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Néanmoins elle ne fut pas attaquée par l'ordre et par le commandement d'Alexandre; mais, comme dit Ptolémée 2, (car quelques-uns en parlent d'une autre façon) Perdiccas, qui défendait cet endroit du camp qui regardait le retranchement dont les ennemis avaient enfermé la citadelle, les attaqua sans en attendre le signal; de sorte qu'ayant forcé leurs défenses, il en vint aux mains avec eux; et son exemple obligea Amyntas, qui n'était pas logé loin de lui, d'entreprendre la même chose avec les gens qu'il commandait. En même temps Alexandre, qui appréhendait pour les siens, fit marcher toutes ses troupes; et ayant commandé aux soldats armés à la légère de donner et d'aller au secours de leurs compagnons, il demeura le long du retranchement avec le reste de l'armée.

vente seule des prisonniers. Alexandre tint pour reçu les cent talents que les Thessaliens devaient aux Thébains. Il n'y en eut qu'un petit nombre qui n'avaient pas conseillé la guerre qu'on exempta de la servitude, outre les prêtres, et ceux qui avaient montré de l'amitié et au roi et à Philippe : et de tous les autres il n'y eut que Timoclée qui reçut la liberté, et en même temps la réputation qu'elle a encore aujourd'hui pour la récompense d'une action mémorable.

Il y avait, entre les Thraces qui portaient les armes pour Alexandre, un capitaine de cavalerie qui, ayant violé cette femme, lui demanda encore en la menaçant où elle avait caché ses trésors et ce qu'elle avait de plus précieux. Cette dame, plus affligée de la perte de son honneur que de ses richesses, prit de l'avarice de ce barbare l'occasion de se venger elle lui montra donc un puits, et lui fit accroire qu'elle avait jeté dedans toutes ses bagues et ses pierreries. Mais comme ce barbare s'en fut approché, et qu'il regardait dedans avec un œil d'avaricieux, elle l'y poussa avec le pied, et aussitôt elle jeta sur lui tant de pierres, voyant qu'il s'efforçait de remonter, qu'elle le tua dans ce puits.

Les gens du mort se saisirent en même temps de Timoclée et l'amenèrent devant le roi, pour être

Ainsi le combat fut violent et opiniâtre; Perdic-punie du meurtre de leur capitaine. Le roi lui ayant cas y fut blessé comme il voulait monter sur le rempart du dedans, et l'on fut contraint de l'emporter hors de la mêlée, où il mourut un grand nombre de gens de trait candiots, avec Eurybotas, leur capitaine. Cela fut cause que les Thébains en pressèrent de plus près les Macédoniens épouvantés, et qui fuyaient vers Alexandre. Mais lorsque le roi, qui vit venir les ennemis en désordre et débandés, eut commencé à les attaquer avec sa phalange en bataille, en même temps les Thébains prirent la fuite, et montrèrent tant de trouble, qu'ils ne songèrent pas seulement à fermer les portes par où ils étaient rentrés dans la ville; et cependant ceux qui étaient dans la citadelle firent aussitôt une sortie dans les rues qui étaient au-dessous d'eux. Ainsi la plus noble des villes de la Grèce fut prise dans le même jour qu'elle fut assiégée; l'on y exerça toutes sortes de cruautés, l'on y tua indifféremment et les hommes et les femmes, et l'on n'y épargna pas même les enfants.

demandé quelle elle était et pour quel crime on l'amenait devant lui: « Je suis sœur, répondit-elle avec une voix ferme et un visage assuré, je suis sœur de ce Théagène qui fut général des Thébains et qui mourut en défendant la liberté de la Grèce. J'ai tué un voleur, pour venger l'injure qu'il a faite à ma chasteté: si vous voulez qu'on lui satisfasse par mon supplice, sachez qu'après la perte de la pudicité, il n'y a rien qu'une honnête femme méprise plus que la vie. Quelque diligence qu'on apporte à me punir, je mourrai toujours trop tard, puisque j'ai la honte de survivre à mon honneur et à mon pays. » Lorsqu'Alexandre eut entendu parler Timoclée, il prononça que le mort avait été justement puni, et qu'il ne voulait pas que l'on fit violence aux femmes libres enfin après l'avoir louée de son action, il lui donna la liberté, et la donna en sa faveur à tous ses parents, avec la permission de se retirer où chacun le désirerait.

:

Il pardonna aussi à tous les descendants de PinMais cette inhumanité fut un effet de la haine des dare 3, pour faire honneur à ce poëte qui avait loué Phocéens, de ceux de Platée, d'Orchomène et des dans ses vers Alexandre son aïeul, et défendit Thespiens 3, à qui le voisinage et la puissance de que l'on brûlât sa maison; car non-seulement il aimait Thèbes avaient autrefois été nuisibles tandis qu'elle la vertu présente, mais il avait du respect pour la était florissante; car les Macédoniens ne passèrent mémoire des grands hommes, et honorait de ses point les bornes que prescrit le droit de la guerre. bienfaits leur postérité. En effet, lorsqu'il eut vaincu Enfin quand on eut fait cesser le carnage, après en Darius, il envoya aux Crotoniates 4 une partie de avoir tué plus de six mille, on prit les autres pri- son butin, parce que, durant la guerre de Xerxès, sonniers, et l'on vendit jusqu'au nombre de trente- lorsque toutes les autres colonies des Grecs désessix mille personnes libres. Clitarque a laissé par écrit péraient de la Grèce, ils envoyèrent une galère à qu'on fit quatre cent quarante talents de tout le bu-Salamine sous la conduite de Phayllus 5. Davantage, tin 4; et d'autres disent qu'on tira cet argent de la

Plut. Alex. 19; Diod. Sic. XVII, 9. - Arrian. 1, 8; Polycen. Strat. iv, 3, 12; Diod. Sic. xvi, 13, 14. - 3 Arrian. 1. c. Athenæ. IV.

1 Plut. Alex. 19; Ælian. Var. hist, XII. 7. — 2 Plut. Alex. 1. c; Id. de virtute mulierum, 46; Arrian. 1, 9; Polycen. Strat. viii, 39; Dio Chrysost. orat. 4.3 Arrian. 1. c.; Ælian. V. H. Xur, 7. 'Plut. Alex. 64, - Herodot. vii, 47.

SUPPLÉMENTS, LIV. I.

il fit de l'honneur et des présents à ceux de Platée, à cause que leurs ancêtres avaient donné de leurs terres aux Grecs qui avaient combattu contre Mardonius. XIV. Il y eut au reste beaucoup de présages qui précédèrent cette désolation des Thébains. Trois mois avant qu'Alexandre y arrivât, on vit dans le temple de Cérès, que l'on appelle Thesmophoros, une toile noire d'araignée qui avait paru toute blanche au temps que la bataille de Leuctres éleva la ville de Thèbes au plus haut degré de son bonheur. Davantage, environ sur l'arrivée des Macédoniens, on vit suer des statues qui étaient dans la grande place de cette ville; il sortit un mugissement horrible du lac qui est auprès d'Oncheste; la fontaine de Dircé jeta du sang au lieu d'eau. Tous ces prodiges ensemble étaient sans doute assez capables d'épouvanter des opiniâtres, si la présomption et l'orgueil n'eussent contribué de nouveau à perdre un peuple destiné à cette sanglante infortune.

En effet, les Thébains, considérant la gloire et la réputation de leurs ancêtres, dont ils avaient négligé les mœurs et la discipline, et se promettant la même fortune, bien qu'ils n'eussent pas la même vertu, hâtèrent la chute et la ruine de leur patrie, lorsqu'ils n'appréhendèrent point d'opposer un peu plus de dix mille hommes à trente mille hommes de pied 3 et à trois mille de cheval, enfin à une vieille armée qui avait remporté tant de victoires. Au reste, lorsqu'Alexandre se fut rendu maître de Thèbes, il demanda dans l'assemblée des alliés 4 comment ils étaient d'avis que l'on traitât cette ville; il y avait entre eux des Phocéens et un grand nombre de Béotiens, de qui les anciennes discordes qu'ils avaient eues avec Thèbes ne s'étaient souvent accommodées qu'à leur désavantage et à leur perte, et qui ne croyaient pas avoir satisfait à leur haine et pourvu à leur sûreté tandis que Thèbes subsisterait. Ils obtinrent donc qu'on en abattrait les murailles et les édifices, et que ses terres seraient divisées entre les victorieux à la volonté du roi.

Ainsi une seule journée enleva, pour ainsi dire, du
milieu de la Grèce cette ville illustre, qui pouvait se
vanter d'avoir produit non-seulement de grands
hommes, mais même des dieux 5. Ainsi elle périt
en un jour, après avoir été habitée par le même
peuple durant presque huit cents ans, depuis l'oracle
des corbeaux. Car autrefois, lorsque les Béotiens
eurent été chassés par les Thraces et par les Pélas-
qu'a-
giens, ils recurent cette réponse de l'oracle : «<
près quatre siècles ils retourneraient en leur patrie,
et que cependant ils demcurassent où ils verraient
des corbeaux blancs. » Quand ils furent donc arri-
vés dans la Thessalie auprès de la ville d'Arus,
ils s'arrêtèrent en un endroit où ils virent des cor-
beaux blancs que des enfants avaient faits avec du
plâtre. Au reste, la ville de Thèbes fut rasée au son
de la flûte, comme Lysandre avait fait raser Athè-
nes soixante ans auparavant 7.、

1 Plut. Aristid. 25. Diod. Sic. xvII, 10; Pausan. IX.
3 Diod. XVII, 9. — Arrian. 1, 9; Justin. x1, 3; Diod. xvII,
14; Plut. Alex. 19; Æsch. contr. Ctesiph. Dinarc. contr. De-
7 Plut.
6 Diod. XIX, 53.
- Justin. XI, 4. —
mosth.
Lysand. 28.

Néanmoins Alexandre commanda que l'on épargnât les temples et tous les autres lieux sacrés, et prit garde avec soin que l'on n'y fit aucun dommage il par négligence ou par avarice 1. Car, outre qu'il avait naturellement un grand respect pour les dieux, avait naguère été touché de l'aventure de quelques soldats qui furent frappés du tonnerre et consumés du feu du ciel en voulant piller un temple des Cabires qui était bâti devant leur ville. On ne toucha point aussi à toutes les statues qui avaient été dressées dans les lieux publics, ou aux dieux, ou aux hommes illustres ; et l'on a laissé par écrit que, durant le pillage, il y eut des habitants qui cachèrent leur or dans les replis des habits de ces statues, et qu'on l'y trouva encore vingt ans après, lorsque Cassandre, fils d'Antipater, rétablit la ville de Thèbes. Ce qu'il ne fit pas tant, dit-on, par la compassion qu'il eut des fugitifs de cette ville, que pour faire blâmer Alexandre, qu'il avait toujours haï.

Mais, bien qu'il eût rétabli les murailles de cette ville, il n'y rétablit pas pourtant ni les anciennes mœurs, ni son ancienne fortune. Elle ne se releva pas pour croître et pour devenir florissante; mais comme ensuite elle fut toujours persécutée par des infortunes diverses, à peine a-t-elle conservé jusqu'à nous la forme et l'apparence d'une ville médiocre. On dit qu'Alexandre se repentit depuis de l'avoir ruinée 3, parce qu'en la ruinant, il avait arraché comme l'un des yeux de la Grèce. Au moins il attribua le meurtre de Clitus et la lâcheté des Macédoniens, qui refusèrent avec tant d'opiniâtreté de passer plus avant dans les Indes, à la colère de Bacchus, qui voulut ainsi le punir d'avoir détruit sa patrie. Il s'en est même trouvé qui ont cru que la mort du roi, qui procéda d'un excès de vin, fut une vengeance de ce dieu 4.

Enfin, après avoir fait toutes ces choses, il envoya dire aux Athéniens 5 « qu'on lui livrât les orateurs qui leur donnaient si souvent la hardiesse de se révolter contre les Macédoniens; ou que, s'ils refusaient de les livrer, ils devaient attendre les mêmes récompenses de leur orgueil que les Thébains en avaient Lorsque Phocion, à qui l'intégrité de sa reçues. >> vie donnait un grand crédit parmi le peuple, eut remontré qu'on ne devait pas irriter un jeune prince victorieux, et qu'il eut exhorté ceux que regardait le péril de donner leur sang pour le salut de la patrie, par une généreuse imitation des filles de Lée et d'Hyacinthe; Démosthène, qu'on demandait sur tous les autres, se leva en même temps, et dit <«< que les Athéniens se trompaient s'ils croyaient s'affranchir du péril qui les menaçait par la reddition de quelques-uns; que les Macédoniens artificieux demandaient ceux-là particulièrement dont le courage et la probité leur étaient contraires et odieux; que, quand on aurait éloigné les protecteurs de la liberté publique, ils se jetteraient dans la ville abandonnée de tout secours, comme des loups sur un troupeau qui n'a plus de chiens qui le gardent 6.

1 Suid. ex Polyb. v, 10.2 Pausan. Ix; Athen. 1, 15.

3 Plut. Alex. 21; Fragm. Agatharch. apud Photium. Athen. x, 9. - 5 Diod. xvII, 15; Arrian. 1, 10; Plut. Phoc. . Plut. Demosth. 33.

21.

Démosthène avait fait beaucoup d'actions qui lui faisaient croire justement qu'il ne devait point espérer de grâce des Macédoniens. Il avait persuadé, après le meurtre de Philippe, qu'on bâtit une chapelle en l'honneur de Pausanias', qu'on rendît aux dieux des actions de grâces, et qu'on ordonnât enfin toutes les choses qu'on a coutume de faire dans une réjouissance publique. Il avait appelé Alexandre tantôt enfant et tantôt margites, pour dire que c'était un prince sans conduite et sans jugement; et comme les Perses l'avaient gagné par leur or, il avait été le flambeau et, pour ainsi dire, la trompette de toutes les guerres que les Grecs avaient entreprises contre Alexandre et contre Philippe. Il avait ouvertement sollicité Attalus, qui était le plus grand ennemi d'Alexandre 3, à lui déclarer la guerre, et lui avait promis l'alliance et le secours des Athéniens 4.

D'ailleurs la ville d'Athènes n'avait pas fait de moindres fautes; elle avait fait abattre toutes les statues de Philippe 5, ou en avait fait servir la matière à des choses viles et basses; et le peuple aveugle et changeant, et qui ne se met pas en peine de l'avenir, avait commis dans sa fureur, à la persuasion d'un petit nombre de séditieux, toutes les indignités dont il est capable. Mais, de toutes les choses que firent les Athéniens par mépris et par orgueil, il n'y en eut point qui toucha plus Alexandre que l'affection qu'ils témoignèrent aux Thébains 6. Car ils avaient reçu chez eux, contre sa défense expresse, tous les Thébains qui se sauvèrent parmi les ruines de leur patrie, et montrèrent tant de douleur de leur infortune, que la tristesse publique fut cause qu'ils remirent à une autre fois la solennité des fêtes qu'ils célébraient tous les ans en l'honneur de Bacchus avec une dévotion particulière. Néanmoins comme la passion qu'il avait pour la guerre de Perse occupait tout son esprit, il aimait mieux pardonner aux Grecs les injures qu'ils lui avaient faites, que d'en poursuivre la vengeance.

C'est pourquoi lorsque Démades 7, que Philippe avait aimé, lui eut présenté les prières de la ville, il fit grâce aux Athéniens, à condition que de Démosthène, de Lycurgue et de tous les autres qu'il avait demandés, ils n'enverraient en exil que Charidème 8. Ce banni se retira chez les Perses, à qui il fut longtemps utile; mais enfin il fut tué par le commandement de Darius 9, à cause de la liberté de sa langue. Il y eut aussi d'autres Athéniens d'assez grande considération qui abandonnèrent la ville par la haine qu'ils portaient au roi 1o, et qui, s'étant retirés chez ses ennemis, donnèrent ensuite beaucoup d'affaires aux Macédoniens. Après tous ces succès, il ne restait plus personne en Grèce qui osât se fier à ses forces, voyant la ruine des Thébains, dont les soldats pesamment armés étaient en si

1 Esch. contr. Ctesiph. - 2 Plut. Demosth. 1. c; Suidas voc. Mapyítns. -3 Q. Curt. vi, 9; Diod. XVII, 2. — Diod. XVI, 4, 5.- Dio, orat. 38.6 Æsch. contr. Ctesiph.; Pausan. Ix; Justin. XI, 4. - Plut. Demosth. 33; Diod. xvII, 15. 8 Arrian. 1, 10; Plut. in x orat. 7; Dinarch. cont. Demosth. 'Q. Curt. III, 2; Dion. XVII, 30. Q. Curt. I, 13; Diod. XVI,

25.

grande réputation, ou qui se voulût assurer aux fortifications d'une ville, quand on se mettait devant les yeux que l'on avait pris Leucadie. En effet, le roi dompta par la faim les Leucadiens, superbes par la situation de leur ville et par la quantité de vivres dont ils avaient fait provision pour soutenir un long siége. Car, après s'être rendu maître de toutes les places d'alentour, il souffrit que leurs habitants se retirassent dans Leucadie1; et, comme la multitude s'y augmentait de jour en jour, on y eut bientôt épuisé de si grandes provisions.

Alors il lui vint des ambassadeurs du Péloponnèse pour le féliciter des victoires qu'il avait remportées sur les Barbares, et même d'avoir châtié l'insolence et la témérité de quelques Grecs. Les Arcades, qui avaient commencé à remuer pour donner secours aux Thébains, l'assurèrent qu'ils avaient condamné à mort ceux qui leur avaient inspiré cette fureur; les Éléens représentèrent qu'ils avaient rappelé leurs bannis par cette raison seulement qu'on leur avait fait savoir qu'ils étaient chers à Alexandre; et les Étoliens firent des excuses que, parmi de si grands troubles de la Grèce, leur nation n'eût pas été exempte de quelque sorte de remuements *.

Les Mégariens firent rire le roi et ceux qui étaient à l'entour de lui par un nouveau genre d'honneur 3, lui disant qu'en faveur de l'affection qu'il avait pour les Grecs, et en considération des grands biens dont il les avait comblés, on lui avait donné droit de bourgeoisie dans Mégare par une ordon. nance du peuple; mais ayant aussitôt appris qu'on n'avait jamais fait cet honneur qu'à Hercule, il le reçut avec joie. Il répondit à tous les autres qu'il n'avait rien en plus grande recommandation que le repos et le salut de la Grèce ; et que, pourvu qu'ils s'empêchassent de rien entreprendre à l'avenir, il leur accordait volontiers le pardon des fautes passées. Mais comme il se défiait particulièrement des Spartiates 4, il rétablit dans Messène les enfants de Psilias qui en avaient été chassés. Il donna à Chéron Pellène, ville des Achaïens, et mit de ses créatures dans Sicyone et dans les autres villes du Péloponnèse, pour observer de plus près les desseins et la contenance des Lacédémoniens.

Au reste, il employa peu de mois à exécuter tant de grandes choses; et durant ce peu de temps il acheva une guerre si grande et si formidable avec moins de peine qu'un autre ne se la serait imaginée. En effet, il confessa qu'il devait cette victoire à la seule diligence 5; car, quand on lui demanda comment il avait pu subjuguer la Grèce, « En ne remettant rien au lendemain,» répondit-il.

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LIVRE SECOND.

SOMMAIRE.

--

I. Discours de la domination des Perses jusqu'au temps d'Alexandre. Les Perses le méprisent, et bientôt après ils le craignent. Ils se préparent à la guerre. Merveilles du mont Ida. Divins exploits d'Alexandre. — II. Il mon. tre qu'il est nécessaire de faire la guerre contre les Perses. — III. Il passe en Perse avec son armée, laisse Antipater pour gouverneur dans la Macédoine, donne tout son patrimoine et ne se réserve que l'espérance. Il arrive en vingt jours sur les rivages de l'Hellespont. Description des pays qui en sont proches. IV. Il honore le tombeau d'Achille. Sa marche dans l'Asie. Prise de quantité de villes. Conseil des satrapes. Orgueil de Darius. — V. Ruse d'Alexandre pour gagner Memnon, le plus grand capitaine des Perses. Faux prodige dont il anime ses soldats. Il passe le Granique, défait les Perses et récompense les siens, aussi bien les morts que les vivants. VI. Ses actions de grâce à la déesse Minerve. Il reçoit plusieurs peuples sous son obéissance, sans leur imposer de nouveaux tributs. La ville de Sardis lui est livrée. Il découvre les pratiques de Démosthène. Il tâche à gagner Phocion. Il prend Éphèse, en fait une république, et traite de même les autres villes. Estime qu'il fait d'Apelle. VII. Il est averti en songe de faire bâtir une ville aux Smyrnéens. Il veut faire couper l'isthme entre Clazomène et Téos. Il joint Clazomène à la terre ferme. Il assiége et prend Milet, et rend la liberté aux habitants. Prodige arrivé dans le temple que quelques soldats voulaient piller. Un enfant est aimé d'un dauphin.-VIII. Alexandre contraint les vaisseaux des ennemis de se retirer. Il congédie son armée navale. Ses raisons pour cela. Il entre dans la Carie. Il y prend quantité de villes. Il rétablit la princesse Ada dans son royaume, et cette action luiga. gne l'amitié des peuples. - IX. Il assiége Halicarnasse. Il tente en vain la ville de Minde. Sortie de ceux d'Halicarnasse pour empêcher ses travaux. Témérité de deux soldats, qui est cause d'un grand combat. Sagesse et modéra

tion de Memnon, capitaine des Perses.-X. Autre sortie de ceux d'Halicarnasse. Ils sont repoussés. Ils mettent le feu dans leur ville, l'abandonnent, et se retirent dans deux citadelles, qu'Alexandre prend bientôt après. - XI. Alexandre fait honneur à une statue de Théodecte. Il fait punir Alexandre Lyncestes, qui conspirait contre lui. Présage qu'il découvrirait cette trahison. Il fait un bon traitement aux Juifs. Il adore le nom du vrai Dieu. Il voit dans Jérusalem les livres des prophètes. Il fait des offrandes dans le temple. - XII. Il défait les Barbares qui veulent lui empêcher les passages. Memnon fait dessein de transporter la guerre dans la Macédoine; il a de l'avantage sur les alliés des Macédoniens; il meurt de peste dans un si heureux commencement.

1. En ce temps-là Darius était roi des Perses, et avait été élevé dans le trône un peu devant la mort de Philippe, par les pratiques d'un eunuque appelé Bagoas. Car, après la mort du roi Ochus et de tous ceux du sang royal, Bagoas, qui ne pouvait retenir pour lui la puissance et la couronne, voulut faire en sorte au moins qu'on la dût à ses services, s'imaginant qu'il aurait toujours du crédit auprès d'un prince qu'il se serait rendu redevable par un 'Diod. Sic. xvII, 5, sqq; Arrian. n, 14; Strab. xv; Q. Curt. VI, 3.

bien de cette importance. Toutefois les peuples n'estimaient pas Darius indigne de cette fortune; et d'ailleurs il avait quelque alliance avec la maison royale: en effet, Ostanes, qui était oncle d'Ochus, était père d'Arsannes, et Arsannes de Codoman; car Darius se nommait ainsi tandis qu'il était homme privé; mais, après qu'il fut monté sur le trône de Cyrus, il quitta son premier nom, suivant la coutume des Perses', et se fit appeler Darius. Davantage, il était grand homme de guerre, et avait fait concevoir une glorieuse estime de sa vertu et de son courage, ayant vaincu dans un duel le plus vaillant des ennemis, qui était venu défier le plus brave du parti contraire, tandis qu'Ochus faisait la guerre contre les Cadusiens. Il fut le dixième roi des Perses depuis Cyrus, le fondateur de cet empire. Car Ochus avait succédé à Artaxerxès son père, Artaxerxès à Darius, à qui Artaxerxès, fils de Xerxès, avait laissé le royaume; et Xerxès l'avait reçu de Darius son père. Quant à Darius, il était fils d'Hystaspe; et après que la maison de Cyrus eut été éteinte en la personne de Cambyse, il arracha le sceptre aux mages par une illustre conspiration de sept grands seigneurs de la Perse 3.

L'empire des Perses fut florissant et glorieux sous le règne de ces rois durant presque deux cent trente années, tandis que cette nation, qui ignorait les voluptés dans ses courageux commencements, combattit pour la liberté, pour la gloire et pour la puissance 4. Mais depuis, quand elle crut avoir gagné les récompenses de sa vertu, elle commença à la mépriser, et demeura moins appuyée par sa vigueur et par ses forces que par la réputation du pouvoir qu'elle tenait de ses ancêtres. Elle mit toute son espérance en la grandeur de ses richesses 5, avec lesquelles néanmoins elle ne combattit pas contre les Grecs plus heureusement qu'avec ses armes. Enfin les Perses voyant qu'ils avançaient peu par leur or et par leur argent contre la force d'Alexandre, et qu'étant abandonnés de tout secours étranger, ils devaient marcher eux-mêmes contre une puissance si redoutable, la nécessité les contraignit de se résoudre à quelques efforts; mais, comme ils étaient abattus par la mollesse et par les délices, ne purent s'opposer à la chute de leur fortune. En effet, la nécessité réveille l'esprit et le courage; et le luxe et la lâcheté suivent ordinairement les richesses et l'abondance de toutes choses.

ils

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de soin et de diligence, comme pour une longue et cruelle guerre. Or, d'autant qu'ils avaient éprouvé, par les batailles précédentes, que les soldats asiatiques ne valent pas les européens, ils envoyèrent des gens en Grèce, qui y levèrent cinquante mille hommes de la plus vigoureuse jeunesse ; et l'on en donna la conduite à Memnon Rhodien, dont les Perses avaient déjà reconnu la fidélité et le courage en plusieurs occasions. Il eut ordre de s'emparer de Cysique, et y alla à grandes journées de sorte qu'après avoir passé par la Phrygie, où elle se joint à la Troade, il arriva bientôt au mont Ida, qui montre par le nom qu'il porte la nature de son assiette, car les anciens appelaient Ida tous les lieux ombragés d'arbres. Cette montagne s'élève plus haut que toutes les autres montagnes qui regardent vers l'Hellespont3. Il y a en cet endroit une caverne que les fables rendent vénérable et de grande réputation, car on dit que ce fut là que Pâris, qui fut élevé sur le mont Ida, après avoir été exposé par le commandement de son père, considéra la beauté des trois déesses et qu'il en fit le jugement.

On dit aussi que cette montagne fut la patrie des Corybantes ou des Dactyles Idéens 4, qui trouvèrent les premiers l'usage du fer par l'instruction de Cybèle, et qui firent paraître au monde ce métal douteux et ambigu, car il est malaisé de dire s'il est plutôt un soulagement dans la nécessité et dans le travail, qu'un instrument de la fureur. On rapporte encore une chose du mont Ida qui est digne d'admiration : qu'environ au lever de la canicule, les vents sont impétueux au bas de cette montagne, et que l'air demeure tranquille sur son sommet ; que quand même il reste encore beaucoup de nuit 5, on voit de là le soleil, non pas en forme d'un globe, mais étendu en largeur; qu'après avoir embrassé l'un et l'autre côté de cette montagne, comme divisé en plusieurs feux, il se ramasse peu à peu; que quand le jour approche, il ne remplit guère plus d'espace qu'en contiendrait un arpent de terre; et que quelque temps après il reprend sa forme ordinaire, et poursuit son cours comme de coutume. Pour moi, je juge que quand l'image encore imparfaite du soleil levant s'étend parmi l'air qui est resserré par la gelée de la nuit, et qui n'est point agité de vents, on voit paraître ce faux miracle jusqu'à ce que cette gelée se dissipant par la force de la chaleur, laisse voir librement eet astre dans son état ordinaire. Car tandis que l'air est serein, les rayons le pénètrent facilement; mais lorsqu'il est resserré, il les empêche de passer outre ; et comme s'ils étaient reçus dans un miroir, il les étend et les élargit avec une augmentation de lumière.

Au reste, le territoire de Cysique s'étend du pied du mont Ida vers la Propontide 7. La ville est bâtie au milieu d'une île médiocre, et tient à la terre ferme par le moyen de deux ponts. Mais Alexandre

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entreprit cet ouvrage quelque temps après, et était sur mer pendant le voyage de Memnon. Enfin Memnon attaqua inopinément Cysique; mais les habitants se défendirent et le repoussèrent courageusement; de sorte que n'ayant pu prendre la ville, il en pilla le territoire et en remporta un grand butin.

D'un autre côté, les capitaines macédoniens ne se tenaient pas en repos. Parménion prit la ville de Grinée dans l'Éolie, et mit en servitude tous les habitants. Ensuite ayant passé le Caïque, il assiégea Pitane, ville riche et commode par les deux ports qu'elle avait pour recevoir des troupes de l'Europe; mais l'arrivée de Memnon le contraignit de lever ce siége. Calas, qui faisait la guerre dans la Troade avec un petit nombre de Macédoniens et de soldats mercenaires, donna bataille contre les Perses; mais, voyant qu'il n'était pas assez fort contre la multi · tude des ennemis, il se retira à Rhetée.

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II. Cependant Alexandre étant de retour dans la Macédoine, après avoir donné ordre aux affaires de la Grèce, tint conseil avec ses plus familiers pour savoir ce qu'il fallait faire et ce qu'il fallait éviter, avant que de commencer une guerre de cette impor tance. Antipater et Parménion, qui étaient les plus considérables par l'âge et par l'autorité, lui remnontrèrent qu'il ne devait pas exposer en lui seul le salut de tout l'empire à l'incertitude de la fortune; qu'il devait attendre qu'il eût des enfants; que quand il aurait assuré la paix et l'espérance de l'État, il serait temps de songer à son agrandissement. En effet, il ne restait plus personne du sang de Philippe qui fût digne de la couronne; Olympias avait fait mourir les enfants de Cléopâtre, et l'on croyait qu'Aridée aurait déshonoré le trône par le trouble de son esprit, et par l'infamie de sa mère 2. Mais le roi, qui ne pouvait souffrir le repos, ne se proposait que la guerre, et l'honneur qui revient de la victoire. Véritablement, leur dit-il, ce n'est pas sans raison que, comme gens de bien et passionnés pour la patrie, vous êtes en inquiétude pour les choses qui la regardent. En effet, on ne peut nier que nous n'entreprenions une chose difficile ; et si, après l'avoir commencée témérairement, le succès la fait aussi condamner, il n'y a point de repentir qui soit capable de réparer cette faute. Ainsi, avant que de faire voile, nous devons consulter si nous nous embarquerons, ou si nous demeurerons au port; mais, quand nous sommes abandonnés aux vents et aux flots, alors notre course dépend de leur inconstance et de leur caprice. C'est pourquoi je ne trouve point mauvais que votre opinion soit différente de la mienne; au contraire, je fais état de votre franchise, et je vous prie de la conserver, et de répondre librement à toutes les choses que je vous dirai. Ceux qui veulent mériter d'être appelés les amis d'un roi se proposent moins, en le conseillant, sa faveur et son amitié, que sa gloire et son intérêt. Et quiconque est d'avis qu'on fasse les choses d'une autre façon qu'il ne les ferait lui-même, il n'instruit pas celui qui lui demande conseil, mais il le trompe.

'Diod. XVII, 16.- Athen. in hist. de Philop.; Plut. Alex. 124; Justin. XIN, 2.

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