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CIMON.

SOMMAIRE.

CHAP. I. Cimon, héritier des fers paternels, est délivré par sa femme. II. Ses qualités et ses exploits. Il défait, le même jour, les Perses sur mer et sur terre. III. est banni par l'ostracisme. Son rappel. Il meurt à Citium, après avoir ménagé la paix entre Athènes et Sparte. IV. Son éloge.

I. Cimon, fils de Miltiade, naquit à Athènes. Sa jeunesse fut éprouvée. Son père n'ayant pu payer l'amende à laquelle il avait été condamné, était mort en prison, et Cimon, détenu comme lui, ne pouvait recouvrer la liberté avant d'avoir acquitté la dette paternelle : c'était la loi d'Athènes. Il avait épousé sa sœur germaine Elpinice qu'il aimait; car il est permis aux Athéniens d'épouser leur sœur de père. Un certain Callias, homme obscur mais riche, et qui avait gagné sa fortune dans les mines, voulait épouser Elpinice. Il la demanda à Cimon, en lui proposant de payer l'amende de son père, s'il consentait. Cimon rejeta cette proposition avec mépris; mais Elpinice déclara que, puisqu'elle pouvait l'empêcher, elle ne souffrirait pas que le fils de Miltiade mourût dans les fers; et qu'elle épouserait Callias s'il tenait sa promesse.

II. Cimon ayant recouvré la liberté, parvint rapidement aux premières dignités. Il était éloquent, libéral, également habile dans la science du droit, dans l'art de la guerre qu'il avait appris dès l'enfance, en suivant son père dans les camps. Tous ces avantages lui donnèrent sur le peuple

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I. Cimon, Miltiadis filius, Atheniensis, duro admodum initio usus est adolescentiæ. Nam, quum pater ejus litem æstimatam populo solvere non potuisset, ob eamque causam in vinculis publicis decessisset, Cimon eadem custodia tenebatur, neque legibus Atheniensium emitti poterat, nisi pecuniam, qua pater multatus esset, solvisset. Habebat autem in matrimonio sororem suam germanam, no. mine Elpinicem, non magis amore, quam patrio more ductus: nam Atheniensibus licet eodem patre natas uxores ducere. Hujus conjugii cupidus Callias quidam, non tam generosus quam pecuniosus, qui magnas pecunias ex meLallis fecerat, egit cum Cimone, ut eam sibi uxorem daret id si impetrasset, se pro illo pecuniam soluturum. Is quum talem conditionem aspernaretur, Elpinice negavit se passurum Miltiadis progeniem in vinculis publicis interire, quoniam prohibere posset, seque Calliæ nupturam, si ea, quæ polliceretur, præstitisset.

un empire absolu, et la grande autorité qu'il eut plus tard sur l'armée. La première fois qu'il commanda en chef, il mit en fuite, près du fleuve Strymon, une nombreuse armée de Thraces. Il bâtit la ville d'Amphipolis, et y envoya une colonie de dix mille Athéniens. Il vainquit, encore près de Mycale, une flotte de Cypriens et de Phéniciens, forte de deux cents vaisseaux, dont il s'empara. Le même jour, il combattit sur terre avec autant de bonheur. A peine maître de la flotte, il fit débarquer ses troupes, et, chargeant les barbares, les renversa du premier choc. Cette victoire lui valut un riche butin. En retournant à Athènes, il fit rentrer dans le devoir quelques îles que la rigueur de la domination athénienne avait poussées à la révolte, et affermit dans leurs bonnes dispositions celles qui étaient restées fidèles. Mais il dépeupla l'île de Scyros, alors habitée par les Dolopes, et qui lui avait opposé une résistance opiniâtre. Il chassa les anciens habitants de l'île et de la ville, et distribua les terres à ses concitoyens. Il n'eut qu'à se montrer pour abattre l'orgueil des Thasiens, qui se fiaient sur leurs richesses. On décora, avec les dépouilles qu'il avait rapportées, le côté méridional de la citadelle d'Athènes.

III. Ces succès, qui l'élevaient si fort au-dessus de ses concitoyens, le rendirent victime de l'envie comme Miltiade et tant d'illustres citoyens d'Athènes. Il fut condamné à dix ans d'exil par cette sorte de jugement qu'on appelle l'ostracisme. Mais les Athéniens sentirent leur injustice plus tôt que lui son exil. Il supportait l'ingrati

II. Tali modo custodia liberatus Cimon celeriter ad principatum pervenit. Habebat enim satis eloquentiæ, summam liberalitatem, magnam prudentiam quum juris civilis, tum rei militaris, quod cum patre a puero in exercitibus fuerat versatus. Itaque hic et populum urbanum in sua tenuit potestate, et apud exercitum plurimum valuit auctoritate. Primum imperator apud flumen Strymona magnas copias Thracum fugavit : oppidum Amphipolim constituit, eoque decem millia Atheniensium in coloniam misit. Idem iterum apud Mycalen Cypriorum et Phonicum ducentarum navium classem devictam cepit; eodemque die pari fortuna in terra usus est: namque hostium navibus captis, statim ex classe copias suas eduxit, barbarorum uno concursu maximam vim prostravit. Qua victoria magna præda potitus, quum domum reverteretur, quod jam nonnullæ insulæ, propter acerbitatem imperii, defecerant, bene animatas confirmavit, alienatas ad offi cium redire coegit. Scyrum, quam eo tempore Dolopes incolebant, quod contumacius se gesserant, vacuefecit, sessores veteres urbe insulaque ejecit, agros civibus divisit. Thasios, opulentia fretos, suo adventu fregit. His ex manubiis arx Athenarum, qua ad meridiem vergit, est or

nata.

III. Quibus rebus quum unus in civitate maxime flore. ret, incidit in eamdem invidiam, quam pater suus ceterique Atheniensium principes: nam testarum suffragiis, quod illi ostracismum vocant, decem annorum exsilio multatus

tude de sa patrie avec la résignation d'une, Ausşi ne doit-on pas s'étonner si sa vie fut si calme âme supérieure, lorsque les Lacédémoniens et sa mort si regrettée.

déclarèrent la guerre aux Athéniens. On se souvint alors de ce grand homme qu'on avait éloigné. On le rappela après cinq ans d'exil; mais au lieu de revenir à Athènes, Cimon, qui avait été accueilli chez les Lacédémoniens, se rendit à Sparte, et ménagea la paix entre ces deux puissantes républiques, pensant qu'elles avaient bien plus d'avantage à rester unies qu'à se faire la guerre. Peu de temps après, on l'envoya, à la tête d'une flotte de deux cents vaisseaux, contre l'île de Chypre. Il l'avait déjà réduite en partie, lorsqu'il fut attaqué d'une maladie dont il mourut à Citium., ....

IV. Cimon manqua longtemps aux Athéniens dans la paix et dans la guerre. Il était si libéral, qu'il ne mit jamais de gardiens dans ses fermes et ses jardins pour surveiller les fruits: il voulait que chacun pût jouir de son bien sans empêchement. Lorsqu'il sortait, il avait soin que ses esclaves fussent munis d'argent, pour assister surle-champ ceux qui avaient besoin de son secours : il eût craint qu'un délai ne fût pris pour un refus. Il se dépouilla souvent de son manteau pour en couvrir un malheureux mal vêtu. Chaque jour sa table était servie de manière à recevoir ceux qu'il rencontrait sur la place publique, et qui n'avaient pas d'invitation. C'est un usage auquel il ne manqua jamais. Tout le monde pouvait comp. ter sur son crédit, sur ses soins, sur sa bourse. Il enrichit plusieurs de ses concitoyens, et fit enterrer à ses frais beaucoup de pauvres qui n'avaient pas laissé de quoi payer leurs funérailles.

est. Cujus facti celerius Athenienses, quam ipsum, pœnituit. Nam, quum ille forti animo invidiæ ingratorum civium cessisset, bellumque Lacedæmonii Atheniensibus indixissent, confestim notæ ejus virtutis desiderium consecutum est. Itaque post annum quintum, quam expulsus erat, in patriam revocatus est. Ille, quod hospitio Lacedæmoniorum utebatur, satius existimans contendere Lacedæmonem, sua sponte est profectus, pacemque inter duas potentissimas civitates conciliavit. Post neque ita multo, Cyprum cum ducentis navibus imperator missus, quum ejus majorem partem insula devicisset, in morbum implicitus, in oppido Citio est mortuus.

IV. Hunc Athenienses non solum in bello, sed in pace diu desideraverunt. Fuit enim tanta liberalitate, quum compluribus locis prædia hortosque haberet, ut nunquam in eis custodem imposuerit fructus servandi gratia, ne quis impediretur, quo minus ejus rebus, quibus quisque vellet, frueretur. Semper eum pedissequi cum nummis sunt secuti, ut, si quis opis ejus indigeret, haberet, quod statim daret, ne differendo videretur negare. Sæpe, quum aliquem offensum fortuna videret minus bene vestitum, suum amiculum dedit. Quotidie sic coena ei coquebatur, ut, quos invocatos vidisset in foro, omnes convocaret; quod facere nullum diem prætermittebat. Nulli fides ejus, nulli opera, nulli res familiaris defuit. Multos locupletavit; complures pauperes mortuos, qui, unde efferrentur, non reliquissent, CORNELIUS NEPOS.

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I. Lysandre le Lacédémonien a laissé une grande réputation, qu'il a due à son bonheur plutôt qu'à son mérite. On sait qu'il défit les Athéniens, qui, depuis vingt-six ans, étaient en guerre avec le Péloponnèse; mais ce qu'on ignore, c'est à quelle circonstance il dut la victoire. Ce n'est pas le courage de ses troupes qui la lui donna, mais l'indiscipline de l'ennemi. Les Athéniens, méprisant la voix de leurs chefs, quittèrent leurs vaisseaux pour se répandre dans les campagnes, et se livrèrent ainsi à l'ennemi. Cette défaite soumit leur patrie aux Lacédémoniens. La victoire enivra Lysandre, qui était remuant et audacieux. L'abus qu'il fit de son pouvoir rendit ses concitoyens odieux à toute la Grèce. Ils avaient déclaré en prenant les armes qu'ils n'avaient d'autre but que de renverser la domination des Athéniens, dont le joug était dur et orgueilleux. Mais lorsque Lysandre eut détruit la flotte athénienné au combat d'Ægos-Potamos,

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I. Lysander, Lacedæmonius, magnam reliquit sui famam magis felicitate, quam virtute partam. Athenienses enim, in Peloponnesio sexto et vicesimo anno bellum gerentes, confecisse apparet id qua ratione consecutus sit, latet. Non enim virtute sui exercitus, sed immodestia factum est adversariorum; qui, quod dicto audientes imperatoribus suis non erant, dispalati in agris, relictis navibus, in hostium venerunt potestatem. Quo facto Athenienses se Lacedæmoniis dediderunt. Hac victoria Lysander elatus, quum antea semper factiosus audaxque fuisset, sic sibi indulsit, ut ejus opera in maximum odium Græciæ Lacedæmonii pervenerint. Nam quum hanc causam Lacedæmonii dictitassent sibi esse belli, ut Atheniensium

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il ne songea qu'à s'emparer des villes de la Grèce, prétextant l'intérêt de Sparte. Il commença par chasser les partisans des Athéniens, et choisit dans chaque ville dix citoyens auxquels il confia la direction des affaires. Il n'appelait à cette magistrature que des hommes qui lui étaient attachés par les liens de l'hospitalité ou la religion du serment.

II. Ce décemvirat établi, c'était la volonté de Lysandre qui tenait lieu de loi dans toutes les villes. Je ne fatiguerai pas le lecteur du récit de ses perfidies; il me suffira d'en citer une seule. Les habitants de Thasos s'étaient signalés par leur constance envers les Athéniens, comme s'il était dans la nature que les ennemis les plus implacables devinssent les amis les plus fidèles, lorsque les causes de discorde n'existent plus. Après sa victoire en Asie, Lysandre, qui ramenait la flotte, se dirigea vers Thasos dans l'intention de la détruire; mais comprenant que le succès dépendait du secret, et que les habitants lui échapperaient si son projet était découvert,

que les prêtres africains se montreraient plus faciles que les autres; mais il fut encore trompé, car les prêtres dé Jupiter, loin de se laisser éblouir par ses promesses, envoyèrent des députés à Lacédémone pour l'accuser d'avoir voulu les corrompre. Cité pour ce fait, il comparut devant les juges, qui l'acquittèrent. Il fut envoyé depuis au secours des habitants d'Orchomène, et périt dans cette expédition en combattant les Thébains près d'Haliarte. On trouva dans sa maison, après sa mort, un discours qui prouva qu'on ne s'était pas trompé sur ses desseins. Ce discours, qu'on attribue à Cléon d'Halicarnasse, était conçu de manière à ce que l'opinion de Lysandre parût s'accorder avec la décision qu'il demandait à l'oracle, et qu'il espérait bien obtenir à prix d'argent.

IV. Je ne dois pas omettre un trait du satrape Pharnabaze. Lysandre s'était signalé par son avarice et sa cruauté lorsqu'il commandait la flotte, et il craignait qu'on en eût instruit ses concitoyens. Il pria Pharnabaze de lui donner une lettre qui pût lui servir de justification devant les éphores, et qui attesterait son intégrité pendant la guerre et son équité envers les alliés. Il lui recommandait d'entrer dans de grands détails, attendu l'importance de son témoignage. Pharnabaze le lui promit. Il écrivit une longue lettre remplie d'éloges, et la montra à Lysandre, qui en fut content. Mais, au moment de la fermer, en substitua une autre de même grandeur, et si parfaitement semblable à la première qu'on n'aurait pu les distinguer. C'était un mémoire où il dé

III. Les Lacédémoniens abolirent donc la puissance décemvirale. Pour se venger, Lysandre entreprit de renverser la royauté à Lacédémone. Mais il n'en pouvait venir à bout sans le secours de la religion, car les Spartiates ne prennent jamais de résolution sans avoir consulté l'oracle. Il | essaya donc de corrompre les prêtres de Delphes, mais sans y réussir. Il s'adressa à ceux de Dodone, qui le repoussèrent également. Il dit alors il qu'il avait fait à Jupiter-Ammon un vœu qu'il allait accomplir, et partit pour l'Afrique, espérant

impotentem dominationem refringerent; postquam apud Ægos flumen Lysander classis hostium est potitus, nihil aliud molitus est, quam ut omnes civitates in sua teneret potestate, quum id se Lacedæmoniorum causa facere simularet. Namque undique, qui Atheniensium rebus studuissent, ejectis, decem delegerat in unaquaque civitate, quibus summum imperium, potestatemque omnium rerum committeret. Horum in numerum nemo admittebatur, nisi qui aut ejus hospitio contineretur, aut se illius fore proprium fide confirmaret.

II. Ita decemvirali potestate in omnibus urbibus constituta, ipsius nutu omnia gerebantur. Cujus de crudelitate ac perfidia satis est unam rem, exempli gratia, proferre, ne, de eodem plura enumerando, defatigemus lectores. Victor ex Asia quum reverteretur, Thasumque devertisset; quod ea civitas præcipua fide fuerat erga Athenienses, proinde ac si iidem firmissimi solerent esse amici, qui constantes fuissent inimici, eam pervertere concupivit. Vidit autem, nisi in eo occultasset voluntatem, futurum, ut Thasii dilaberentur, consulerentque rebus suis. Itaque

III. Decemviralem suam potestatem sui ab illo constitutam sustulerunt. Quo dolore incensus, iniit consilia reges Lacedæmoniorum tollere; sed sentiebat, id se sine ope deorum facere non posse, quod Lacedæmonii omnia ad oracula referre consueverant. Primum Delphos corrumpere est conatus. Quum id non potuisset, Dodonam

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adortus est. Hinc quoque repulsus, dixit se vota suscepisse, quæ Jovi Hammoni solveret, existimans se Afros facilius corrupturum. Hac spe quum profectus esset in Africam, multum eum antistites Jovis fefellerunt. Nam non solum corrumpi non potuerunt, sed etiam legatos Lacedæmona miserunt, qui Lysandrum accusarent, quod sacerdotes fani corrumpere conatus esset. Accusatus hoc crimine, judicumque absolutus sententiis, Orchomeniis missus subsidio, occisus est a Thebanis apud Haliartum. Quam vere de eo foret judicatum, oratio indicio fuit, quæ post mortem in domo ejus reperta est; in qua suadet Lacedæmoniis, ut, regia potestate dissoluta, ex omnibus dux deligatur ad bellum gerendum; sed ita scripta, ut deorum videretur congruere sententiæ, quam ille se habiturum, pecunia fidens, non dubitabat. Hanc ei scripsisse Cleon Halicarnasseus dicitur.

IV. Atque hoc loco non est prætereundum factum Pharnabazi, satrapis regii. Nam quum Lysander, præfectus classis, in bello multa crudeliter avareque fecisset, deque his rebus suspicaretur ad cives suos esse perlatum, petiit a Pharnabazo, ut ad ephoros sibi testimonium daret, quanta sanctitate bellum gessisset sociosque tractasset, deque ea re accurate scriberet; magnam enim ejus auctoritatem in ea re futuram. Huic ille fiberaliter pollicetur : librum gravem multis verbis conscripsit, in quo summis eum effert laudibus. Quem quum legisset probassetque, dum obsignatur, alterum pari magnitudine, tanta simili

nonçait avec la plus minutieuse exactitude toutes les perfidies et les exactions de Lysandre. Arrivé à Lacédémone, Lysandre paraît devant le premier magistrat, rend compte de sa conduite comme il le juge à propos, et remet à l'appui la lettre de Pharnabaze. Les éphores le font retirer pour en prendre connaissance; puis, ayant vu ce qu'elle contenait, ils le rappellent, et la lui donnent à lire. Il s'était accusé lui-même à son insu.

ALCIBIADE.

SOMMAIRE.

CHAP. I. Alcibiade se rend célèbre par ses vices et par ses vertus.-II. Son éducation et ses mœurs. III. Nommé général dans la guerre contre les Syracusains, il devient suspect à ses concitoyens. — IV. Rappelé dans sa patrie, il est voué aux dieux infernaux, ce qui l'engage à épouser les intérêts de Sparte. V. Les soupçons de cette république le déterminent à se rendre auprès de Tissapherne. Il se réconcilie avec les Athéniens. VI. Son retour triomphant; révocation de l'anathème lancé contre lui. — VII. Nouvelle disgrâce; ses succès en Thrace. - VIII. Il sert sa patrie de tout son pouvoir. Privé de l'espoir d'y rentrer, il se retire auprès de Pharnabaze.-X. II périt victime de la trahison de ce satrape. XI. Éloge et critique d'Alcibiade.

. IX.

I. Alcibiade, fils de Clinias, était Athénien. Il semble qu'en le formant, la nature ait voulu essayer ce dont elle était capable. Tous les historiens qui ont parlé de lui s'accordent pour dire que personne ne porta si loin les vices et les vertus. Issu d'une famille noble, né dans la pre

tudine, ut discerni non posset, signatum subjecit; in quo accuratissime ejus avaritiam perfidiamque accusarat. Hinc Lysander domum quum rediisset, postquam de suis rebus gestis apud maximum magistratum, quæ voluerat, dixerat; testimonii loco librum a Pharnabazo datum tradidit. Hunc, summoto Lysandro, quum ephori cognossent, ipsi legendum dederunt. Ita ille imprudens ipse suus fuit accu

sator.

ALCIBIADES.

ARGUMENTUM.

CAP. I. Alcibiades et vitiis et virtutibus celebris. - II. Adolescentis educatio et mores. III. Belli dux contra Syracusanos, in suspicionem venit. IV. Domum revocatus devovetur, ideoque Spartanis inservit. - V. Spartanis suspectus ad Tissaphernem venit. Atheniensibus reconciliatur. VI. Gloriose domi exceptus, resacratur. VII. In invidiam recidit. In Thracia prospere pugnat. VIII. Civibus, quantum potest, consulit. IX. Spe patriæ orbatus, ad Pharnabazum se confert. X. Apud Pharnabazum in insidiis conficitur. -- XI. Alcibiades infamatus et lauda

tus.

1. Alcibiades, Cliniæ filius, Atheniensis. In hoc natura, quid efficere possit, videtur experta. Constat enim inter

mière ville de la Grèce, c'était le plus beau des hommes de son temps; la nature l'avait doué d'un esprit vaste et profond, qui lui faisait tout concevoir et le rendait propre à tout. Il se montra aussi grand capitaine sur mer que sur terre. Mais il l'emportait surtout par son éloquence; et tel était le charme de sa figure et la séduction de sa parole, qu'on ne pouvait lui résister quand il parlait. D'ailleurs laborieux, patient, libéral quand l'occasion l'exigeait, et non moins magnifique dans ses habitudes que dans sa table. Il était affable, insinuant, et savait se plier aux circonstances avec une merveilleuse facilité. Mais dans les moments de repos, lorsque rien ne sollicitait son application, cet homme qu'on avait vu si infatigable changeait tout à coup. Ce n'était plus qu'un debauché qui s'abandonnait à tous les excès, et l'on s'étonnait de ce contraste extraordinaire, et de la réunion de tant de qualités diverses dans un seul homme.

II. Il fut élevé dans la maison de Périclès, dont il était, dit-on, le beau-fils. Il reçut des lecons de Socrate, et devint le gendre d'Hypponicus, le plus riche de tous les Grecs. Il eût été le maître de se faire une destinée avec son imagination et ses souvenirs, qu'il n'aurait pu se donner de plus grands biens que ceux qu'il tenait à la fois de la nature et de la fortune. Dans sa jeunesse, il fut, suivant l'usage des Grecs, aimé de beaucoup de monde, et particulièrement de Socrate, comme le remarque Platon dans son Banquet. Platon lui fait dire qu'il a passé la nuit avec Socrate, mais qu'il est sorti du lit aussi pur qu'un fils qui sortirait d'auprès de son père. Il eut dans la suite

omnes, qui de eo memoriæ prodiderunt, nihil eo fuisse excellentius, vel in vitiis, vel in virtutibus. Natus in amplissima civitate, summo genere, omnium ætatis suæ multo formosissimus, ad omnes res aptus, consiliique plenus; namque imperator fuit summus et mari et terra : disertus, ut in primis dicendo valeret; et tanta erat commendatio oris atque orationis, ut nemo ei dicendo posset resistere deinde, quum tempus posceret, laboriosus, patiens, liberalis, splendidus, non minus in vita, quam victu; affabilis, blandus, temporibus callidissime inserviens. Idem, simul ac se remiserat, neque causa suberat, quare animi laborem perferret, luxuriosus, dissolutus, libidinosus, intemperans reperiebatur: ut omnes admirarentur, uno in homine tantam inesse dissimilitudinem, tamque diversam naturam.

II. Educatus est in domo Periclis (privignus enim ejus fuisse dicitur), eruditus a Socrate; socerum habuit Hipponicum, omnium Græca lingua loquentium divitissimum : ut, si ipse fingere vellet, neque plura bona reminisci, neque majora posset consequi, quam vel fortuna vel natura tribuerat. Ineunte adolescentia, amatus est a multis, more Græcorum in eis a Socrate, de quo mentionem facit Plato in Symposio. Namque eum induxit commemorantem, se pernoctasse cum Socrate, neque aliter ab eo surrexisse, ac filius a parente debuerit. Posteaquam robustior est factus, non minus multos amavit; in quorum amore, quoad lici

beaucoup de liaisons de ce genre, unissant à la plus honteuse dépravation toute la grâce et la délicatesse que peuvent comporter de pareilles mœurs. J'en parlerais avec détail si je n'avais à m'occuper de choses plus dignes et plus relevées.

III. Pendant la guerre du Péloponnèse, Alcibiade détermina les Athéniens, par son influence et ses conseils, à attaquer Syracuse. Il fut nommé général et chargé de diriger l'expédition, avec Nicias et Lamachus qu'on lui donna pour collègues. On faisait les préparatifs, et la flotte n'était pas encore sortie du port, lorsqu'un événement imprévu vint jeter le trouble dans les esprits. Toutes les statues d'Hermès qui se trouvaient à Athènes furent renversées pendant la nuit, à l'exception d'une seule, placée devant la maison d'Andocyde, et qui, pour cette raison, fut appelée Mercure Andocyde. Cet attentat qui ne pouvait être l'effet d'un acte isolé et qui frappait sur la république sans atteindre personne directement, semblait annoncer une conspiration, et l'on craignait de voir éclater d'un instant à l'autre quelque coup violent et inattendu dirigé contre la liberté publique. On crut pouvoir l'attribuer à Alcibiade, qu'on trouvait trop puissant pour un simple citoyen. Il s'était acquis un grand nombre de partisans par ses largesses, et s'en était fait davantage en défendant les causes des citoyens devant la justice. Aussi tous les regards se fixaient-ils sur lui quand il paraissait en public, et ne lui reconnaissait-on pas d'égal à Athènes. On espérait beaucoup de lui, mais on ne le craignait pas moins à cause du bien ou du mal qu'il pouvait faire. Il s'était déjà perdu dans l'opinion pour avoir fait, disait-on, célébrer les mystères dans sa maison; ce que les Athéniens regardaient

tum est, odiosa multa delicate jocoseque fecit: quæ referremus, nisi majora potioraque haberemus.

III. Bello Peloponnesiaco, hujus consilio atque auctoritate Athenienses bellum Syracusanis indixerunt; ad quod gerendum ipse dux delectus est. Duo præterea collega dati, Nicias et Lamachus. Id quum appararetur, prius quam classis exiret, accidit, ut una nocte omnes Hermæ, qui in oppido erant Athenis, dejicerentur, præter unum, qui ante januam erat Andocidis. Itaque ille postea Mercurius Andocidis vocitatus est. Hoc quum appareret non sine magna multorum consensione esse factum, quod non ad privatam, sed ad publicam rem pertineret; magnus multitudini timor est injectus, ne qua repentina vis in civitate existeret, quæ libertatem opprimeret populi. Hoc maxime convenire in Alcibiadem videbatur; quod et potentior, et major, quam privatus, existimabatur. Multos enim liberalitate devinxerat; plures etiam opera forensi suos reddiderat. Quare fiebat, ut omnium oculos, quotiescumque in publicum prodisset, ad se converteret, neque ei par quis quam in civitate poneretur. Itaque non solum spem in eo habebant maximam, sed etiam timorem, quod et obesse plurimum et prodesse poterat. Aspergebatur etiam infamia, quod in domo sua facere mysteria dicebatur, quod nefas

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| comme un sacrilége. On pensait d'ailleurs qu'il ne l'avait fait que pour mieux cacher ses complots, et que la religion n'était pour rien dans cette affaire.

IV. Ses ennemis l'accusèrent donc devant le peuple. On allait partir pour l'expédition de Syracuse. Alcibiade, qui savait quelle était la conduite des Athéniens en pareille circonstance, demanda que si l'on voulait le poursuivre, on instruisît l'affaire sur-le-champ, plutôt que de l'exposer, en son absence, aux coups de l'envie: mais ses ennemis, comprenant qu'ils ne pourraient le perdre tant qu'il serait présent, pensèrent qu'ilˇvalait mieux s'arrêter pour le moment, et attendre qu'il fût parti pour l'attaquer; ce qu'ils firent. Dès qu'ils le crurent arrivé en Sicile, ils l'accusèrent de sacrilége. On lui expédia un messager de la part des magistrats, pour lui ordonner de revenir. Quoiqu'il eût tout espoir de réussir dans son entreprise, il ne voulut pas désobéir, et s'embarqua sur une trirème qui devait le ramener. Mais arrivé à Thurium, il se prit à réfléchir sur le caractère de ses concitoyens, sur l'abus qu'ils faisaient de leur liberté, leur cruauté envers les plus grands hommes, et pensa qu'il n'avait rien de mieux à faire que d'éviter l'orage qui le menacait. Il trompa ses gardiens, s'enfuit d'abord à Élis, et se rendit ensuite à Thèbes. Apprenant qu'on l'avait condamné à mort, que ses biens étaient confisqués, que le peuple, suivant sa coutume, avait forcé les Eumolpides à le maudire, et que, pour perpétuer la mémoire de cet anathème, on avait fait graver la sentence sur une colonne élevée dans la place publique, il se retira chez les Lacédémoniens. C'est de là qu'il dirigea la guerre, non contre Athènes, mais contre ses en

erat more Atheniensium; idque non ad religionem, sed ad conjurationem pertinere existimabatur.

IV. Hoc crimine in concione ab inimicis compellabatur. Sed instabat tempus ad bellum proficiscendi. Id ille intuens, neque ignorans civium suorum consuetudinem, postulabat, ut, si quid de se agi vellent, potius de præsente quæstio haberetur, quam absens invidiæ crimine accusaretur. Inimici vero ejus quiescendum in præsenti, quia noceri non posse intelligebant, et illud tempus exspectandum decreverunt, quo exisset, ut sic absentem aggrederentur; itaque fecerunt. Nam, postquam in Siciliam eum pervenisse crediderunt, absentem, quod sacra violasset, reum fecerunt. Qua de re quum ei nuntius a magistratu in Siciliam missus esset, ut domum ad causam dicendam rediret, essetque in magna spe provincia bene administrandæ; non parere noluit, et in triremem, quæ ad eum deportandum erat missa, ascendit. Hac Thurios in Italiam pervectus, multa secum reputans de immoderata civium suorum licentia, crudelitateque erga nobiles, utilissimum ratus, impendentem evitare tempestatem, clam se a custodibus subduxit, et inde primum Elidem, deinde Thebas venit. Postquam autem se capitis damnatum, bonis publicatis, audivit, et, id quod usu ve

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