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et ordinaires, tout cela fut souillé par l'ivrognerie, qui n'était pas supportable dans un prince comme Alexandre. Au fort de ses affaires, lorsque son ennemi et son concurrent à l'empire faisait les plus grands efforts pour recommencer la guerre, et que des peuples nouvellement conquis ne songeaient qu'à secouer le joug, il passait les jours entiers en festins. Il y appelait des femmes, non pas de celles à l'honneur de qui c'eût été un crime d'attenter, mais des courtisanes, qui n'avaient pris que trop de licence et ne s'étaient rendues que trop communes dans l'armée. Entre autres, il y en avait une nommée Thais, qui, dans | la chaleur de la bonne chère, soutint « qu'il n'aurait jamais une si belle occasion d'acquérir la bienveillance de tous les Grecs qu'en mettant le feu au palais du roi de Perse, et que ceux dont les Barbares avaient brûlé les villes attendaient cela de sa justice. »>

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Elie n'eut pas ouvert la bouche, ni sitôt prononcé sa sentence sur une affaire de si grand poids, qu'un des conviés, et puis un autre, chargés de | vin, applaudissent à l'avis d'une femme publique et qui était ivre. Le roi n'en agréa pas seulement | la proposition, mais se montra ardent à l'exécuter. Cà, dit-il, vengeons donc la Grèce, et brûlons Persépolis!» Comme ils étaient tous échauffés de vin, ils se lèvent de table, et étant ivres brûlent une ville qu'ils avaient épargnée étant armés. Le roi fut le premier qui, marchant le flambeau ardent à la main, le lança dans le palais, et après lui les conviés; puis les officiers et enfin les concubines. Ce palais était presque tout bâti de cèdre, où le feu s'étant aussitôt pris, la flamme s'en épandit de tous côtés. L'armée, qui n'était pas campée loin de la ville, l'ayant aperçu, et croyant qu'il s'y fût mis par quelque accident, accourut au se

deditos fidem, in captivos clementiam, in voluptatibus permissis quoque et usitatis temperantiam, haud tolerabili vini cupiditate fœdavit. Hoste et æmulo regni reparante tum quum maxime bellum, nuper subactis, [quos vicerat,] novum [que] imperium adspernantibus, de die inibat convivia, quibus feminæ intererant; non quidem quas violari nefas esset; quippe pellices licentius, quam decebat, cum armato vivere assuetae. Ex his una Thais, et ipsa temu lenta, maximam apud omnes Graecos initurum gratiam, affirmat, si regiam Persarum jussisset incendi; exspectare hoc eos, quorum urbes Barbari delessent. Ebrio scorto de tanta re ferenti sententiam unus et alter, et ipsi mero 'onerati, assentiunt. Rex quoque fuit avidior, quam patientior : « quin igitur ulciscimur Graeciam, et urbi faces subdimus?» Omnes incaluerant mero: itaque surgunt temulenti ad incendendam urbem, cui armati pepercerant. Primus rex ignem regiae injecit; tum conviva, et ministri , pellicesque. Multa cedro aedificata erat regia : quae celeriter, igne concepto, late fudit incendium. Quod ubi exercitus, qui haud procul ab urbe tendebat, conspexit, fortuitum ratus, ad opem ferendam concurrit; sed ut ad vestibulum regiæ ventum est, vident regem ipsum adhuc

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cours; mais comme ils furent à l'entrée du palais et qu'ils virent le roi qui allumait lui-même le feu, ils quittèrent l'eau qu'ils avaient apportée, et se mirent aussi à jeter du bois sec et d'autres matières combustibles dans l'embrasement. Telle fut la fin et la destinée de cette superbe ville, l'œil et l'ornement de l'Orient, et le siége de son empire, où autrefois tant de nations venaient emprunter des lois pour se policer, la patrie et le séjour de tant de rois, qui fut jadis l'unique terreur de la Grèce, et qui, ayant équipé une flotte de mille voiles et assemblé ces armées prodigieuses dont l'Europe fut inondée, couvrit la mer de vaisseaux, et perça les montagnes d'outre en outre et les rendit navigables.

C'est une chose digne de compassion que, depuis tant de siècles qui ont suivi la ruine de cette misérable ville, elle n'ait pu encore se relever de sa chute. Les rois de Macédoine ont bien dans cette contrée d'autres villes que tiennent aujourd'hui les Parthes, mais de celle-ci on n'en trouverait aucun vestige, si l'Araxe ne nous en donnait quelque adresse; car il ne passait pas loin des murailles, et les habitants publient qu'il n'en était éloigné que de vingt stades, ce qu'ils croient plutôt par conjecture qu'ils ne le savent de science. Les Macédoniens avaient honte qu'une si noble ville eût été détruite par leur roi, plongé dans le vin et dans la débauche; tellement que, pour ôter l'infamie de cette action, ils en firent une affaire d'état, et furent bien aises de se persuader qu'il avait été expédient de la détruire et même de cette sorte. Mais, pour lui, il est certain qu'après que le sommeil eut dissipé les fumées du vin, il s'en repentit, et dit « que les Grecs se fussent bien mieux vengés des Perses,s'ils eussent été contraints de voir Alexandre sur le trône et dans le palais de

aggerentem faces. Omissa igitur, quam portaverant, aqua, aridam materiam in incendium jacere cœperunt. Hunc exitum habuit regia totius Orientis, unde tot gentes ante jura petebant ; patria tot regum, unicus quondam Græciæ terror, molita mille navium classem, et exercitus, quibus Europa inundata est, contabulato mari molibus, perfossisque montibus, in quorum specus fretum immissum est. Ac ne longa quidem ætate, quæ excidium ejus sequuta est, resurrexit. Alias urbes babuere Macedonum reges, quas nunc habent Parthi : hujus vestigium non inveniretur, nisi Araxes annis ostenderet : haud procal meni bus fluxerat; inde urbem fuisse xx stadiis distantem, credunt magis, quam sciunt accolæ. Pudebat Macedones, tam præclaram urbem a comessabundo rege deletam esse : itaque res in serium versa est; et imperaverunt sibi, ut crederent, illo potissimum modo fuisse delendam. Ipsum, ut primum gravatam ebrietate mentem quies reddidit, pœnituisse constat, et dixisse, majores paenas Persas Gra cis daturos fuisse, si ipsum in solio regiaque Xerxis respicere coacti essent. Postero die, Lycio, itineris, quo Persidem intraverat, duci, xxx talenta dono dedit. Hine in regionem Mediæ transiit, ubi supplementum novorum

Xerxès. » Le lendemain, il fit présent de trente ta-, mêmes que vous avez été par le passé. De tant lents au Lycien qui l'avait conduit dans la Perse. de milliers d'hommes que je me suis vus, vous êtes De là il passa vers les Mèdes, où il rencontra les les seuls qui ne m'avez jamais abandonné dans recrues qu'on lui amenait de Cilicie, faisant cinq tout le cours de ma mauvaise fortune; et je puis mille hommes de pied et mille chevaux, les uns dire qu'il n'y a tantôt plus que votre foi et votre et les autres commandés par Platon, Athénien. constance qui me fasse croire que je suis roi. Les VIII. Avec ce renfort, il résolut de poursuivre transfuges et les traîtres règnent aujourd'hui dans Darius qui était déjà arrivé à Ecbatane, capitale mes villes; non qu'on les estime dignes de l'honde la Médie. Cette ville est aujourd'hui aux Par- neur qu'on leur fait, mais afin que leur récompense thes, et c'est où leurs rois passent leurs étés, pour vous tente et serve à ébranler vos courages. éviter les chaleurs. Après, il avait dessein de tourner vers les Bactriens'; mais, craignant d'être prévenu, vu la diligence de ses ennemis, il changea d'avis et de route; car, bien qu'il en fût encore éloigné de quinze cents stades, si est-ce qu'il ne lui semblait pas qu'il pût y avoir de distance assez grande pour le garantir de la vitesse de ce prince; de sorte qu'il se préparait au combat plutôt qu'à la fuite. Il avait trente mille hommes de pied, entre lesquels étaient quatre mille Grecs, qui lui furent fidèles jusqu'au bout. Il avait, outre cela, quatre mille ou archers ou tireurs de frondes, et trois mille trois cents chevaux, presque tous Bactriens, que commandait Bessus, satrape de la Bactriane.

Avec ces troupes, Darius s'écarta un peu du grand chemin, et fit passer le bagage et les valets de l'armée devant; et ayant assemblé ses chefs et ses principaux officiers, il leur parla de cette sorte: « S'il fallait que la fortune m'eût réduit avec des lâches qui préfèrent quelque vie que ce soit à une mort glorieuse, j'aimerais mieux me taire que de consumer le temps en paroles inutiles; mais ayant des preuves plus signalées de votre valeur et de votre fidélité que je ne voudrais, je dois plutôt mettre peine à me rendre digne de tels amis que de douter si vous êtes encore les

militum a Cilicia occurrit: peditum erant quinque millia, equites mille utrisque Plato Atheniensis præerat. His copiis auctus, Darium persequi statuit.

VIII. Ille jam Ecbatana pervenerat, caput Media : [urbem hanc] nunc tenent Parthi, eaque æstiva agentibus sedes est. Adire deinde Bactra decreverat : sed veritus, ne celeritate Alexandri occuparetur, consilium iterque mutavit. Aberat ab eo Alexander stadia MD; sed jam nullum intervallum adversus celeritatem ejus satis longum videbatur. Itaque prælio magis, quam fugæ se præparabat; xxx millia peditum sequebantur, in quibus Græcorum erant quatuor millia, fide erga regem ad ultimum invicta; funditorum quoque et sagittariorum manus quatuor millia expleverat præter hos millia et ccc equites erant, maxime Bactrianorum; Bessus præerat, Bactrianæ regionis præfectus. Cum hoc agmine Darius paulum declinavit via militari, jussis præcedere lixis impedimentorumque custodibus. Concilio deinde advocato : « Si me cum ignavis, inquit, et pluris qualemcumque vitam honesta morte æstimantibus, fortuna junxisset, tacerem potius quàm frustra verba consumerem; sed majore, quam vellem, documento, et virtuteni vestram, et fidem expertus, magis etiam conniti

« Vous avez pourtant mieux aimé suivre ma fortune que celle du vainqueur; en quoi vous avez mérité que les Dieux, si je ne le puis moimême, vous en récompensent pour moi, et ils sont trop justes pour ne le pas faire. Il n'y aura jamais de postérité si éloignée qui n'entende le bruit de vos louanges, ni de renommée si ingrate qui ne les élève jusqu'au ciel. C'est pourquoi, quand j'aurais mis mon espérance en la fuite, dont le seul nom me fait horreur, bien loin qu'une si lâche pensée me puisse entrer dans l'âme, vous sachant auprès de moi, j'irais tête baissée affronter les ennemis. Car jusques à quand, après tout, serai-je en exil dans mon royaume? et sera-t-il dit qu'un prince étranger me mène battant par tous les coins de mon empire, puisqu'en essayant encore la fortune de la guerre, je puis ou réparer mes pertes ou périr glorieusement, si ce n'est peut-être qu'il me soit plus honorable d'attendre la discrétion du vainqueur, et qu'à l'exemple de Mazée et de Mithrènes, je me contente de tenir quelque province de lui et de relever de sa couronne? et encore faut-il présupposer qu'il le veuille et qu'il aime mieux faire de moi l'objet de sa vanité que celui de sa colère. Mais aux dieux ne plaise que jamais personne ait cet avantage, de m'ôter ou de me donner le diadème que j'ai a la

debeo, ut dignus talibus amicis sim, quam dubitare, an vestri similes adbuc sitis. Ex tot millibus, quæ sub imperio fuerunt meo, bis me victum, bis fugientem persequuti estis. Fides vestra et constantia, ut regem me esse credam, facit. Proditores et transfugæ in urbibus meis regnant non, hercule, qui tanto honore digni habeantur, sed ut præmiis eorum vestri sollicitentur animi. Meam tamen fortunam, quam victoris, maluistis sequi; dignissimi, quibus, si ego non possim, dii pro me gratiam referant; et, mehercule, referent. Nulla erit tam surda pos· teritas, nulla tam ingrata fama, quæ non in cœlum vos debitis laudibus ferat. Itaque, etiam si consilium fugæ, a qua multum abhorret animus, agitassem; vestra tamen virtute fretus obviam issem hosti: quousque enim in regno exsulabo, et per fines imperii mei fugiam externum et advenam regem, quum liceat experto belli fortunam aut reparare, quæ amisi, aut honesta morte defungi? nisi forte satius est exspectare victoris arbitrium, et, Mazæi et Mithrenis exemplo, precarium accipere regnum nationis unius, it jam malit ille gloriæ suæ, quam iræ obsequi. Nec dii siverint, ut hoc decus mei capitis, aut demere mihi quisquam, aut condonare possit ; nec hoc imperium vivus

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tête, ni que je perde mon empire, que je ne me perde | nous avons souvent dit, avait été à la cour de auparavant! Une même heure verra la fin de mon Philippe, prenant la parole: « Nous protestons, règne et celle de ma vie. dit-il, quant à nous, que si tu nous vois maintenant revêtus de nos plus riches habits, et parés de nos plus belles armes, ce n'est à autre dessein que pour te suivre au combat, et avec cette intention que nous espérons de vaincre et que nous ne refusons pas de mourir. »

Si vous avez tous cette même résolution, si chacun s'impose cette loi, ne craignez pas que l'on vous ravisse votre liberté, ne craignez pas qu'il vous faille supporter le faste et les fiers regards des Macédoniens. Vous avez en vos mains de quoi venger ou terminer tous vos maux. D'ailleurs, vous savez combien la fortune est chan- | geante, et je ne suis moi-même qu'un trop illustre exemple de son inconstance; si bien que j'ai tout sujet de bien espérer de sa vicissitude. Mais quand les dieux ne favoriseraient pas la justice de vos armes, il est toujours au pouvoir des vaillants hommes de mourir avec honneur. Je vous prie donc, mes chers amis, par la gloire de vos ancêtres, qui, avec un renom immortel, ont tenu l'empire de tout l'Orient, par les cendres de ces grands hommes à qui la Macédoine est venue autrefois rendre hommage et apporter le tribut, par tant d'armées navales envoyées en Grèce, et par tant de trophées dressés et de dépouilles remportées; je vous prie, dis-je, et vous conjure de prendre aujourd'hui des courages dignes de votre nation et de votre noblesse, et, après cela, que quelque traitement que la fortune vous fasse, vous le receviez avec la même constance et la même générosité que vous avez reçu toutes vos disgrâces passées. Car pour moi, je suis résolu de me signaler à jamais, si ce n'est par une glorieuse victoire, du moins par un glorieux combat.

IX. Pendant que Darius parlait ainsi, l'image du péril qu'ils voyaient devant leurs yeux avait saisi d'horreur les esprits et les cœurs de tout le monde, et ils ne savaient tous ce qu'ils devaient dire, ni à quoi se résoudre, lorsque Artabaze, le plus ancien de ses conseillers, et qui, comme

amittam; idemque erit regni mei, qui et spiritus, finis. Si hic animus, si hæc lex, nulli non parta libertas est: nemo e vobis fastidium Macedonum, nemo vultum superbum ferre cogetur. Sua cuique dextra, aut ultionem tot malorum pariet, aut finem. Equidem quam versabilis fortuna sit, documentum ipse sum; nec immerito mitiores vices ejus exspecto; sed si justa ac pia bella dii aversantur, fortibus tamen viris licebit honeste mori. Per ego vos decora majorum, qui totius Orientis regna cum memorabili laude tenuerunt; per illos viros, quibus stipendium Macedonia quondam tulit; per tot navium classes in Græciam missas; per tot tropea regum, oro et obtestor, ut nobilitate vestra gentisque dignos spiritus capiatis; ut eadem constantia animorum, qua præterita tolerastis, experiamini, quidquid deinde fors tulerit. Me certe in perpetuum, aut victoria egregia nobilitabit, aut pugna. »

IX. Hæc dicente Dario, præsentis periculi species omnium simul corda animosque horrore perstrinxerat, nec aut consilium suppetebat, aut vox; quum Artabazus, vetustissimus amicorum, quem hospitem fuisse Philippi sæpe

Tous les autres en dirent autant: mais Nabarzane, qui assistait à ce conseil, ayant tramé avec Bessus la plus horrible de toutes les méchancetés, et qui n'avait point encore eu d'exemple parmi les Perses, avait résolu de se saisir de la personne de leur roi par le moyen des troupes qu'ils commandaient tous deux, et de lc charger de chaînes. Leur dessein était que s'ils se voyaient poursuivis par Alexandre, en lui remettant Darius vif entre les mains, ils gagneraient ses bonnes gråces, ne pouvant lui faire un présent dont il leur sût plus de gré; et que s'ils pouvaient tant faire que d'échapper de ses mains, ils s'empareraient du royaume après avoir tué Darius, et recommenceraient la guerre. Et parce qu'il y avait longtemps qu'ils machinaient ce parricide, Nabarzane, comme pour se frayer le chemin à un si exécrable attentat, commença à lui dire :

« Je ne doute point, seigneur, que ce que j'ai à te proposer ne te surprenne, et que d'abord tu n'aies de la peine à le goûter; mais tu sais qu'aux maladies désespérées les médecins ont recours aux remèdes extraordinaires, et que le pilote menacé du naufrage se résout de jeter une partie de ce qu'il a pour sauver l'autre. Ce n'est pas qu'il y ait rien à perdre ni à risquer pour toi, quand tu suivras le conseil que je te donnerai; au contraire, il ne tend qu'à la conservation de ta personne et de ton empire. Tu vois comme les dieux combattent pour nos ennemis, et comme la fortune opiniâtre ne se lasse point de persécuter les Per

diximus « Nos vero, inquit, pretiosissima vestium induti, armisque quanto maximo cultu possumus adornati, regem in aciem sequemur; ea quidem mente, victoriam ut speremus, mortem non recusemus. » Assensu excepere ceteri hanc vocem; sed Nabarzanes, qui in eodem consilio erat cum Besso, inauditi antea facinoris societate inita, regem suum per milites, quibus ambo præerant, comprehendere et vincire decreverant: ea mente, ut, si Alexander ipsos insequutus foret, tradito rege vivo, inirent gratiam victoris, magni profecto cepisse Darium æstimaturi; sin autem eum effugere potuissent, interfecto Dario, recidium quum diu volutassent, Nabarzanes, aditum nefariæ gnum sibi occuparent, bellumque renovarent. Hoc parrispei præparans : « Scio, me, inquit, sententiam esse dicturum, prima specie haud quaquam auribus tuis gratam ; sed medici quoque graviores morbos asperis remediis curant; et gubernator, ubi naufragium timet, jactura, quidquid servari potest, redimit. Ego tamen, non ut damnum quidem facias, suadeo, sed ut te ac regnum tuum salubri ratione conserves. Diis adversis bellum inimus, et perti

ses. Le seul remède qu'il y a en cela, c'est de renouveler la guerre sous de meilleurs auspices et sous une plus heureuse constellation, c'est-à-dire que tu mettes pour un temps, comme en dépôt, les rênes du gouvernement entre les mains d'un autre, qui seulement par forme portera le nom de roi jusqu'à ce qu'on ait chassé les ennemis hors d'Asie. Après, tu remonteras sur le trône, quand il sera demeuré victorieux; ce que nous devons nous promettre de voir bientôt selon toute sorte d'apparence, vu les grandes ressources que tu as encore. On n'a point touché aux Bactriens; les Indiens et les Saces n'attendent que tes ordres; et tu as avec cela tant de peuples, tant d'armées, tant de milliers d'hommes et de cavalerie et d'infanterie, tout prêts à mettre en campagne, qu'il te reste plus de forces que tu n'en as épuisé. Et à quoi faire donc sans nécessité couronsnous comme bêtes brutes à notre ruine? Le propre des grands courages est de mépriser la mort, et non pas de haïr la vie ; la paresse fait bien souvent que les lâches, plutôt que de se défendre, se laissent tuer. Mais la vraie valeur met tout en œuvre, et il n'y a rien qu'elle ne tente pour son salut; car la mort étant la dernière de toutes les choses, c'est bien assez d'aller à elle d'un pas assuré, sans que l'on y coure. C'est pourquoi, si nous prenons la route de la Bactriane, qui est sans doute la plus sûre retraite que nous ayons, faisons roi Bessus, pour céder au malheur et à la nécessité du temps; puis, quand tout sera calme, il te rendra, comme au prince légitime, l'empire que tu lui auras confié. » Il ne faut pas s'étonner si Darius s'emporta, bien qu'il ne vît pas encore tout le venin qui était caché sous un si détestable langage. «< Quoi, dit-il, scélérat, te semblet-il donc que le temps que tu as épié soit venu, où il n'y ait plus de danger de faire éclore ton exécrable dessein? » Et mettant la main à son cime

nax fortuna Persas urgere non desinit; novis initiis et ominibus opus est. Auspicium, et imperium alii trade interim, qui tam diu rex appelletur, donec Asia decedat hostis; victor deinde, regnum tibi reddat. Hoc autem brevi futurum ratio promittit. Bactra intacta sunt: Indi et Sacæ in tua potestate: tot populi, tot exercitus, tot equitum peditumque millia ad renovandum bellum vires paratas habent, ut major belli moles supersit, quam exhausta sit. Quid ruimus, belluarum ritu, in perniciem non necessa riam? Fortium virorum est, magis mortem contemnere, quam odisse vitam. Sæpe tædio laboris ad vilitatem sui compelluntur ignavi: at virtus nihil inexpertum omittit. Itaque ultimum omnium mors est, ad quam non pigre ire satis est. Proinde si Bactra, quod tutissimum receptaculum est, petimus, præfectum regionis ejus, Bessum, regem, temporis gratia, statuamus. Compositis rebus, justo regi tibi fiduciarium restituet imperium. » Haud mirum est, Darium non temperasse animo, quanquam, tam impiæ voci quantum nefas subesset, latebat. Itaque : « Pessimum, inquit, mancipium, reperisti exoptatum tibi tem

terre, il l'allait plonger dans le sein de ce traître, si Bessus et les Bactriens, faisant les tristes, bien qu'ils eussent résolu de se saisir de la personne du roi s'il eût voulu passer outre, ne se fussent jetés entre deux. Cependant Nabarzane s'étant échappé, et Bessus l'ayant aussitôt suivi, ils séparèrent leurs troupes du corps de l'armée, et allèrent tenir un conseil secret. Artabaze parlant au roi, selon qu'il voyait l'état et la face des affaires, essaya de l'apaiser, et, après l'avoir conjuré plusieurs fois de s'accommoder au temps, il le supplia « de vouloir excuser la folie ou l'ignorance, de quelque façon qu'il la voulût appeler, de ceux qui tels qu'ils étaient ne laissaient pas d'être à lui; qu'il se souvînt qu'il avait Alexandre sur les bras, qui était un pesant fardeau, quand même il aurait ses forces entières pour le soutenir; et que serait-ce donc si le peu de gens qui l'avaient suivi dans son infortune venaient encore à le quitter? » Il crut Artabaze, quoique avec beaucoup de peine; et encore qu'il eût résolu de lever le camp, si est-ce que, voyant tous les esprits altérés, il ne bougea pas de là, mais, comblé de tristesse et de désespoir, s'enferma dans sa tente. Ce qui fut cause que, n'y ayant personne qui commandât, tous étaient poussés de divers mouvements, et l'on ne tenait plus de conseil réglé, comme auparavant. Patron, colo. nel des troupes grecques, leur ordonna « de prendre les armes et de se tenir prêts au premier commandement. » Les Perses avaient fait bande à part, et Bessus était avec ses Bactriens, qui tâchait de débaucher les Perses et de les emmener aux Bactriens, leur exagérant l'opulence de cette province, qui était encore en son entier, et ensemble les dangers dont allaient être enveloppés ceux qui demeureraient. Mais les Perses tout d'une voix répondirent « que ce serait méchamment fait d'abandonner le roi. » Artabaze fai

pus quo parricidium aperires! » Strictoque acinace interfecturus videbatur, ni propere Bessus Bactrianique, tristium specie, ceterum, si perseveraret, vincturi, circumstetissent. Nabarzanes interim elapsus, mox et Bessus sequutus, copias, quibus præerant, a cetero exercitu secedere jubent, secretum inituri concilium. Artabazus, convenientem præsenti fortunæ sententiam orsus, mitigare Darium, temporum idemtidem admonens, cœpit : « ferret æquo animo qualiumcumque, suorum tamen, vel stultitiam, vel errorem. Instare Alexandrum gravem, étiam si omnes præsto essent: quid futurum, si persequuti fugam ipsius, alienentur [a rege]? » Ea re paruit Artabazo: et quanquam movere castra statuerat, turbatis tamen omnium animis, eodem in loco substitit; sed attonitus mæstitia simul et desperatione, tabernaculo se inclusit. Ergo in castris, quæ nullius regebantur imperio, varii animorum motus erant ; nec in commune, ut antea, consulebatur. Dux Græcorum militum Patron arma capere suos jubet, paratosque esse ad exsequendum imperium. Persæ secesserant: Bessus cum Bactrianis erat, tentabatque Persas abducere, Bactra,

sait cependant toutes les fonctions de général | daient vif; que s'il détestait leur trahison, qui était

d'armée; il se promenait par le camp, il visitait les tentes et les corps de garde des Perses, les encourageait, les exhortait, tantôt en particulier, tantôt en général, ne cessant qu'il ne fût pleinement assuré de leur obéissance. Après, il revint à Darius, et le fit résoudre à toute force de manger, et de montrer un courage digne d'un grand roi.

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ce qu'ils appréhendaient, ils tueraient Darius et se retireraient dans la Bactriane avec leurs troupes. » Mais il n'était pas en leur pouvoir de le prendre à force ouverte au milieu d'un si grand nombre de Perses, qui ne laisseraient pas leur roi sans secours. D'ailleurs ils redoutaient la fidélité des Grecs. Ne pouvant donc employer la violence, ils ont recours à l'artifice. Ils se délibèrent « de faire semblant qu'ils se repentaient de s'en être allés, » et supplient le roi « d'en attribuer la cause à la peur qu'ils avaient eue de son indignation. Cependant, ils envoient sous main pratiquer les Perses, ou tâcher d'ébranler l'esprit du soldat, tantôt par l'espérance, tantôt par la crainte, lui représentant « qu'il s'allait faire accabler sous les ruines d'un empire penchant et tout prêt à tomber, et qu'il ne voyait pas qu'on le traînait au précipice, pendant que la Bactriane lui était ouverte, et lui tendait les bras chargés de richesses au delà de tout ce qu'il se pouvait imaginer. » Durant ces menées, Artabaze arrive, qui, soit que ce fût par ordre du roi ou de son mouvement, les assure « que Darius n'est plus en colère, et qu'ils étaient aussi bien auprès de lui que jamais. » Eux, se prenant à pleurer, entrent en justification de leur innocence, et prient Artabaze « de les vouloir protéger et de faire leur paix. » La nuit s'étant passée de la sorte, Nabarzane, dès le point du jour, se rend à l'entrée de la tente du roi avec ses Bactriens, couvrant son exécrable entreprise du prétexte spécieux du devoir qu'il rendait à sa charge; et le signal étant donné pour marcher, Darius monta sur son chariot comme de coutume. Nabarzane et ses complices, mettant le ventre en terre, eu

X. Mais Bessus et Nabarzane, brûlant du désir de régner, se résolurent d'exécuter le dessein qu'ils avaient de longtemps projeté. Néanmoins ils ne pouvaient se promettre de le faire réussir tant que Darius serait en vie, et il n'était pas aisé de s'en défaire dans une nation à qui rien n'est plus inviolable que la majesté du prince. Au seul nom de roi, ces peuples accourent de toutes parts; en quelque état qu'il soit, ils lui rendent les mêmes honneurs, et adorent encore l'ombre et les traces de sa grandeur passée. Ce qui haussait le cœur à ces traîtres, c'était la bonté de la province où ils commandaient, si puissante en hommes, en armes et en étendue de pays, qu'elle ne cédait pas à une de tout l'Orient; car elle fait le tiers de l'Asie, et alors elle était si florissante en jeunesse, qu'ils en pouvaient tirer autant d'armées que Darius en avait perdu en toutes ses batailles; de sorte qu'ils ne méprisaient pas seulement Darius, mais Alexandre même, estimant que s'ils étaient une fois maîtres de cette riche province, ils y trouveraient de quoi établir l'empire et la puissance des Perses. Enfin, après avoir longtemps délibéré comme ils feraient, ils conclurent << qu'on se saisirait du roi par le moyen des Bactriens qui étaient entièrement à leur dévotion, et qu'on enverrait avertir Alexandre qu'ils tenaient son ennemi et qu'ils le lui gar-rent bien le courage d'adorer celui qu'ils devaient

et intactæ regionis opulentiam, simulque quæ manentibus instarent pericula, ostentans. Persarum omnium eadem fere fuit vox, nefas esse deseri regem. Inter hæc Artabazus omnibus imperatoriis fungebatur officiis ille Persarum tabernacula circumire, hortari, monere nunc singulos, nunc universos; non ante destitit, quam satis constaret, imperata facturos. Idem ægre a Dario impetravit, ut cibum caperet, animumque regis.

X. At Bessus et Nabarzanes olim agitatum scelus exsequi statuunt, regni cupiditate accensi : Dario autem incolumi, tantas opes sperare non poterant. Quippe in illis gentibus regum eximia majestas est; ad nomen quoque Barbari conveniunt; et pristinæ veneratio fortunæ sequitur adversam. Inflabat impios animos regio, cui præerant, armis virisque, et spatio locorum nulli carum gentium secunda tertiam partem Asiæ tenet multitudo juniorum exercitus, quos amiserat Darius, æquabat. Itaque non illum modo, sed etiam Alexandrum spernebant; inde vires imperii repetituri, si regionis potiri contigisset. Diu omnibus cogitatis, placuit per milites Bactrianos, ad omne obsequium destinatos, regem comprehendere; mittique nuncium ad Alexandrum, qui indicaret, vivum

asservari eum. Si, id quod timebant, proditionem adspernatus esset, occisuri Darium, et Bactra cum suarum gen. tium manu petituri. Ceterum propalam comprehendi Darius non poterat, tot Persarum millibus laturis opem regi: Græcorum quoque fides timebatur. Itaque, quod non poterant vi, fraude assequi tentant : pœnitentiam secessionis simulare decreverant, et excusare apud regem consternationem suam. Interim, qui Persas sollicitarent, mittuntur hinc spe, hinc metu militares animos versant, ruinæ rerum illos subdere capita; in perniciem trahi; quum Bactra pateant, exceptura eos donis et opulentia, quantam animis concipere non possint. Hæc agitantibus Artabazus supervenit, sive regis jussu, sive sua sponte; affirmans, mitigatum esse Darium, eumdem illis amicitiæ gradum patere apud regem. Illi lacrimantes nunc purgare se, nunc Artabazum orare, ut causam ipsorum tueretur, precesque perferret. Sic peracta nocte, sub lucis ortum, Bessus et Nabarzanes cum Bactrianis militibus in vestibulo prætorii aderant, titulum solemnis officii occulto sceleri præferentes. Darius, signo ad eundum dato, currum pristino more conscendit. Nabarzanes ceterique parricidæ, procumbentes humi, quem paullo post in vincu

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