout son corps, qui parfumait même ses habits: c'est pourquoi quelques-uns ont cru qu'il était si sujet au vin et à la colère 2.

On voit encore de ses portraits et de ses statues de la façon des plus excellents ouvriers; car afin que | son visage ne perdit rien de sa grâce et de sa vigueur par la main des peintres communs et des sculpteurs ordinaires, il défendit soigneusement que personne ne fit son portrait qu'il n'en eût ordre de lui, et imposa une peine à ceux qui contreviendraient à cette défense. Ainsi, encore qu'il y eût en ce temps-là quantité de bons ouvriers, Apelle seul le peignit de sa volonté et de son consentement; Pyrgotèles le grava sur des pierreries, et Lysippus et Polyclète en firent seuls des médailles 3. On dit que Léonidas son gouverneur avait le défaut de marcher trop vite; qu'Alexandre tenait de lui la même imperfection, et que depuis il lui fut impossible de s'en corriger. Véritablement j'avoue qu'on doit beaucoup attribuer à l'éducation néanmoins j'impute cela plutôt au naturel de ce prince, qu'à l'habitude qu'il avait prise; car c'est en quelque sorte une nécessité que les mouvements du corps suivent l'ardeur et l'impétuosité de l'esprit.

Au reste, loin que ses successeurs aient mis cette promptitude entre ses imperfections, ils se sont efforcés de l'imiter; et comme il penchait le col sur l'épaule gauche 4, et qu'il avait le regard ferme et la voix élevée, ils l'ont aussi imité en cela, ne pouvant imiter son courage et sa vertu. En effet, il y en a eu beaucoup entre eux de qui toute la longue vie n'est pas digne d'être comparée avec l'enfance de ce prince. Et certes il ne disait point de bassesses et ne faisait jamais rien de bas; mais ses paroles et ses actions étaient égales à sa fortune, et la surpassaient bien souvent; car, bien qu'il aimât la louange, il n'affectait pas d'en tirer de quelque chose que ce fût, mais seulement des choses louables 5. Il croyait que la louange qu'on tirait des choses basses était sans gloire et sans honneur, et que la victoire était plus noble d'autant plus qu'il estimait les ennemis qu'il avait vaincus. C'est pourquoi, lorsque quelquesuns lui dirent que, puisqu'il excellait à la course, il devait paraître au nombre de ceux qui disputaient le prix aux jeux Olympiques, à l'exemple d'un roi qui

Q. Curt. v, 6; VI, 6; Plut. de Adul. et Amic. disc. 30; de Tranq. anim. 25. - 2 Plut. Sympos. 1, 6. -3 Cicer. ep. ad fam. v, 12; Plin. Hist. Nat. vII, 37; XXXV, 10; XXXVII, I; Horat, ep. 1, I. v. 239. — Plut. 1. c. Id. de Fort. Alex. 11, 5. Plut. Alex. 7, Id. de Fort. Alex. 1, pass. Pyrrh. 14. Apophth. 28.

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avait porté son nom, et que cette action toute seule remplirait toute la Grèce de sa gloire et de son estime: « Je la ferais, répondit-il, si j'avais des rois pour compétiteurs et pour adversaires. >>

Toutes les fois que Philippe son père gagnait quelque victoire signalée, ou qu'il prenait quelque place de réputation, il montrait ouvertement parmi les réjouissances publiques qu'il en avait de la douleur '; et on l'entendit un jour se plaindre à des enfants de son âge, « que son père ne lui laisserait rien à faire avec eux, quand ils pourraient porter les armes. >> Ainsi il appréhendait que l'on ôtât à sa gloire ce qu'on ajoutait à la jouissance et aux richesses de l'empire, et avait plus de passion pour l'honneur que pour les trésors. Il dormait peu naturellement, et employait l'artifice pour dormir encore moins. S'il arrivait quelque chose de conséquence et qui méritât une longue méditation, il mettait le bras hors du lit, et s'empêchait de dormir par le bruit d'une balle d'argent qu'il faisait tomber sur un bassin 2.

Il eut toujours, dès son enfance, un grand respect pour les dieux 3; et un jour, comme on faisait un sacrifice, il jeta dans le feu une si grande quantité d'encens, que Léonidas, son gouverneur, homme sévère et qui n'aimait pas les dépenses, ne pouvant souffrir sa profusion, s'écria : « Vous pourrez brúler tant d'encens quand vous aurez conquis les lieux d'où l'on vous l'apporte. » Depuis, Alexandre ayant pacifié l'Arabie qui produit l'encens, et se souvenant des paroles de Léonidas, lui envoya de cette contrée une infinité de parfums, avec ordre de lui dire : « Qu'il ne fût pas une autre fois si retenu quand il s'agirait de faire de l'honneur aux dieux, puisqu'il voyait par expérience qu'ils rendaient avec usure les offrandes qu'on leur faisait. »>

Il donna bientôt des marques qu'il avait le courage grand et qu'il entreprendrait de grandes choses. Artaxerxès, surnommé Ochus, était en ce temps le roi de Perse; et Artabaze et Ménapus, tous deux satrapes, accompagnés de Memnon Rhodien, grand et fameux capitaine, s'étaient révoltés contre lui, et lui avaient fait la guerre 4; mais, ayant été vaincus par les forces de ce prince, ils avaient abandonné l'Asie et s'étaient retirés auprès de Philippe. Alexandre, qui n'avait pas encore sept ans, prenait un plaisir extrême à s'entretenir avec eux, et leur faisait sans cesse des questions qui n'avaient rien de bas ni de puéril, de l'état et des affaires de la Perse. Il s'informait principalement « sur quels fondements la grandeur et la puissance royales s'appuyaient en Perse 5? de quelles armes on s'y servait? si les peuples étaient vaillants? si les chevaux y étaient bons? combien il y avait de journées de Suse en Macédoine? quelle était l'humeur du roi ; quels étaient ses exercices et ses divertissements, et quelle opinion il avait de la vertu?» Depuis, lorsque par l'entremise de Mentor qui était frère de Memnon, et dont Artabase avait épousé la sœur 6, Ochus

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eut pardonné aux bannis, et qu'il les eut redeman-eut tant d'amour pour une science si belle, qu'il y dés à Philippe, Alexandre donna tant d'admiration fit même des dépenses et qu'il y employa des soins dont il était comme assuré qu'il ne verrait jamais en un âge si jeune de son naturel héroïque aux le fruit. On trouva, cent ans après lui, des cerfs : à ambassadeurs du roi de Perse, qu'il y en eut un d'entre eux qui ne pût s'empêcher de dire : « Cet qui il avait fait mettre des colliers d'or, afin qu'au enfant est un grand roi, et le nôtre est un prince moins la postérité reconnut combien il fallait ajouter de foi à ceux qui avaient écrit de la longue vie de ces animaux.

riche. »

Mais, bien qu'il semblât devoir toutes ses bonnes qualités à la bonté de sa nature, toutefois il ne les devait pas moins à la bonne éducation; car son père, qui savait assez combien la compagnie d'Épaminondas lui avait été profitable 2, et qu'il avait exécuté un plus grand nombre de grandes choses par l'éloquence que par la force, avait eu soin que son fils fût instruit dès son enfance à l'étude des bonnes lettres. Ainsi, par de royales récompenses, il obligea Aristote, philosophe de grande réputation, d'enseigner à Alexandre les premiers commencements 3; et ce savant homme ne refusa pas cette charge, sachant combien il importe qu'un prince qui doit porter la couronne soit d'abord fort bien instruit, et que ce n'est pas être sage que de mépriser les petites choses, sans lesquelles on ne peut monter aux plus grandes.

Il était savant aussi dans ces hautes disciplines qu'on appelle acroamatiques 1 : nous en avons pour témoignage une de ses lettres 3, par laquelle il se plaint qu'Aristote en avait profané la majesté et le mérite en les donnant à tout le monde. La réponse d'Aristote en est encore une autre preuve; car il lui écrivit, en s'excusant, qu'il les avait données de telle sorte au public qu'on pouvait dire qu'il ne les avait point données, puisqu'il n'y avait personne qui les pût comprendre, s'il n'avait été particulièrement instruit de toutes les choses qu'elles contenaient. Lorsque Alexandre lui demanda ses livres de rhétorique, il lui défendit exactement de les donner à d'autres qu'à lui; car il n'avait pas plus de passion de surpasser les autres par la puissance et par la grandeur que par les belles disciplines; et il ne pouvait endurer qu'on en partageât la gloire avec les moindres d'entre les hommes.

Il eut depuis plusieurs maîtres, selon que chacun excellait en ce qu'il voulait apprendre; et nonDavantage, ses lettres font foi qu'il sut aussi la seulement il cultiva son esprit et le remplit des belles sciences, mais il se forma le corps par toutes médecine et qu'il l'apprit d'Aristote, qui était fils sortes d'exercices qui pouvaient servir à la guerre, d'un médecin de la race d'Esculape. Mais il cultiva si bien cette partie de la philosophie qui apprend à et l'accoutuma de bonne heure à supporter le travail. Il n'était pas même sans rien faire lorsqu'il semblait l'homme à se commander et à commander aux auqu'il ne fit rien; car en se divertissant ou à la paumetres, que l'on croit qu'il entreprit de ruiner l'emou à la danse, il ne relâchait pas tant son esprit, pire des Perses plutôt par la générosité, par la pruqu'il se préparait le corps à des choses plus impor- dence, par la tempérance et par la justice, que par les armes et les richesses.

tantes 4.

III. Quand il fut un peu plus âgé et que son esprit devenu plus fort se fut aussi rendu plus capable des études les plus sérieuses, on fit revenir Aristote qui était alors à Mytilène; et il l'eut toujours auprès de lui, jusqu'à ce que, après la mort de son père, ayant succédé au royaume, il fit le voyage de l'Asie. Il apprit durant ce temps-là tout ce qu'on pouvait apprendre d'un si grand maître et d'un si fameux philosophe. Il eut d'autant plus de passion de connaître la nature 5, qu'il avait conçu l'espérance de posséder quelque jour l'empire de toute la terre; et depuis il contribua à la recherche des choses naturelles et par un esprit royal et par des dépenses royales. Il voulut que toute l'Asie et toute Ja Grèce, que tous ceux qui gagnaient leur vie ou à la chasse ou à la pêche, et qu'enfin tous les autres qui avaient quelques connaissances de semblables choses, obéissent à Aristote, afin qu'il pût reconnaître, et avec plus de certitude et avec plus de facilité, la nature des animaux. Il est constant que ce philosophe a reçu huit cents talents pour venir à bout d'un si grand ouvrage 7; et ce prince

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Il ne feignit point de dire « qu'il n'était pas moins redevable à Aristote qu'à Philippe 4; que véritablement il devait à l'un la vie, mais qu'il devait à l'autre la bonne vie. » Néanmoins on n'a pas cru sans sujet que son esprit, déjà brûlant d'ambition, s'était encore enflammé par la trop grande estime qu'Aristote faisait de l'honneur et de la gloire, qu'il mettait au nombre des choses qu'on peut appeler des biens 5. De sorte qu'Alexandre, persuadé par ce sentiment qui le flattait, faisait naître la guerre de la guerre, pour étendre plus avant sa domination et son empire, et voulait que tout le monde le considérât comme un dieu.

Au reste, non-seulement durant le règne d'Alexandre, Aristote reçut de grands présents et de grands honneurs, mais du temps même de Philippe il avait déjà reçu la récompense et le prix de l'éducation d'Alexandre, ayant obtenu qu'on rétablirait sa patrie, qui avait été ruinée 6. Les Olynthiens s'étaient déclarés ennemis de Philippe ; et comme ils étaient proches de la Macédoine et qu'ils

Plin. H. N. VIII, 50. Plut. Alex. II; Dionys. Halic. ad Amnorum, p. 121. 3 A. Gell. Noct. Att. xx, 5. Plut. Alex. I. c. Ethic. IV, 7; Zamos. Analect. Antiq. Daciæ, 11. Lucian. Dial. mort. XIII. - Plut. Alex. I. c; Id. adv. Colotem. c. 51; Apopth. 28; Ælian. Var. Hist. XII, 54; Val. Max. v, 6, 13; Laert. in Aristot. Tzetzes, chil. vII, 140. Dio Chrys. orat. 2. Plin. VII, 29.

ne lui étaient pas inégaux en puissance, ils n'avaient pu endurer, sous un roi prudent et belliqueux, l'accroissement d'un royaume dont les forces ne s'augmentaient que pour ruiner ses voisins ou pour les mettre en servitude. C'est pourquoi plus on témoigna de haine dans cette guerre, et plus la victoire fut rigoureuse. Philippe ayant pris la ville d'Olynthe, la fit aussitôt raser, en fit vendre les habitants, et exerça la même fureur sur toutes les villes qui en dépendaient. Stagire, où Aristote était né, eut part à cette infortune, et fut détruite comme les autres : mais ce philosophe la fit rebâtir par la permission et des deniers de Philippe ; et quand il l'eut rétablie, il lui fit lui-même des lois, qu'elle a depuis observées. Ainsi l'esprit d'un seul homme releva cette ville, de qui les mains et les efforts de tant de grands capitaines n'avaient pu empêcher la chute, tandis qu'elle était debout et dans un état florissant.

On peut encore juger en quelle estime était Aristote auprès de Philippe, de ce qu'il avertissait souvent son fils de s'appliquer soigneusement à l'étude de la sagesse sous un si excellent maître, de peur de faire ensuite des choses dont la honte et le repentir lui serviraient de châtiment. Aussi Alexandre l'eut toujours depuis en une particulière vénération, parmi ses plus grands soins et ses plus importantes affaires. Il s'entretenait souvent avec lui par lettres, et lui demandait non-seulement ce qu'il y avait de plus secret dans les sciences, mais des remèdes pour les mœurs. Sur quoi Aristote lui écrivit, « que ce qu'il croyait le plus capable de faire sa félicité et celle de tous ses sujets, était de se souvenir qu'une si grande puissance lui avait été donnée, non pas pour être nuisible aux hommes, mais pour leur être profitable; qu'il donnât des bornes à sa colère, à laquelle il était enclin; qu'il ne fallait pas se mettre en colère contre ses inférieurs; et qu'il n'y avait personne qui lui fût égal.

>>

Mais enfin, lorsque l'orgueil se fut emparé de son esprit, il commença à le dédaigner, principalement après s'être persuadé qu'il était devenu son ennemi à cause de la mort de Callisthène, et que, contre les préceptes de la sagesse et par une espèce de vengeance, il se plaisait à le contredire et à le presser dans ses disputes, sous prétexte de mépriser les grandeurs et l'ambition. Au moins on dit qu'il s'écria un peu avant que de mourir, lorsque Cassander justifiait son père du crime qu'on lui imputait, «< qu'il était venu armé des inventions et des artifices d'Aristote pour éluder de justes plaintes avec de faux arguments, et qu'ensuite il menaça l'un et l'autre de les perdre, si ce qu'on lui avait rapporté était véritable; » et qu'au reste il lui parla avec un visage si furieux et si redoutable, que longtemps après sa mort Cassander, qui avait alors la puissance, voyant à Delphes une image d'Alexandre, et se souvenant du péril où il s'était rencontré, en frissonna encore d'horreur et de crainte. Cela fut cause que l'on parla mal d'Aristote. En effet, on a soupçonné

dans une corne de cheval, le poison dont on croit qu'Alexandre mourut '.

Ce prince aima aussi la musique, et s'y appliqua d'abord avec toute sorte d'affection; mais enfin son père lui ayant demandé par mépris « s'il n'avait point de honte de savoir si bien chanter,» il commença à s'en refroidir comme d'une chose malséante à la majesté royale. En ce même temps, lorsque son maître de musique lui eut dit qu'il touchât une certaine corde : « Qu'importe, lui répondit-il, que je touche celle-là? » en mettant le doigt sur une autre. A quoi le musicien fit réponse, « qu'il n'importait pas pour un homme qui devait un jour être roi, mais qu'il importait pour celui qui avait dessein de se rendre parfait joueur d'instrument. » Depuis il se plut aux airs qui étaient mâles et vigoureux, et eut la même aversion pour les airs délicats et efféminés que pour les choses qui corrompent et qui amollissent les mœurs. C'est pourquoi il fit une estime particulière de Timothée 3, qui était en réputation par cette espèce de musique qui réveillait le courage et le poussait aux grandes choses. Et certes, comme il savait accommoder sa science à l'esprit et à l'humeur de ce prince par ces airs que l'on appelle phrygiens 4, il le ravissait quelquefois de telle sorte, qu'il paraissait transporté comme par une inspiration divine, et courait aussitôt aux armes comme si l'ennemi eût été proche.

Il eut aussi pour maître dans l'étude de l'éloquence Anaximène de Lampsico; ce qui fut cause de la conservation de cette ville qu'Alexandre avait résolu de ruiner, parce qu'elle favorisait le parti des Perses. En effet, voyant qu'Anaximène en sortait 5, et se doutant bien qu'il venait demander la grâce et le salut de son pays, il jura par le dieu des Grees

qu'il ne lui accorderait point ce qu'il venait lui « demander. » Mais comme Anaximène était adroit, aussitôt qu'il eut ouï cette parole, il le pria de ruiner et de détruire Lampsico; et alors Alexandre, engagé par son serment ou adouci plutôt par l'adresse de son maître, donna aux Lampsacéniens la grâce et le pardon de leurs fautes.

Il méprisa les comédiens comme des gens qui ne traitaient rien de conforme à ce qu'il s'était proposé, et qui étaient nés seulement pour la corruption des mœurs 6. Il ne fit pas aussi beaucoup de cas de ceux qui s'exerçaient l'un contre l'autre à coups de poing, encore qu'on les estimât beaucoup par toute la Grèce; et peut-être qu'il en fit si peu d'estime, parce que c'étaient des gens oisifs, et qui se conservaient plutôt pour les divertissements et pour les spectacles du peuple que pour les nécessités de la patrie.

Il favorisa tous les autres arts 7, et même ceux auxquels il ne s'était point appliqué. Aussi tous ceux qui excellaient en quelque art et qui avaient quel

1

1 Q. Curt. x, 10; Arrian. VII, 27; Plin. H. N. xxx, 53; Plut. Alex. 123. - 2 Ælian. 1. c. III, 32.3 Suidas, voc. Tiμó. 4 Dio pr. orat. 3; Plut. de Fort. Alex. 11, 5. 5 Pausan. VI;

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que ce fut par son invention qu'on porta à Babylone, Valer. Max. VII, 3, 14; Suidas, voc. Avau.-6 Plut. Alex. 7;

1 Plut. Alex. 92; Id. de profectu virt. sent. 10; et de laude sui, 19.2 Plut. Alex. 119.

Id. de Fort. Alex. orat. 11, 4; Id. in Phoc. 120; Quintil. Inst. orat. 11, 20. Plut. cont. Colotem. c. 50; Id. de Fort. Alex.

II, 1. 4.

que connaissance particulière, le venaient trouver de tous les côtés de la terre; et quand ils lui avaient présenté des ouvrages de leur esprit ou de leur main, ils recevaient de grands biens de ce roi, le plus libéral de tous les rois, et de qui l'esprit illustre répondait à la fortune. Il envoyait aussi des présents à ceux qui étaient éloignés de lui, et qui étaient recommandables par la science ou par la vertu. C'est pourquoi il y eut en ce temps-là un si grand nombre de savants hommes et d'excellents ouvriers, qu'à peine pourrait-on trouver un siècle plus abondant et plus fertile en toutes sortes de beaux-arts. Et certes les mœurs et les esprits des sujets se forment ordinairement sur l'exemple de leurs rois, et presque tous les changements qui arrivent dans les Etats sont la gloire ou le déshonneur des princes régnants.

IV. Il estima les œuvres d'Homère sur toutes les choses de l'antiquité, et croyait qu'il était le seul qui eût parfaitement décrit cette sagesse politique qui, fait subsister les empires; enfin il avait pour lui une si grande passion, qu'on l'appelait « l'amoureux d'Homère 3. » Il le portait toujours avec lui et ne le quittait pas même dans le lit; il le faisait mettre sous son chevet avec son épée; il l'appelait «< son art militaire et la meilleure provision qu'il put faire pour la guerre, » et estimait Achille heureux d'avoir rencontré un si grand homme pour célébrer ses vertus 4.

Lorsqu'il eut commandé qu'on lui gardât un petit coffre qui avait été trouvé parmi le butin de Damas, dont la matière et l'ouvrage étaient de grand prix, et que ses favoris lui demandèrent à quel usage il le destinait, « Je l'ai dédié à Homère, » répondit-il, afin de conserver dans un ouvrage précieux le plus précieux ouvrage de l'esprit humain 5. C'est de là qu'on a appelé cette édition si correcte qu'Alexandre fit faire d'Homère, « l'édition de la boîte, » parce que le petit coffre où il l'enferma servait auparavant de boîte à garder des odeurs et des parfums, quand elle appartenait encore aux Perses.

le plus puissant attrait de la vertu, et comme le maître de ses mœurs. Ainsi, avec tant de bonnes qualités et de belles disciplines, il soutint glorieusement la grandeur et la dignité de sa fortune, et ne se laissa point aller à l'orgueil et à la licence qui accompagnent la plupart des princes, et qui sont, pour ainsi dire, leurs gouverneurs et leurs conseillers.

Il ne paraissait pas plus qu'un autre par les ornements du corps, et avait cette opinion qu'il était du devoir d'un prince de surpasser ses sujets plutôt par la vertu que par la pompe des habits. Il était gai, il était humain, il était civil et familier, de telle sorte néanmoins qu'il ne s'exposait point au mépris. Il aimait le vin, mais il n'allait point jusqu'à l'ivresse 2; car si quelquefois il en avait le loisir, il employait le temps à table plutôt en discours divertissants qu'à boire jusqu'à l'excès.

Il eut pour les voluptés tant de dégoût et de mépris, que sa mère appréhenda qu'il fût incapable d'avoir des enfants3; mais surtout il s'imposa une loi inviolable de n'entrer jamais dans le lit d'un autre, et de fuir les adultères. Il suivit assez longtemps une si noble institution de vie et de mœurs, et s'acquit par ces belles voies la réputation de grand roi, jusqu'à ce que, se laissant emporter par la force et comme par le torrent de sa fortune, il se dépouilla peu à peu de cette première modération. Il montra son courage et son adresse, au grand étonnement de son père et de tout le monde, en domptant le cheval Bucéphale, qui fut appelé de ce nom parce qu'il était marqué d'une tête de bœuf. La Thessalie était alors en réputation par sa cavalerie, et il y avait en plusieurs endroits des haras où l'on nourrissait de fort bons chevaux; mais il n'y en avait point qui fût plus estimé que Bucéphale par la force et la beauté aussi Philonicus de Pharsale, le jugeant digne d'un grand prince, l'avait amené à Philippe, et voulut le vendre seize talents 5.

Or, comme on fut venu dans une plaine pour l'essayer, il n'y eut personne ni des écuyers ni de la Un jour, comme quelqu'un, qui lui apportait une suite du roi qui en put venir à bout; il s'élevait conbonne nouvelle, venait le trouver en hâte et avec tre eux avec furie, et renversait par terre tous ceux un visage plein de satisfaction et d'allégresse, qui s'efforçaient de le monter de sorte que l'on « Quelle nouvelle m'apportez-vous, lui dit-il, qui commençait déjà à le mépriser comme un cheval insoit digne de tant de joie, si ce n'est qu'Homère soit domptable et inutile, lorsqu'Alexandre dit en souressuscité? >> Car alors il était déjà monté à un si pirant : « Que ces gens-là perdent un bon cheval par haut degré de bonheur, qu'il s'imaginait qu'il ne leur ignorance et par leur peu de courage! » Enfin, manquait rien à la perfection de sa gloire, qu'un après avoir souvent répété la même chose, lorsque homme capable de la célébrer. Au reste, à force de son père l'eut blâmé de dire des injures aux plus lire Homère, il l'apprit presque tout par cœur; de grands et aux meilleurs écuyers, comme s'il pouvait sorte qu'il n'y avait personne qui s'en servit plus lui-même dompter ce cheval, Oui, dit-il, je le facilement et qui en jugeât mieux que lui 7. Mais dompterai, si vous voulez me le permettre. » Mais, de tous les vers de ce grand poëte, il n'y en avait lui répondit Philippe, que voulez-vous perdre si point qu'il estimât davantage que celui par lequel vous n'en pouvez venir à bout Je payerai, diil donnait à Agamemnon la louange de bon capi-il, le prix du cheval. » Alors chacun s'étant pris à taine et de bon soldat: enfin il le considérait comme rire, on demeura d'accord, « que s'il gagnait, son père lui payerait le cheval; et que s'il perdait, il en donnerait lui-même l'argent.

Plut.

Plut. Alex. 70.2 Plut. Alex. 12; Cicer. pro Arch. poet. 10, 24; Vopisc. vit. Probi; Dio Chrys. orat. 2. 3 Strab. XII, p. 594, édit. Casaub.; Eustath. ad Iliad. B. Alex. 25. Plut. Alex. 49; Plin. H. N. vII, 29; Strab. 1. c. -Lucian. Dial. mort. xII. 'Plut. de Fort. Alex. 1, 5. Homeri Iliad. T, 179.

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2 Plut. Alex. 40; Arrian. VII, 29.

3 Athen. x, 45. - Schol. ad Aristophan. Nub. v, 23; Justin.

VII, 6.

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- Plin, H. N. vIII, 49; Plut. Alex. 9.

subjuguer les villes de la Chersonèse'.

Ainsi Alexandre ayant pris le cheval par la bride, | prudence une ardeur si violente, et l'employa à le tourna de telle sorte vers le soleil qu'il ne pouvait regarder son ombre; car il avait remarqué que cela l'épouvantait, et qu'il en devenait plus farouche. Mais voyant qu'il n'en était pas moins furieux, il commença à le flatter, et prit son temps si adroitement, qu'il se jeta d'un saut sur lui, bien qu'il fût encore en furie. En même temps, Bucéphale, qui n'avait pas accoutumé d'obéir, commença à ruer et à secouer la tête; il résiste contre le frein, il fait des efforts pour échapper, et veut courir à toute force.

L'on était alors dans une plaine spacieuse, où l'on pouvait librement laisser courir des chevaux. C'est pourquoi Alexandre lâchant la bride à Bucéphale, et le poussant encore avec l'éperon, le laissa courir à son aise; et quand il fut las de courir et qu'il voulut s'arrêter, il le contraignit d'aller plus loin, et ne cessa point de le pousser qu'il ne l'eût mis hors d'haleine; et l'ayant dompté par le travail, il le ramena plus adouci, et en état de rendre service.

Philippe, pleurant de joie, embrassa Alexandre quand il fut descendu de cheval, et lui dit en le baisant, « que la Macédoine était trop petite pour un courage si généreux. » Depuis, Bucéphale, conservant pour les autres la même fierté, ne se soumit qu'au seul Alexandre 1; et après l'avoir aidé à remporter beaucoup de victoires et à le faire sortir d'une infinité de dangers, il fut tué dans une bataille qui fut donnée contre Porus 2. Au reste, les plus fameux ouvriers ont cru que c'était là une matière qui était digne de leur travail, et capable en même temps de les signaler eux-mêmes. En effet, on voit encore deux statues d'Alexandre domptant ce cheval, qui furent faites par un défi de Praxitèle et de Phidias; et bien qu'on puisse douter qu'elles soient de ce grand prince, il y a pourtant de bons auteurs qui ont eu cette croyance.

V. Toutes ces belles qualités en firent concevoir à Philippe une si haute opinion, qu'encore qu'il n'eût que seize ans, il le jugea digne de lui confier le soin de la Macédoine 3, avec la puissance entière, lorsqu'il assiégeait les Bysantins. Cela fut cause que quelques-uns des Médarores, qui étaient des peuples de Thrace sujets de la Macédoine, s'imaginant avoir trouvé un temps favorable pour la révolte qu'ils méditaient il y avait déjà longtemps, ne firent plus de difficulté de faire éclater leur dessein. Mais Alexandre, ravi d'avoir cette occasion de faire paraître son courage, marcha promptement contre eux avec les capitaines que son père lui avait laissés; et, après avoir vaincu ces rebelles, et les avoir chassés de leur ville, il la donna à habiter à toutes sortes d'étrangers, qui l'appelèrent de son nom Alexandropolis 4. Véritablement Philippe se réjouit de ce succès; mais, parce qu'il appréhendait que ce jeune prince, se laissant conduire par son courage, n'entreprît enfin à sa perte des choses plus grandes que ses forces, il le fit venir auprès de lui, afin d'apprendre dans son école à modérer par la

1 Q. Curt. VI, 5.2 Ibid. vII, 14; Plut. Alex. 103. 3 Ibid. 13. - Ibid. 1. c. Stephan. voc. 'Aλežάvöperα.

Au reste, voyant que le siége de Bysance tirait en longueur, parce que cette ville était forte d'ellemême et que les habitants combattaient courageusement pour la défense de leur liberté, et d'ailleurs ayant appris que les Grecs et les Barbares, à qui sa grandeur était suspecte, envoyaient de tous côtés du secours à cette ville, il désespéra de la victoire, et ne chercha plus que les moyens de se pouvoir retirer, avec le moins de perte qu'il pourrait de ses gens et de sa gloire.

En ce temps-là Athéas était roi des Gètes, qui sont des peuples de la Scythie; et parce qu'il était pressé par les Istrians qui étaient en guerre avec lui, il avait demandé du secours à Philippe, et lui avait fait espérer de le prendre en adoption et de l'instituer son héritier, s'il apportait quelque remède. à ses affaires désespérées 2. Mais lorsque le chef de ses ennemis fut mort et qu'il se vit délivré de l'appréhension de la guerre, il renvoya les Macédoniens sans leur tenir sa parole, et leur dit outre cela, « qu'il n'avait eu besoin ni de leur secours, ni de l'adoption de Philippe; qu'il avait assez de forces pour se défendre de ses ennemis, et qu'il avait un fils capable de lui succéder. » De sorte que Philippe, qui voulait se venger de l'injure de ce barbare, se retira de devant Bysance et mena ses troupes en Scythie, où il donna bataille contre les Scythes; et, voyant qu'ils étaient plus forts que lui par le nombre, il les vainquit par la ruse. Tout le butin de cette victoire consista en bétail, en chevaux et en un grand nombre de femmes et d'enfants, et l'on n'en remporta rien autre chose. Car les Gètes ne travaillaient point à amasser des richesses, ils se contentaient des vivres qu'ils pouvaient trouver chaque jour, et mettaient la pauvreté entre les commodités de la vie.

Au reste, comme Philippe revenait de la Scythie et qu'il passait par le pays des Triballes avec un équipage prodigieux, ces peuples, qui s'étaient emparés de tous les chemins, lui firent savoir qu'ils ne lui donneraient point passage s'il ne leur donnait de son butin. Il y avait aussi dans son armée quelques soldats grecs mercenaires, qui ne pouvaient endurer de n'avoir point de part aux fruits de cette victoire, puisqu'ils avaient eu part au péril 3. Cela fut cause qu'ils se mutinèrent, et qu'on en vint aussitôt aux mains. Ce combat fut cruel et sanglant; il en demeura beaucoup sur la place de part et d'autre; le roi même y fut blessé à la cuisse, et du même coup son cheval fut tué sous lui, tant le trait qu'il avait reçu avait été poussé vivement. Alexandre accourut le premier au secours de son père, qui était étendu par terre; et le couvrant de son bouclier, il tua ou mit en fuite ceux qui venaient se jeter sur lui. Ainsi le père fut sauvé par la piété du fils, ou tre que ceux qui voulaient le perdre se retirèrent d'autant plus vite qu'ils le croyaient déjà mort; de sorte que l'on pouvait dire qu'il tenait la vie de sa

Justin. 1x, 1.2 Ibid. IX, 2; Eschin. contr. Clésiph. Oros. II, 13. 30. Jo. magnus. histor. Gothor. ut, 10. -3 Q. Curt. VIII, 1. Justin. IX, 3.

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