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SUPPLÉMENTS, LIV. I.

à tant de maux, des pirates toscans pillaient les lieux maritimes de la Macédoine. Enfin Alexandre ayant fait assembler ses amis, pour délibérer sur l'état des choses présentes, il y en eut qui furent d'avis « que, sans songer davantage à la Grèce, on fit en sorte de retenir par la douceur les Barbares qui commençaient à remuer, parce que, quand les troubles intestins seraient apaisés, on accommoderait plus facilement les affaires éloignées.

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Mais comme il avait le courage grand, il dédaignait tous ces conseils où il paraissait tant de prudence, et les prenait pour des lâchetés. Il disait qu'on le mépriserait toujours, si, au commencement de son règne, il endurait qu'on le méprisât; que l'opinion qu'un prince faisait concevoir de soi en commençant à régner s'étendait sur toute sa vie; que la mort de son père ne l'avait pas plus surpris qu'elle aurait surpris les rebelles; et que comme ils tremblaient encore, et qu'ils ne sauraient à quoi se résoudre, on pourrait aisément en venir à bout. Que la lenteur et le retardement des Macédoniens pouvait exciter des auteurs et des chefs de rébellion; et que ceux qui branlaient alors, et qui étaient en incertitude du parti qu'ils devaient prendre, se joindraient avec les rebelles; que partant, il était besoin de s'abandonner à la fortune, et qu'en cette occasion la diligence était plus nécessaire que la force. Que si l'on ne montrait pas contre chacun en particulier de la fermeté et du courage, quel succès pourrions-nous avoir si, ayant fait voir notre crainte, ils se joignaient tous ensemble, et que d'un commun consentement ils vinssent se jeter sur nous? >> Ensuite il harangua le peuple, et, après lui avoir dit des choses qui se rapportaient à celles-là, et qu'il accommoda au temps, il ajouta : « qu'il ferait en sorte que les citoyens et les ennemis seraient bientôt contraints d'avouer que la mort de son père n'avait changé que le corps et le nom du roi; mais que sa prudence et son courage étaient demeurés 3; que quelques-uns avaient pris ce changement qui s'était fait dans les affaires pour une occasion de remuer, mais qu'ils en seraient bientôt punis; que les Macédoniens lui prêtassent seulement les mêmes cœurs et les mêmes bras qu'ils avaient donnés à son père durant un si grand nombre d'années, avec tant de gloire pour selon eux et de si grands fruits de la victoire; que, la promptitude et l'affection qu'ils témoigneraient à faire les choses qu'il leur demandait, il les exempterait de toutes charges, excepté d'aller à la guerre. » La fortune favorisa la résolution du roi; et, comme il commença toutes choses avec autant de force qu'il avait parlé, il eut autant de succès qu'il en avait fait espérer. Il prévint Amyntas qui voulait le perdre, ayant découvert les embûches qu'il lui avait préparées; il se défit d'Attalus par le moyen d'Hécatée et de Parménion 4; enfin de tous ceux que le bruit courait d'avoir contribué à la mort de Philippe : il ne fit grâce qu'à Alexandre Lynceste 5, parce qu'il l'avait assisté à son avénement à la couronne et

Strab. v. 2 Plut. Alex. 18; Justin. 1. c. 3 Diod. Sic.
Diod. XVII, 5; Q. Curt. vII, 1. —
XVII, 2. Justin. 1. c.
• Arrian. 1, 25; Q. Curt. vII, I; Justin. XI, 2.

fit mourir tous les autres.
qu'il l'avait le premier salué du nom de roi ; mais il

lui

Au reste, il se persuadait qu'il travaillait pour même, et qu'il assurait son trône et sa vie par la sévérité qu'il montrait pour la vengeance de Philippe; et qu'il étouffait par le même moyen le mauvais bruit qui courait qu'il avait été complice de l'assassinat de son père. Les dissensions et les querelles qu'on voyait naître si souvent entre Philippe et Alexandre avaient donné lieu à ce soupçon; et l'on disait «< qu'il avait animé Pausanias, qui se plaignait inutilement, à commettre cet attentat, par un vers d'une tragédie où Médée menace tout ensemble et sa rivale et ceux qui l'avaient donnée en mariage à Jason, et Jason même, de les envelopper dans une Néanmoins il tâcha de rejeter ce même ruine. crime sur les Perses dans une réponse qu'il fit à une lettre de Darius, en lui reprochant qu'ils avaient acheté par leur or des meurtriers pour assassiner son père. Et, afin de mieux effacer le soupçon qui le chargeait de ce meurtre, il avait fait dessein, un peu devant que de mourir, de faire bâtir un temple magnifique en l'honneur de Philippe 3; mais ses successeurs ne s'en soucièrent pas, bien qu'ils en eussent trouvé dans ses mémoires, entre beaucoup d'autres choses, la résolution et l'ordonnance.

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XI. Or, d'autant qu'il s'imaginait que, pour exécuter ce qu'il avait dans l'esprit, il était important que son père avait acquise, il mena promptement pour lui de se conserver la domination de la Grèce son armée vers la Thessalie, et y entra à l'imprévu. courage et leurs espérances depuis la mort de PhiQuelques-uns des Thessaliens avaient relevé leur lippe; et s'étant emparés des passages du Tempé, ils avaient fermé le chemin par où l'on vient de la Macédoine; car ces deux pays sont séparés l'un de l'autre par les montagnes fameuses d'Olympe et d'Ossa 4. Le fleuve Pénée passe par les plaines qui sont au bas, et rend cette région si belle et si agréable, qu'il en a mérité des sacrifices solennels. On le

voit couler à l'ombre entre des forêts délicieuses

bien

qui bordent ses rivages de part et d'autre; et,
qui n'abandonnent point ces bois, empêche que l'on
qu'il roule avec un grand bruit, le chant des oiseaux,
ne l'entende.

Il y a là un sentier étroit qui a de longueur environ cinq mille pas 5, où un cheval chargé ne pourrait passer qu'à peine, et que dix hommes armés peuvent facilement défendre contre quelque nombre que ce soit. Mais Alexandre, ayant pris son chemin par où l'on croyait que les rochers fussent le plus inaccessibles, fit tailler en tournoyant comme des degrés sur les côtes du mont Ossa, et entra par cette de telle sorte par sa diligence et sa surprise, que, porte dans la Thessalie. Il épouvanta tout le monde sans que personne s'y opposât, on lui donna en même temps l'empire et la domination de cette contrée, avec ses droits et ses revenus, aux condi

Plut. Alex. 17. 2 Arrian. II, 14; Q. Curt. IV, I. 3 Diod. Sic. XVIII, 4. 4 Maxim. Tyr. orat. 38.- Plin. H. N. IV, 15; T. Liv. XLIV, 6. — Poyon. Stratag. Iv, 3, 23.

tions que Philippe en avait joui. Mais il voulut que la ville Phthie füt exempte de toutes charges, parce que c'était la patrie d'Achille, dont il croyait être descendu, et dit « qu'il choisissait ce héros pour compagnon et pour guide dans l'expédition de la Perse. »

De la Thessalie, il alla aux Thermopyles, à l'assemblée qu'on y tenait alors de toute la Grèce, et qu'on appelait Pylaïque 3; et, après y avoir été déclaré, par l'arrêt des Amphictyons, général des Grecs en la place de son père, il confirma à ceux d'Ambracie 4 la liberté qu'ils avaient naguère recouvrée en chassant de leur ville une garnison de Macédoniens, et leur dit qu'il leur aurait rendu ce bien de son propre mouvement, s'ils ne l'eussent prévenu de peu de jours. Ensuite il fit approcher son armée de Thèbes; et lorsqu'il eut vaincu l'orgueil et l'opiniâtreté des Béotiens et de ceux d'Athènes, qui s'opposaient particulièrement à ses entreprises, il donna ordre aux députés des Grecs de le venir trouver à Corinthe, où l'arrêt des Amphictyons ayant été confirmé d'un commun consentement 5, il fut reconnu pour général de tous les Grecs en la place de Philippe, et on lui ordonna des troupes pour aller faire la guerre en Perse.

Diogène, ce philosophe cynique qui avait embrassé une pauvreté volontaire et qui préférait aux richesses le repos et la liberté de l'esprit, demeurait alors dans Cranée 6, qui est un faubourg de Corinthe, où il y avait un bois de cyprès. Alexandre, qui eut la curiosité de le venir voir 7, vint se promener en cet endroit; et, lorsqu'il eut vu ce philosophe et qu'il lui eut permis de lui demander tout ce qu'il voudrait avec assurance de l'obtenir, il pria seule ment le roi << de se détourner tant soit peu, et de ne lui pas ôter le soleil. » On rapporte qu'Alexandre ayant pris plaisir à cette réponse inopinée et admiré ce philosophe, à qui même, dans une si haute fortune, il n'avait pas le pouvoir de faire du bien, dit à ceux qui étaient avec lui, « que s'il n'était Alexandre, il voudrait être Diogène. » En effet, le grand courage de ce prince, qui lui faisait regarder comme d'un lieu éminent toutes les choses qui perdent les hommes et qui les font courir d'eux-mêmes à leur précipice avec tant d'ardeur et de passion, ne trompait pas entièrement son esprit; mais, comme il était aveuglé par l'ambition et par le désir de régner, il ne pouvait voir combien il est plus avantageux de n'avoir pas les choses superflues que d'avoir les nécessaires.

Il alla du Péloponnèse à Delphes, pour consulter Apollon sur l'événement de la guerre qu'il entreprenait ; mais la prêtresse lui ayant fait dire qu'il n'était pas permis de consulter le dieu pendant quelques jours, il alla lui-même la trouver, et la tira de force dans le temple; et comme elle était en chemin et qu'elle se fut écriée, voyant que la cou

Diod. XVII, 4; Justin. x1, 3. — 2 Philostrat. in. Heroic. -3 T. Liv. XXXI, 32. Diod. Sic. 1. c. Diod. Sic. I. c. Justin. XI. 2. - • Pausan. II. - Plut. Alex. 22, et ad pr. indoct. 7. Val. Max. IV, 18; Juv. XIV, 309; Senec. de Benef. V, 4: Arrian. VII, 2; Dio, orat. 4; Laert. in Diog. - 8 Plut.

Alex. 23.

tume du pays avait été vaincue par l'obstination du roi, « Vous êtes invincible, mon fils; » Alexandre lui dit « qu'il recevait ce présage, et qu'il ne voulait point d'autre réponse. » Après avoir fait en diligence toutes ces choses, il retourna dans son royaume, et s'employa avec ardeur à se préparer à la vengeance du mépris que l'on faisait de la Macédoine. Enfin quand il eut fait tous ses apprêts, il partit d'Amphipolis au commencement du printemps, pour aller faire la guerre aux peuples libres de la Thrace, et arriva en dix jours aux environs du mont Émus.

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Les Thraces s'étaient emparés en grand nombre du sommet de cette montagne pour empêcher le passage à Alexandre, et avaient enfermé leur camp de chariots et de charrettes en forme d'un retranchement et d'un rempart, pour les pousser contre l'ennemi, s'il venait les attaquer. Alexandre, qui reconnut le dessein et l'artifice de l'ennemi, commanda à ses gens de se fendre, pour faire passage à ces chariots aussitôt qu'ils les verraient avancer; ou que s'ils en étaient surpris, ils se couchassent tous à terre et qu'ils se couvrissent de leurs boucliers, les serrant l'un contre l'autre en manière de tortue. Ainsi la ruse des ennemis ne produisit point d'effet; la plupart de ces chariots passèrent entre les files par les espaces qu'on avait faits en s'ouvrant; et ceux qui coururent par-dessus les soldats qui s'étaient couchés par terre ne leur firent point de mal par leur pesanteur, parce qu'ils étaient emportés avec impétuosité, et qu'ils ne faisaient que bondir sur les boucliers: de sorte que cette tempête finit sans avoir fait que des menaces.

Alors les Macédoniens, délivrés de cette crainte, ayant jeté un cri de joie, marchèrent contre les Barbares; et les archers étant partis de la pointe droite, allèrent charger à coups de flèches ceux qui s'étaient le plus avancés. Aussitôt que les gens d'Alexandre purent combattre de pied ferme, la victoire ne fut point douteuse; ils repoussèrent facilement un ennemi qui était nu, pour ainsi dire, ou légèrement armé. Mais la même chose qui avait perdu les Barbares dans le combat leur servit beaucoup dans leur fuite; car, comme ils n'étaient point chargés d'armes, ils se sauvèrent plus aisément par un pays qu'ils connaissaient. Il en mourut quinze cents, et la fuite sauva le reste; on prit une multitude d'enfants et de femmes, et le butin fut assez grand, eu égard à cette contrée. Ainsi le passage du mont Émus ayant été ouvert, on alla jusque dans le fond de la Thrace 3.

Il y a dans ce pays un bois qui est consacré à Bacchus, et que l'on respecte de tout temps. Comme Alexandre y sacrifiait à la mode des Barbares et qu'il jetait du vin sur l'autel, il en sortit une si grande flamme 4, qu'elle passa le faîte du temple et s'éleva jusque dans le ciel; ce qui fut pris pour un présage que la gloire de ce prince n'aurait point d'autres bornes que l'étendue de l'univers. On rapporta ensuite une autre chose qui confirma le premier prodige. Il y a, dans le pays des Thraces que

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l'on nomme Odrysiens, une montagne appelée Libèthre, et une ville du même nom, qui est célèbre et connue par la naissance d'Orphée. On vint donc assurer le roi que la statue de ce héros, qui était faite en bois de cyprès, et qu'on avait en vénération dans cette ville, avait jeté beaucoup de sueur '; et, au reste, ceux qui avaient vu cette merveille en furent aussi les messagers. Ce prodige mit tout le monde en inquiétude; mais le devin Aristandre en ôta toute la crainte et dit qu'il concernait le roi; et que c'était un témoignage que les poëtes, les enfants des Muses, sueraient quelque jour à représenter ses glorieuses actions. Lorsqu'Alexandre descendit dans le pays des Triballes, peuples forts et courageux qui habitent au delà du mont Émus, Syrmus, roi de cette contrée, s'était retiré dans Peuces, qui est une île de l'Istre, ayant su, il y avait longtemps, l'expédition d'Alexandre, et y défendit avec lui, par le moyen de ce fleuve, tout ce que l'âge et le sexe rendaient incapable de porter les armes. En effet, Alexandre avait fort peu de vaisseaux; et outre qu'il était malaisé d'aborder dans cette île, parce que le rivage était escarpé et fortifié par des rochers, l'ennemi, qui était fort, en défendait l'entrée sans beaucoup de peine. Ainsi les Macédoniens se retirèrent sans avoir rien fait, et se contentèrent de la victoire qu'ils avaient remportée quelques jours auparavant. Ĉar avant que d'avoir passé jusque-là, ils

avaient donné bataille contre une autre armée de Triballes, et en avaient taillé en pièces plus de trois mille, ayant à peine perdu cinquante hommes de leurs gens. XII. Après avoir attaqué en vain le roi Syrmus, Alexandre tourna ses armes contre les Gètes, qui avaient mis en bataille de l'autre côté du fleuve

quatre mille hommes de cheval et dix mille d'infanterie. Au reste, il fit moins cette entreprise par l'intérêt de la guerre que par un désir de gloire, afin de pouvoir se vanter d'avoir traversé le plus grand fleuve de l'Europe 3, malgré les plus courageuses nations de la terre qui en défendaient le passage. Il mit donc dans les vaisseaux qu'il avait autant de cavalerie qu'ils en purent contenir; il fit entrer une partie de ses gens de pied dans des nacelles, dont il y avait là un grand nombre, et fit passer les autres sur des peaux de bouc. Or, comme les Macédoniens passèrent de nuit, et que le blé, qui était grand sur le rivage où ils abordèrent, empêcha de les découvrir, les Gètes, épouvantés de leur attaque inopinée, ne purent qu'à peine soutenir le premier effort de la cavalerie; et, lorsque Nicanor fut arrivé avec sa phalange (a), ils prirent la fuite du côté de la ville, qui était environ à quatre milles du fleuve. Mais bientôt après, lorsqu'Alexandre fut venu, ils emmenèrent à la hâte et leurs femmes et leurs enfants, et ayant chargé leurs chevaux de ce qu'ils purent emporter, ils abandonnèrent le reste au victorieux.

Le roi les mit entre les mains de Méléagre et de Philippe pour les emmener, et, après avoir fait raser la ville et consacrer des autels, sur le rivage, à Ju

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piter, à Hercule et à l'Istre même, il fit le même jour repasser son armée de l'autre côté, et remporta cette victoire sans qu'elle lui coûtât de sang. Ensuite les ambassadeurs des peuples voisins et du roi Syrmus le vinrent trouver, avec des présents de toutes les choses qui étaient chez eux en estime. Les Allemands même, qui habitent depuis les sources de l'Istre jusqu'aux terres qui regardent dans le golfe Adriatique, lui envoyèrent des ambassadeurs; car l'Istre a sa source dans l'Allemagne, et ceux du pays l'appellent Danube 1.

Alexandre ayant admiré la vigueur extraordinaire de leur corps, leur demanda «< quelle était la chose du monde qu'ils appréhendaient davantage; » et comme il croyait qu'ils redoutaient sa puissance et qu'il allait tirer d'eux la confession de leur crainte2, ils lui répondirent «< qu'ils ne craignaient rien, sinon que le ciel tombât sur eux; mais qu'au reste ils faisaient beaucoup d'état de l'amitié des grands hommes. » Ce prince, étonné de leur réponse qu'il n'attendait pas, demeura quelque temps sans parler; et puis ayant dit seulement que les Allemands étaient des peuples superbes, il fit alliance avec eux, parce qu'ils la demandèrent. Il donna la paix au roi Syrmus et aux autres peuples; et s'imaginant qu'il avait acquis assez de gloire dans cette expédition, il donna toutes ses pensées à la guerre de Perse, où il espérait recevoir avec moins de peine et de hasard un plus grand fruit de ses travaux.

Il est constant3 qu'Alexandre son oncle en toucha quelque chose, lorsqu'il se fut lassé de faire la guerre en Italie. Car en se plaignant de l'inégalité qu'il y avait entre sa fortune et celle de son neveu, il dit « que pour lui, il avait trouvé des hommes à combattre en Italie, mais que le roi de Macédoine n'avait combattu que contre des femmes. >> Au reste, Alexandre tira de la Thrace tous les princes et tous ceux qui lui semblaient capables de remuer par leur crédit et par leur courage, les emmena avec lui sous prétexte de leur faire honneur en les prenant pour compagnons dans l'expédition de la Perse 4, et ôta par ce moyen tous les chefs aux factieux qui ne pouvaient rien sans les princes 5.

Comme il s'en retournait dans la Macédoine par le pays des Agrianiens et des Péoniens, on lui apporta la nouvelle des mouvements d'Illyrie 6. Bardylis 7, qui, de charbonnier, s'était rendu roi de quantité de nations dans cette contrée, avait incommodé la Macédoine, jusqu'à ce qu'ayant été vaincu en bataille par Philippe, et ayant recommencé une guerre où il perdit toutes ses forces, il fut enfin réduit sous l'obéissance du victorieux8. Or, ce prince était mort, après avoir vécu quatre-vingt-dix ans ; mais son fils appelé Clitus s'imaginant que le temps était venu de recouvrer la liberté, tandis qu'Alexandre était occupé dans une guerre, au delà de l'Istre, contre de si puissantes nations, obligea ses peuples de prendre les armes, et fit alliance avec

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Glaucias, roi des Illyriens, que l'on appelle Taumantiens '.

Les Autariates, qui en sont une autre nation, avaient résolu d'attaquer en chemin les Macédoniens; mais Langarus, roi des Agrianiens, qui était ami d'Alexandre, lui demanda la charge de réprimer ces peuples, et lui dit qu'il ferait naître de si grandes affaires chez eux, qu'ils perdraient bientôt la pensée de travailler les Macédoniens, pour songer à se conserver eux-mêmes. Le roi ayant loué l'affection de ce jeune prince, le renvoya avec des présents, et lui promit de le marier à Cyna sa sœur, que son père avait eue d'une femme d'Illyrie, et qu'il avait donnée en mariage à Amyntas. Véritablement l'Agrianien tint sa parole à Alexandre, et exécuta ce qu'il lui avait promis; mais en même temps il tomba malade, et mourut bientôt après, comme si on n'eût pas voulu lui donner le prix qu'on lui avait fait espérer. Ainsi les Autariates ayant été rangés dans le devoir sans qu'il fût besoin de combattre, on arriva à Pélion, qui est une ville de Dessarétie2, sur le fleuve d'Éordée. Les ennemis montrèrent quelque apparence de vouloir combattre, et sortirent avec furie de leurs garnisons, comme voulant en venir aux mains; mais avant que l'on pût donner combat ils se retirèrent, bien qu'ils se fussent déjà emparés des lieux commodes, et des bois et des chemins. Les Macédoniens virent une chose horrible en cet endroit trois jeunes garçons et trois jeunes filles étendus morts par terre, avec trois béliers noirs, dont le sang et les corps étaient ensemble pêle-mêle. Les barbares les avaient immolés à leurs dieux par une sacrilége dévotion, pour inspirer du courage à leurs gens qui devaient combattre; mais un dieu vengeur de ce crime ne leur inspira que de la lâcheté, au lieu de la force qu'ils

en attendaient.

Le roi les ayant repoussés jusque dans leur ville, avait résolu de les empêcher d'en sortir par le moyen d'un mur qu'il voulait faire au dehors; mais le lendemain Glaucias étant arrivé avec de grandes troupes de Taumantiens, lui fit perdre l'espérance de prendre cette ville, et l'obligea de songer lui-même comment il pourrait se retirer sûrement. Cependant Philotas ayant été envoyé au fourrage avec les bêtes du camp et une escorte de cavalerie, le roi apprit que ces gens étaient en péril, parce que Glaucias s'était emparé de quelques collines environnées d'une campagne, et qu'il prenait garde de tous côtés si l'occasion se présenterait d'exécuter quelque chose. Aussi ayant laissé dans le camp une partie de l'armée contre la sortie des assiégés, il en partit promptement avec le reste de ses troupes, et, après avoir épouvanté les Illyriens, il retira les siens de danger.

Mais au reste il ne pouvait éviter de rencontrer dans sa marche de puissants empêchements, car d'un côté le fleuve et de l'autre les rochers resserraient le chemin de telle sorte, qu'à peine quatre hommes armés y pouvaient marcher de front en plusieurs endroits; et Clitus et Glaucias avaient mis

1 Arrian. 1, 5. 2 Ibid. 1, 5, 6; T. Liv. XXX1, 40.

sur les montagnes des compagnies d'archers et de frondeurs, avec une grosse troupe de gens pesamment armés. Alors Alexandre, qui avait ordonné deux cents cavaliers devant chaque pointe de sa phalange, leur commanda de lever leurs lances, et aussitôt après de les baisser vers les ennemis comme s'ils voulaient les aller charger, et de tourner tantôt à droite et tantôt à gauche.

Tandis que cette feinte tenait les ennemis en suspens, quelquefois il divisait sa phalange qui s'était avancée à la hâte, quelquefois il la ralliait en un corps; et enfin l'ayant rangée en forme de coin, il la fit monter contre les Illyriens, qui étaient à la main gauche. Ils furent si épouvantés de la promptitude et de l'adresse des Macédoniens, qu'ils abandonnèrent les montagnes dont ils s'étaient emparés, et prirent la fuite vers la ville. Il en resta peu sur le sommet de la montagne par où les Macédoniens étaient montés; et, après qu'Alexandre les eut encore chassés de ce poste, il prit la place des Agrianiens et des gens de trait, pour donner de là du secours à sa phalange, à qui il avait commandé de passer le fleuve.

Les ennemis, qui s'aperçurent de cela, prirent aussitôt leur chemin vers les montagnes, pour attaquer l'arrière-garde avec laquelle Alexandre devait passer, quand ceux qui étaient pesamment armés seraient de l'autre côté du fleuve. Mais le roi, sans s'étonner de les voir venir, soutint courageusement leurs efforts; et en même temps la phalange ayant jeté un grand cri comme pour repasser le fleuve afin de secourir son prince, donna de la peur et de l'épouvante à l'ennemi. D'ailleurs le roi, prévoyant bien ce qui devait arriver, avait donné ordre à ceux qui étaient passés les premiers, de se mettre en bataille aussitôt qu'ils seraient de l'autre côté, et d'étendre autant qu'on pourrait la pointe gauche, qui était la plus proche du fleuve et des ennemis, pour faire paraître plus de monde qu'il n'y en avait en effet.

C'est pourquoi comme les Taumantiens s'imaginèrent que toute l'armée venait fondre sur eux. ils se retirèrent un peu; et Alexandre, ayant pris ce temps, mena promptement les siens vers le fleuve, et n'y fut pas sitôt arrivé qu'il le passa des premiers. Mais parce que les ennemis, qui revinrent sur feurs pas, pressaient les derniers qui devaient passer, il les repoussa par le moyen de quelques machines qu'il fit dresser au delà du fleuve, et qui étaient qui étaient déjà entrés dans le fleuve leur lançaient propres à jeter de loin des pierres ; et cependant ceux des traits du milieu de l'eau. Il y avait trois jours qu'Alexandre s'était retiré, lorsqu'on le vint avertir que, comme s'il eût pris la fuite, les ennemis, délivrés d'inquiétude et de crainte, se promenaient de part et d'autre sans ordre et défiance, que leur camp n'avait ni retranchement ni rempart, et qu'ils ne se souciaient ni d'avoir de corps de garde, ni de poser des sentinelles.

Ainsi ayant pris avec lui ses gens de trait avec les Agrianiens et cette troupe de Macédoniens dont Perdiccas et Cénos avaient la conduite, il passa de nuit le fleuve, et marcha en diligence du côté des

ennemis, après avoir donné ordre au reste de son armée de le suivre. Mais, sans attendre qu'elle l'eût joint, il envoya devant ses gens armés à la légère; et lui-même, avec les autres, il alla bientôt après attaquer les ennemis désarmés et endormis; il en fit un grand carnage. Il prit beaucoup de prisonniers, il mit tous les autres en fuite, et les poursuivit jusqu'aux montagnes des Taumantiens. Clitus se sauva de cette défaite dans la ville de Pélion; et ensuite, soit qu'il se défiât de la force de cette ville, ou du courage de ses gens, il y fit mettre le feu, et s'en alla comme en exil dans le pays des Taumantiens.

XIII. Cependant le bruit qui courut par toute la Grèce qu'Alexandre était mort, et qu'il avait été défait dans le pays des Triballes', releva le courage et les espérances des ennemis de la Macédoine. Et certes ce n'est pas un des moindres maux qui accompagnent les choses humaines, que de croire ce que l'on désire, sur le moindre rapport qu'on en fait, avec autant de fermeté que si une croyance opiniâtre et qui n'entend point la raison pouvait forcer les mensonges et les changer en des vérités. Il se trouva même quelqu'un qui assura qu'il avait vu mourir le roi, et, afin qu'on doutât moins de ce qu'il disait, il montrait les blessures qu'il avait eues luimême dans le combat. Ce bruit, qui fut reçu dans Thèbes avec plaisir et qui fut divulgué de même, fut le commencement de la dernière infortune de cette ville. Car quelques-uns de ceux que Philippe en avait déjà bannis, comme nous avons déjà dit, encouragés par cette nouvelle, et suivant pour chefs Phénix et Prothytès, assassinèrent les capitaines macédoniens qui commandaient dans Cadmée, citadelle de cette ville, et qui en étaient sortis sans soupçon d'aucune embûche. Davantage, comme ils furent secondés par les citoyens, qui accoururent en foule à ce prétexte spécieux de mettre la patrie en liberté, ils assiégerent la garnison et l'enfermè rent d'un double rempart et d'un double fossé, afin qu'on ne leur pût envoyer ni vivres ni secours. Ensuite ils dépêchèrent des ambassadeurs aux villes grecques, pour les prier de n'abandonner pas un peuple qui faisait des efforts pour recouvrer la liberté qu'on lui avait si indignement ravie.

2

avait laissé pour gouverneur dans la Macédoine en son absence, les eût envoyés prier de ne se pas joindre, contre la commune résolution de toute la Grèce, avec ceux qui faisaient profession d'être ennemis d'Alexandre, toutefois ils ne laissèrent pas de recevoir les ambassadeurs des Thébains.

Mais encore que les soldats en fussent touchés de pitié, Astylus, leur général, qui était Arcade d'extraction, tirait la chose en longueur; non pas par la difficulté de l'entreprise, mais par sa seule avarice, pour tirer plus d'argent des Thébains, qui étaient pressés et qui avaient besoin de secours. On leur demandait dix talents: parce qu'ils ne purent pas les fournir et que ceux de la faction des Macédoniens les présentèrent à Astylus, ils l'empêchérent de rien entreprendre. Ainsi les Thébains espérèrent en vain du secours des Arcades. Néanmoins Démosthène fit en sorte par argent que les autres troupes du Péloponnèse ne se déclarèrent pas contre eux; car on disait qu'il avait reçu trois cents talents des Perses, pour susciter de tous côtés de nouvelles affaires à Alexandre.

Enfin ce prince, ayant été averti de toutes ces choses, fit partir son armée en diligence, la fit passer le long d'Éordée et d'Élymiotis, et des roches de Stymphé et de Parye; et sept jours après qu'il fut parti de Pélion, il se rendit dans la Thessalie à Pallène; d'où il vint en six jours dans la Béotie, et aussitôt à Oncheste, environ à six mille pas de Thèbes. Cependant les Thébains, qui ne savaient rien de tout cela, donnaient ordre à leurs affaires avec plus de courage que de prudence. A peine pouvaientils s'imaginer que les troupes des Macédoniens fussent seulement à Pyles, et étaient si éloignés de croire qu'Alexandre venait, qu'ils soutenaient que c'était un autre Alexandre, fils d'Érope, qui com

mandait à l'armée 2.

Le roi campa auprès du temple d'Iolas, devant la porte Prétide, et avait résolu de leur donner le temps de se repentir; mais, au lieu de lui demander leur grâce, ils firent aussitôt une sortie contre les corps de garde des Macédoniens, en tuèrent quelques-uns, et chassèrent les autres de leur poste; ils passèrent même jusqu'au camp, mais ils furent repoussés par les gens armés à la légère que le roi envoya contre eux. Le lendemain, Alexandre voulant secourir les siens qui étaient enfoncés dans la citadelle, il fit approcher son armée des portes par où l'on va dans l'Attique, et néanmoins il attendit le changement des Thébains, et leur fit montre de leur grâce s'ils voulaient se repentir et la demander. Mais ceux qui voulaient la paix ne pouvaient rien dans la ville; les bannis et les autres qui les y avaient rap

Ainsi Démosthène, poussé par la vieille haine qu'il avait contre les Macédoniens, persuada le peuple d'Athènes d'envoyer du secours à Thèbes; et néanmoins on n'en fit rien, parce que les Athé niens, épouvantés par le prompt retour d'Alexandre, crurent qu'ils devaient attendre ce qu'en ordonnerait la fortune. Cependant Démosthène ne laissa pas en son particulier de secourir les Thébains, et leur envoya gratuitement quantité d'ar-pelés y avaient tout le crédit et tout le pouvoir; de mes 3, dont ceux que Philippe avait dépouillés de leurs biens se servirent contre la garnison de la citadelle de Cadmée. D'ailleurs un nombre assez considérable de Péloponnésiens s'étaient assemblés à l'isthme ; et bien qu'Antipater, qu'Alexandre

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sorte que ne pouvant espérer de salut si les Macédoniens se rendaient maîtres de Thèbes, ils aimaient mieux être ensevelis sous les ruines de leur patrie, que d'en acheter par leur perte la conservation et le salut. Au reste, ils avaient attiré dans leur conseil et dans leur parti quelques grands de la Béotie; et

Plut. Demosth. 32; Id. in x orat. x1, 2; Dinarch. contr. Demosth; Justin. XI, 2; Pausan. Ix. - 2 Arrian, 1, 7.

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