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NOTICE

SUR QUINTE-CURCE.

Alfonse V, roi d'Aragon, étant tombé malade à Capoue, Antoine de Palerme, cet érudit passionné qui troqua une de ses terres contre un exemplaire de Tite-Live, lut à ce prince la Vie d'Alexandre par Quinte-Curce. Il ne voulait que le distraire; il le guérit, dit-on. Ravi de cette lecture, Alfonse s'écria: «Fi d'Avicenne et des médecins! Vive Quinte-Curce, « mon sauveur! » Voilà la première mention authentique qui ait été faite de cet historien: c'était vers le milieu du XVe siècle. Du reste, on ne sait rien de Quinte-Curce, ni de l'époque où il vécut son nom même paraît être encore débattu trois points, outre l'analogie du talent, par lesquels il rappelle Florus.

Les critiques qui se sont imposé la tâche, aujourd'hui jugée impossible, de les fixer, ont, sur le second point, erré du Ier au XVe siècle de l'ère chrétienne. On a compté à ce sujet jusqu'à treize opinions contradictoires. Moreri fait vivre QuinteCurce avant le règne d'Auguste; Pithou, sous ce prince; Périzonius, sous Tibère; Sainte-Croix, sous Caligula; à la cour de Claude, disent, après Juste Lipse, Brisson, Crevier, Tillemont, Michel le Tellier, Dubos et Tiraboschi, autorités non médiocres: sous Vespasien, veulent Freinsheim son continuateur, Voss, Gui-Patin, la Harpe; sous Trajan, selon d'autres; sous Constantin, selon Bagnolo et Cunze. | Il écrivit après Tacite, dit un commentateur, car il l'a souvent imité; l'imitateur est Tacite, dit un autre.

Le père le Tellier, défendant l'ancienneté de Quinte-Curce, avait cité un poëme du XIIe siècle, l'Alexandréis, qui reproduit jusqu'aux expressions de l'historien latin. Ses contradicteurs soutinrent que c'était l'historien qui avait pillé le poëte, et que cette Vie d'Alexandre avait été publiée sous le nom imaginaire de Quinte-Curce au XIIe ou au XIIIe siècle, ou par un Italien du XIVe, ou même au XV, suivant Bodin et J. Leclerc. Bayle objecte avec beaucoup de force que l'auteur écrivait trop bien, et paraissait trop étranger aux notions d'astronomie et de géographie répandues au moyen âge, pour avoir vécu à cette époque. Nous ne citons que les opinions autorisées de noms considérables.

écrivain. Acidalius regardait cette omission comme l'effet d'une vaste conspiration qui s'était proposé d'anéantir un ouvrage et un nom célèbres; et il en marque une naïve indignation, que partagea le père le Tellier. Outre que cette omission n'est pas un fait suffisamment éclairci, qui peut douter qu'elle n'ait été tout aussi innocente que celle dont Silius Italicus a été l'objet? et puisque ce nom se présente, pourquoi Quinte-Curce n'aurait-ii pas pu naitre, comme Silius Italicus, au premier siècle? Cette opinion paraît la plus vraisemblable.

Le livre de Quinte-Curce, quels qu'en soient l'é poque et l'auteur, n'a pas été médiocrement admiré. Le cardinal du Perron en préférait une page à trente de Tacite. Voss, qui le croyait écrit sous Vespasien, le déclarait digne du siècle d'Auguste. La Mothe le Vayer, Rapin, Bayle, Sainte-Croix, la Harpe, s'accordent à le louer presque sans réserve: mais Bodin, Brucker, Rollin et d'autres, y trouvent à critiquer, et J. Leclerc a consacré à l'examen de ses défauts toute une section de son livre De arte critica. On peut sans doute reprocher à Quinte-Curce ses erreurs en géographie, son ignorance de la tactique militaire, son dédain pour la chronologie, son goût pour le merveilleux, son peu de discernement dans le choix des faits, et jusqu'à la pompe de son style et l'appareil de ses harangues, dont quelquesunes sont moins d'un historien formé sur Tite Live, que d'un habile disciple des écoles de déclamation du Ier siècle. Mais, comme l'a fait observer Bayle, une partie de ces reproches peut s'adresser à toutes les compositions historiques de l'antiquité; et l'on doit être moins surpris de trouver des faits incroyables, que de n'en pas rencontrer un plus grand nombre dans l'histoire de cet homme extraordinaire, dont le portrait, longtemps après sa mort, faisait, dit Plutarque, trembler les rois de tous leurs membres. Qu'on songe en outre à la précision de ses peintures, à la vivacité de ses récits, à l'énergie de bon nombre de ses harangues, à cette impartialité surtout qui a préservé l'historien de toutes les superstitions du panégyriste, et l'on reconnaîtra qu'il mérite la part qu'une juste admiration lui a faite depuis longtemps dans l'histoire et dans l'enseigne

Enfin tout un système fut bâti sur un mot dont Forthographe était controversée. Quinte-Curce parlement de la littérature latine. de la félicité publique sous le prince, quel qu'il soit, dont il fut le contemporain. On lut la facilité; et appliquant cette expression à l'état des mœurs, on fit vivre l'historien d'Alexandre à l'époque où elles avaient été le plus corrompues. Encore dut-on varier beaucoup sur cette époque, la Rome impériale n'étant guère qu'une suite d'époques de corruption., Quinte-Curce a eu, comme Silius Italicus, cette destinée singulière, que, pendant une longue suite de siècles, il ne paraît avoir été nommé par aucun

L'ouvrage de Quinte-Curce ne nous est parvenu, comme on sait, que mutilé et incomplet. Les deux premiers livres, la fin du cinquième, le commencement du sixième, et une partie du dixième, sont perdus. Plusieurs latinistes modernes ont composé à l'envi, pour remplir ces lacunes, d'utiles suppléments qu'ont fait oublier ceux de Freinsheim (1648). Mème encore aujourd'hui ces suppléments ont une valeur scientifique non contestée.

Ce n'est pas un médiocre honneur pour Quinte

Curce que d'avoir suscité l'un des meilleurs ouvrages qui aient été écrits dans notre langue, et peutêtre le premier dont la pureté ait fait loi. Nous voulons parler de la belle traduction que donna Vaugelas de cet auteur. Publiée par les soins de Chapelain et de Conrart, amis de Vaugelas, cette traduction, qui devait avoir plus de vingt éditions, excita le plus vif enthousiasme, fut unanimement appelée un chef-d'œuvre, et fit dire à Balzac, dans ce ton qui lui est propre : « L'Alexandre de Quinte-Curce est invincible, celui de M. de Vaugelas est inimitable. »>Trente ans d'une vie laborieuse avaient été consacrés en partie à perfectionner ce travail. Trois copies différentes trouvées après la mort de Vaugelas, et chargées de corrections, attestèrent jusqu'où il portait les scrupules du traducteur et de l'écrivain. Il confiait à ses amis, pour 'qu'ils les revissent sérieusement, les différents livres de sa traduction; et si cette épreuve ne l'avait pas satisfait, il recourait, en dernier appel, à l'Académie, dont il inscrivait les décisions en marge de son manuscrit. Si, selon l'usage du temps, alors qu'on s'occupait beaucoup plus du sens général et des pensées essentielles de l'auteur traduit, que de rechercher la fidélité matérielle, si quelques difficultés çà et là, si des phrases même y sont omises; s'il s'y rencontre enfin quelques erreurs de sens, combien ces détails ne sont-ils pas rachetés par l'énergie et le naturel de l'expression, par la naïveté et la force des tours, par toutes les grâces de cette prose française dont Pascal allait donner dans les Provinciales un modèle qu'on ne devait pas surpasser?

A la traduction de Vaugelas, du Ryer, écrivain plein de vivacité et de naturel, malgré sa fécondité excessive, joignit bientôt celle des suppléments de Freinsheim'; et dans sa préface, embouchant la trompette, il criait au public: « Voici le célèbre Quinte-Curce qui vient de paraître, en sa pompe ct avec tous ses avantages, sur le théâtre de la France! Heureusement sa traduction est écrite d'un ton plus modeste que sa préface.

C'est le Quinte-Curce même de Vaugelas que nous donnons ici. Nous y avons été déterminés par la même pensée qui nous a fait réimprimer la charmante traduction des épîtres de Sénèque par Pintrel, et son cousin Jean de la Fontaine'. Comme dans le Sénèque, les omissions et les erreurs de sens sont l'objet d'un travail particulier et complet qui fait partie des notes. Nous n'avons dû nous permettre aucune correction, aucune rature dans un texte qui a fait et qui devrait faire encore autorité, ni traiter l'œuvre de Vaugelas comme une version d'écolier dont nous donnerions le corrigé 2. Quant aux suppléments de Freinsheim, traduits par du Ryer, et qui forment, les deux premiers livres de la Vied Alexandre, il nous a paru nécessaire de les réimprimer en leur lieu, avec l'indication des sources où a puisé Freinsheim; mais toutefois sans le texte latin, qui, n'ayant que le mérite d'un savant pastiche, ne doit

Voir le volume de notre collection qui contient les œuvres complètes de Sénèque le philosophe.

2 Il faut exccpter quelques termes géographiques et noms historiques que nous avons cru devoir rajeunir.

pas figurer dans une collection d'auteurs latins originaux. On ne lira pas sans intérêt ces suppléments, soit pour la grâce et la facilité du style, soit comme une introduction intéressante et complète à l'ouvrage de Quinte-Curce.

PRÉFACE'.

Voici le célèbre Quinte-Curce qui vient paraître, en sa pompe et avec tous ses avantages, sur le théâtre de la France. Il eût mérité qu'Alexandre, qui souhaitait un Homère pour bien décrire ses actions, l'eût souhaité pour historien; et néanmoins sa gloire eût été comme imparfaite, si M. de Vaugelas n'eût entrepris de le traduire. En effet, on ne peut douter que cette traduction ne soit le chef-d'œuvre d'un excellent ouvrier. Tout y est digne de Quinte-Curce; et pour aller plus avant, sans aller au delà de la vérité, tout y est digne d'Alexandre.

Ceux qui savent ce que coûtent les belles choses, et qu'on ne peut donner trop de temps aux productions parfaites, ne s'étonneront point que M. de Vaugelas y ait travaillé plus de trente ans. Il n'y a point d'homme d'esprit qui ne crût avoir bien employé sa vie, quelque longue qu'elle pût être, à un ouvrage si accompli aussi faut-il confesser que c'est avoir assez fait en toute sa vie, que d'avoir fait une chose par qui l'on devient immortel.

Ce n'est pas pourtant que M. de Vaugelas ait perpétuellement travaillé à cette belle traduction; il n'y donnait que le temps qu'il pouvait dérober à ses affaires, et c'est seulement à ce larcin que nous devons tant de belles choses. Bien qu'il fût très-indulgent pour les ouvrages de tous les autres, il était toutefois très-sévère pour les siens, et les trois différentes copies qui se sont trouvées de celui-ci après sa mort, en sont une preuve certaine. Quand il commença à y travailler, M. Coëffeteau, qui était son intime ami, vivait encore; et M. de Vaugelas était si grand admirateur de son style, que d'abord il imita jusqu'à ses défauts.

De là vient que son style avait toujours été diffus, et qu'il avait quelque mollesse, comme celui qu'il imitait. Mais quand il vit les premières versions de M. d'Ablancourt, il les trouva si charmantes, qu'il se résolut de refaire la sienne sur ce modèle. Il en a laissé lui-même un témoignage, ayant écrit ces paroles de sa main sur le feuillet blanc qui couvrait le cahier manuscrit du vire livre: Des huit livres qui restent de Quinte-Curce,

"

il y en a le v, le vi, le vii, le VIII, le Ix et le « x que j'ai réformés et corrigés, et mis dans le

Cette préface est en tête de l'édition de 1654.

sent été faits par le traducteur, parce qu'ayant suivi des éditions où les sections sont autrement que dans la vulgaire, ils s'y fussent mieux rappor

style auquel je les veux laisser et les donner au « public. Le troisième et le quatrième livre, où je pensais avoir mis la dernière main, ne sont pas « de ce style-là, dont j'ai pris le modèle sur l'Ar-tés, et l'on eût pu marquer les chiffres du sommaire «rian de M. d'Ablancourt, qui, pour le style his• torique, n'a personne, à mon avis, qui le sur« passe, tant il est clair et débarrassé, élégant et court; ce qui est un secret pour empêcher qu'un « style ne soit languissant; à quoi il faut surtout « travailler, si l'on veut plaire au lecteur. Je m'en avais revoir mon troisième livre, pour le mettre au style des six autres. Le quatrième sera plus a long et plus difficile que le troisième; mais j'espère que Dieu me fera la grâce de l'achever.» Et ensuite on lit encore ces paroles : « Dieu m'a « fait la grâce de réformer le troisième et le qua« trième livre. »

On voit par là, comme j'ai déjà dit, qu'en cette dernière révision il avait entièrement changé son style, et que l'ouvrage était au point où il le voulait donner au public. Néanmoins, il n'y avait aucune page dans tous les livres où il n'y eût deux ou trois diverses leçons de chaque période, tant il avait de scrupules et de doutes sur les façons de parler, dont il cherchait toujours les plus claires, les plus naïves et tout ensemble les plus courtes et les plus françaises. Et parce que souvent il ne se pouvait résoudre sur le choix, il les mettait toutes, pour en consulter ses amis; et avait diverses marques pour faire connaître celles qui lui plaisaient le moins, qui lui semblaient douteuses, ou qu'il croyait inutiles et superflues.

Enfin, l'on ne vit jamais une telle exactitude; et quoiqu'il estimât cette pièce toute prête à être mise sous la presse, il lui eût fallu encore beaucoup de temps pour s'y résoudre, quand ce n'eût été que pour choisir entre les phrases différentes dont il avait chargé le texte, et les marges de tous les livres de son manuscrit. Car après que ce choix a été fait par MM. Conrart et Chapelain, qui se sont volontairement chargés du soin de cette édition, pour le respect qu'ils portent à la mémoire d'un si grand homme,et pour ne frustrer pas le public d'un si grand trésor; après, disje, que ce choix a été fait, la copie s'est trouvée avec tant de ratures, que c'est une merveille que l'on ait pu la déchiffrer; outre que quelques livres étaient écrits d'un caractère si mal formé, qu'il n'y avait pas un mot qu'il ne fallut plutôt deviner que lire. Cependant, malgré toutes ces difficultés, on peut dire de cette version que, comme il n'y en a point en notre langue de plus exactement faite, il n'y en a guère aussi de plus correctement imprimée.

Il eût été à souhaiter que les sommaires qui sont au commencement de chaque livre eus

à l'endroit de chaque section. Mais la mort l'ayant prévenu comme il croyait y travailler, aussi bien qu'à la préface et aux notes, on s'est contenté de mettre à la tête de chaque livre la traduction du sommaire qui se trouve dans le texte ordinaire de Quinte-Curce. Il avait aussi dessein de faire des observations sur beaucoup d'endroits, afin de rendre raison de ce qu'il ne suivait pas l'édition commune, et de ce qu'il s'arrêtait plutôt à l'opinion de ceux qui ont travaillé sur cet auteur, comme Radérus, Acidalius, et surtout Freinshemius, dont il faisait une estime particulière.

Pour ce qui est des harangues qu'il a traduites, il y fait quelquefois parler au nombre singulier ceux qui les font, et quelquefois au pluriel, selon les endroits où il a jugé que l'un serait plus à propos que l'autre. C'est pourquoi quand Alexandre parle à la mère de Darius, qui était reine, qu'il appelait sa mère, et à qui il portait autant de respect que si elle l'eût été en effet, il lui fait user du pluriel, pour marquer plus de tendresse et de déférence; mais quand cette même reine parle à Alexandre, il lui fait user du singulier, parce que cela se rapporte mieux aux coutumes des Barbares, qui n'avaient pas la délicatesse, ou, pour mieux dire, la mollesse des Grecs. D'ailleurs, c'était comme une mère qui parlait à son fils; et, après tout, le singulier est plus majestueux et a plus de dignité que le pluriel. Ainsi, quand les Scythes prononcèrent devant Alexandre cette admirable harangue qui est dans le septième livre, il les fait parler au singulier, bien qu'ils parlassent à un roi, afin que cela convint mieux à la fierté de ces peuples, à la rudesse de leurs mœurs éloignées de toute politesse, et à la manière dont ils avaient résolu de lui parler.

Il serait aussi à désirer que M. de Vaugelas eût traduit les suppléments qui sont à la tête de cet ouvrage. Ceux qui auront la curiosité de les voir en auraient eu plus de satisfaction; le fameux Freinshémius n'aurait rien perdu de sa grâce pour avoir changé de langage, et devrait peut-être quelque chose à M. de Vaugelas. Mais comme il n'y a point d'apparence de laisser les beaux édifices imparfaits, quand les architectes ne sont plus, on n'a pas cru qu'il fût juste d'abandonner cet ouvrage, lorsqu'on avait de si beaux moyens de lui donner ce qui lui manquait. En effet, Freinshemius y a suppléé toutes choses avec tant de soin, de politesse et d'esprit, qu'on a sujet de se consoler de ce qui s'est perdu de Quinte-Curce. J'ai donc mis ces suppléments eu

notre langue, après en avoir consulté les amis de M. de Vaugelas, entre lesquels il voulait bien me donner place; et l'on a fait un corps entier de sa traduction et de la mienne.

On connaîtra, dans les marges, où commencent et où finissent ces suppléments; (1) et si l'on en a laissé quelques anciens en certains endroits, c'est que M. de Vaugelas les avait traduits en traduisant Quinte-Curce. L'on a trouvé bon de mettre à la fin du dixième livre le grand supplément que Freinshémius y a fait, et l'on en dit les raisons en cet endroit-là. Il n'y a point parlé de la mort de Calanus, parce qu'il a cru peut-être que cette aventure était une fable; et néanmoins, M. de Vaugelas a appris ce qu'il en a dit des mêmes auteurs dont Freinshemius a tiré les deux premiers livres et les autres suppléments qu'il a faits. Enfin, quoique M. de Vaugelas eût un jugement si éclairé, il semblait pourtant qu'il s'en défiât quand il s'agissait de l'employer pour lui-même. Car avant que d'avoir revu les huit livres de sa traduction pour la dernière fois, il n'y en avait pas un qu'il n'eût mis entre les mains de ses amis, pour les voir séparément, et lui en donner leurs remarques; et quand il y avait des mots ou des phrases dont il ne convenait pas avec eux, il les proposait à l'Académie; et les décisions qu'elle en donnait se sont trouvées en plusieurs endroits dans les marges de son manuscrit.

Il en est de même de quelques passages obscurs, et de quelques autres dans lesquels il croyait que son auteur se fùt abusé ou contredit, et dont il avait dessein de marquer les corrections dans ses notes; mais il ne l'a pu exécuter qu'en fort peu d'endroits. Ainsi, dans le troisième livre, il sépare la cavalerie de Darius d'avec son infanterie, bien que Quinte-Curce fasse le dénombrement de l'une et de l'autre conjointement; car il marque tout de suite ce qu'il y avait de gens de pied et de cheval de chaque nation; et M. de Vaugelas a cru que cela n'était ni si clair ni si net que d'en faire deux articles séparés, qui continssent l'un la cavalerie et l'autre l'infanterie. Dans le livre quatrième, à côté de ces paroles, « dont cela faisait deux mille chevaux et « huit mille hommes de pied,» il avait mis ceci : « Diodore Sicilien met précisément ce nombre en «< cavalerie et infanterie. Plutarque et Arrian, « indistinctement, mettent un million d'hommes. << Sans doute il y a faute au texte de Quinte-Curce.» Ensuite, dans le huitième livre, vis-à-vis de ces paroles, « il était prêt néanmoins d'entrer dans l'île,» il avait mis: «J'ai changé l'ordre du texte, pour faire voir qu'il n'y avait eu qu'un

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(1) Dans cette réimpression, c'est au bas des pages el par le changement du caractère qu'on est averti des suppléments.

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<< orage et non pas deux, comme le texte semble « le dire; mais je ne n'ai rien oublié de ce qui est « dans le texte. » Je dirai encore que, dans le neuvième livre, à côté de ces paroles, étant échappé de ce danger, il avait mis : « cum amni « bellum fuisse crederes; j'ai supprimé cela, tant « parce qu'il y a trop de jeu et d'affectation, qu'à « cause qu'il a déjà employé la même pensée ail« leurs; ce qui lui arrive souvent, avec la permission des critiques. » Cette dernière note fait connaître que le dessein de M. de Vaugelas était de corriger toutes les redites et toutes les affectations de Quinte-Curce, qui ne sont pas en petit nombre.

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Il y avait aussi beaucoup d'autres lieux où il avait marqué qu'il avait envie de retrancher quelques pensées de l'auteur, parce qu'elles étaient souvent répétées; mais il ne l'a fait qu'en fort peu d'endroits, et l'on a laissé les autres comme on les a trouvés. Enfin, s'il eût vécu assez de temps pour faire beaucoup d'autres changements de même nature, il ne faut point douter qu'avec le jugement qu'il avait et les lumières qu'il s'était acquises dans cet auteur, sa traduction n'en eût été encore plus accomplie, quoiqu'il n'y en ait guère en notre langue de si achevées.

J'ai déjà dit que MM. Chapelain et Conrart y avaient beaucoup contribué; j'ajoute qu'après les soins extrêmes qu'ils ont pris en cette occasion, on les peut proposer pour un exemple remarquable de la fidélité que les amis se doivent les uns aux autres, et dont la mort même ne les dispense pas. Il n'y a rien qu'ils n'aient attentivement considéré dans cette version, et il n'y a point de passage épineux dont ils n'aient, pour ainsi parler, demandé avis à Quinte-Curce. Il est aisé de juger, par toutes les choses que j'ai remarquées touchant la copie de cette traduction, qu'elle ressemblait à un chaos qui ne pouvait être débrouillé que par des amis non-seulement intelligents, mais zélés pour la gloire de leur ami. Aussi était-il besoin d'une affection très-ardente, pour entreprendre un ouvrage si laborieux et si difficile; et il fallait des lumières qui ne fussent pas communes pour discerner, sans se tromper, ce qui était le meilleur où tout était excellent; car soit qu'on examinât les mots ou les façons de parler, soit que l'on considérât tant de passages si différemment traduits, on ne trouvait rien qu'on ne jugeât digne d'être gardé, et chaque chose qu'on y rencontrait prétendait justement la gloire de la préférence. Jugez, après cela, ce que vous devez à ces deux personnes illustres, qui n'ont pas moins travaillé pour votre satisfaction et pour l'honneur d'un ami qui n'est plus en état de le reconnaître, et avouez qu'on n'est pas moins obligé à ceux qui nous font I jouir d'un bien qu'à ceux qui nous l'ont laissé.

VIE D'ALEXANDRE.

SUPPLÉMENTS DE FREINSHEMIUS.

LIVRE PREMIER.

SOMMAIRE.

il était avide de gloire et qu'il voulait que son nom triomphât après sa mort, il en avait attiré d'autres, pour laisser aux siècles suivants le tableau de son courage et la mémoire de ses actions'.

Mais outre qu'elles ont été grandes, l'amour des choses fabuleuses, qui fut si naturel aux Grecs, a été cause que beaucoup d'entre eux en ont écrit des aventures qui ressemblent plus à des prodiges qu'elles ne ressemblent à la vérité. Il n'y en a done point que je trouve plus digne de foi qu'Aristobule et Ptolémée, qui régna depuis Alexandre 2. Car, après la mort de ce prince, il n'y avait plus de su

I. Extraction d'Alexandre. Présages qui précédèrent sa naissance, et qui arrivèrent en même temps qu'il naquit. II. Son éducation. Les exercices de sa jeunesse. La disposition de tout son corps. III. Son inclination pour les sciences. Crédit d'Aristote, qui avait été son précepteur. IV. L'estime qu'Alexandre faisait d'Homère. Le mépris qu'il avait pour les voluptés. Son adresse, qui parut principalement à dompter le cheval Bucéphale. -V. Philippe son père lui laisse en son absence le gou-jet ni de craindre, ni de flatter; et la crainte et la vernement de la Macédoine. Ce qu'il fit durant ce temps là. Guerres de Philippe. Défaite des Illyriens par Alexan

dre. Philippe est déclaré général des Grecs. Les Athé

niens en prennent l'alarme. Conseil de Démosthène.
VI. Harangue de Python, député de Philippe, dans l'as-
semblée des Béotiens. VII. Harangue de Démosthè-
ne, député des Athéniens, dans la même assemblée.
VIII. Les Thébains se déclarent contre Philippe et se
joignent avec les Athéniens. Il assujettit toute la Grèce,
et fait grâce aux Athéniens. Il prend la ville de Thèbes,
et la traite rigoureusement Son dessein de porter la guerre
en Perse. IX. Discorde dans la maison de Philippe.
Il veut tuer Alexandre, qui est contraint de se retirer avec
Olympias, sa mère. Meurtre de Philippe, dont Olym-
pias et Alexandre sont soupçonnés. Cruauté d'Olympias.
-X. Troubles et mutineries à l'avénement d'Alexandre
à la couronne. Son courage et sa résolution. Il harangue
le peuple, et fait punir les complices de la mort de son
père. — XI. Il entre dans la Thessalie, et la réduit sous
son obéissance. Il est créé général des Grecs, dont il
fait tenir l'assemblée à Corinthe. Il visite le philosophe
Diogène. Son expédition dans la Thrace. Présage de sa
grandeur. XII. Son voyage au pays des Gètes. 11
reçoit des ambassadeurs des Allemands. Il évite de faire
la guerre. Les princes d'Illyrie se soulèvent contre
lui. Il est en péril. Il s'en délivre par un stratagème.
XIII. Les Grecs se révoltent sur le bruit de sa mort. Pra-
tiques de Démosthène contre Alexandre. Prise et des
truction de la ville de Thèbes. XIV. Présages de la
ruine de cette ville. Alexandre donne la paix aux Athé-
niens, pour aller faire la guerre en Perse.

flatterie, qui corrompent ordinairement la vérité de l'histoire, ne faisaient plus d'impression sur l'esprit des historiens. Et, après tout, qui pourrait croire que Ptolémée eût voulu déshonorer la dignité du nom royal par des fables et par des mensonges?

Enfin, comme tous les deux non-seulement furent présents à une infinité de choses qui concernèrent Alexandre, mais qu'ils y furent même employés, il y a de l'apparence qu'ils ont pu aussi en parler plus véritablement que les autres. Ainsi toutes les fois que nous les trouvons d'accord ensemble, nous ne faisons point de difficulté de les préférer aux autres auteurs ; et, lorsqu'ils ne s'accordent pas, nous choisissons, parmi l'ordonnance de tant de choses diverses, celles-là principalement qui paraissent les plus semblables, après les avoir exactement comparées l'une avec l'autre.

J'ai pris garde même que, depuis le siècle d'Alexandre, tous les Grecs qui ont eu quelque amour pour la vérité, et de plus fraîche mémoire Diodore le Sicilien, ont suivi la même voie. Car les Romains qui se sont appliqués à l'histoire se sont contentés d'écrire ce qui s'est fait en leur pays, et ont toujours méprisé les nations étrangères, parce qu'ils ne manquaient pas de belles choses, en écrivant les actions d'un grand peuple victorieux, et qu'ils croyaient que leur travail devait être plus utile et plus avantageux à leurs citoyens. Comme j'estime leur intention louable, ainsi je crois qu'on ne me blâmera pas si je fais voir à mon pays une image de 1. Plusieurs historiens grecs ont écrit la vie et ce grand roi, qui a seul plus conquis de terres les actions d'Alexandre, qui ôta l'empire aux Per- dans le peu de temps qu'il a vécu, que pas un des ses, et le transporta dans la Grèce. La plupart autres princes durant la plus longue vie d'où ont été les spectateurs des grandes choses qu'il a l'on pourra reconnaître que ce n'est point le hafaites; quelques-uns, les compagnons de ses vic-sard qui conduit les choses du monde, mais que toires et les ministres de ses desseins et comme bien souvent la fortune se règle par l'esprit des 'Justin. XII, 6, in fin. - 2 Arrian. in præf.

• Arrian. in præfat. lib. 1.

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