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que connaissance particulière, le venaient trouver de tous les côtés de la terre; et quand ils lui avaient présenté des ouvrages de leur esprit ou de leur main, ils recevaient de grands biens de ce roi, le plus libéral de tous les rois, et de qui l'esprit illustre répondait à la fortune. Il envoyait aussi des présents à ceux qui étaient éloignés de lui, et qui étaient recommandables par la science ou par la vertu. C'est pourquoi il y eut en ce temps-là un si grand nombre de savants hommes et d'excellents ouvriers, qu'à peine pourrait-on trouver un siècle plus abondant et plus fertile en toutes sortes de beaux-arts. Et certes les mœurs et les esprits des sujets se forment ordinairement sur l'exemple de leurs rois, et presque tous les changements qui arrivent dans les États sont la gloire ou le déshonneur des princes régnants.

IV. Il estima les œuvres d'Homère sur toutes les choses de l'antiquité, et croyait qu'il était le seul qui eût parfaitement décrit cette sagesse politique qui, fait subsister les empires; enfin il avait pour lui une si grande passion, qu'on l'appelait « l'amoureux d'Homère 3. » Il le portait toujours avec lui et ne le quittait pas même dans le lit; il le faisait mettre sous son chevet avec son épée; il l'appelait «< son art militaire et la meilleure provision qu'il pût faire pour la guerre, » et estimait Achille heureux d'avoir rencontré un si grand homme pour célébrer ses vertus 4.

Lorsqu'il eut commandé qu'on lui gardât un petit coffre qui avait été trouvé parmi le butin de Damas, dont la matière et l'ouvrage étaient de grand prix, et que ses favoris lui demandèrent à quel usage il le destinait, « Je l'ai dédié à Homère,» répondit-il, afin de conserver dans un ouvrage précieux le plus précieux ouvrage de l'esprit humain 5. C'est de là qu'on a appelé cette édition si correcte qu'Alexandre fit faire d'Homère, « l'édition de la boîte,» parce que le petit coffre où il l'enferma servait auparavant de boîte à garder des odeurs et des parfums, quand elle appartenait encore aux Perses.

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le plus puissant attrait de la vertu, et comme le maître de ses mœurs. Ainsi, avec tant de bonnes qualités et de belles disciplines, il soutint glorieusement la grandeur et la dignité de sa fortune, et ne se laissa point aller à l'orgueil et à la licence qui accompagnent la plupart des princes, et qui sont, pour ainsi dire, leurs gouverneurs et leurs conseil

lers.

Il ne paraissait pas plus qu'un autre par les ornements du corps, et avait cette opinion qu'il était du devoir d'un prince de surpasser ses sujets plutôt par la vertu que par la pompe des habits. Il était gai, il était humain, il était civil et familier, de telle sorte néanmoins qu'il ne s'exposait point au mépris. Il aimait le vin, mais il n'allait point jusqu'à l'ivresse ; car si quelquefois il en avait le loisir, il employait le temps à table plutôt en discours divertissants qu'à boire jusqu'à l'excès.

Il eut pour les voluptés tant de dégoût et de mépris, que sa mère appréhenda qu'il fût incapable d'avoir des enfants3; mais surtout il s'imposa une loi inviolable de n'entrer jamais dans le lit d'un autre, et de fuir les adultères. Il suivit assez longtemps une si noble institution de vie et de mœurs, et s'acquit par ces belles voies la réputation de grand roi, jusqu'à ce que, se laissant emporter par la force et comme par le torrent de sa fortune, il se dépouilla peu à peu de cette première modération. Il montra son courage et son adresse, au grand étonnement de son père et de tout le monde, domptant le cheval Bucéphale, qui fut appelé de ce nom parce qu'il était marqué d'une tête de bœuf. La Thessalie était alors en réputation par sa cavalerie 4, et il y avait en plusieurs endroits des haras où l'on nourrissait de fort bons chevaux ; mais il n'y en avait point qui fût plus estimé que Bucéphale par la force et la beauté aussi Philonicus de Pharsale, le jugeant digne d'un grand prince, l'avait amené à Philippe, et voulut le vendre seize talents 5.

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en

Or, comme on fut venu dans une plaine pour l'essayer, il n'y eut personne ni des écuyers ni de la Un jour, comme quelqu'un, qui lui apportait une suite du roi qui en put venir à bout; il s'élevait conbonne nouvelle, venait le trouver en hâte et avec tre eux avec furie, et renversait par terre tous ceux un visage plein de satisfaction et d'allégresse, qui s'efforçaient de le monter de sorte que l'on Quelle nouvelle m'apportez-vous, lui dit-il, qui commençait déjà à le mépriser comme un cheval insoit digne de tant de joie, si ce n'est qu'Homère soit domptable et inutile, lorsqu'Alexandre dit en souressuscité? »> Car alors il était déjà monté à un si pirant : « Que ces gens-là perdent un bon cheval par haut degré de bonheur, qu'il s'imaginait qu'il ne leur ignorance et par leur peu de courage! » Enfin, manquait rien à la perfection de sa gloire, qu'un après avoir souvent répété la même chose, lorsque homme capable de la célébrer. Au reste, à force de son père l'eut blâmé de dire des injures aux plus lire Homère, il l'apprit presque tout par cœur; de grands et aux meilleurs écuyers, comme s'il pouvait sorte qu'il n'y avait personne qui s'en servit plus lui-même dompter ce cheval, « Oui, dit-il, je le facilement et qui en jugeât mieux que lui 7. Mais dompterai, si vous voulez me le permettre. » Mais, de tous les vers de ce grand poëte, il n'y en avait lui répondit Philippe, que voulez-vous perdre si point qu'il estimât davantage que celui par lequel vous n'en pouvez venir à bout Je payerai, diil donnait à Agamemnon la louange de bon capi-il, le prix du cheval. » Alors chacun s'étant pris à taine et de bon soldat: enfin il le considérait comme

-

3 Strab.

• Plut.

1 Plut. Alex. 70. Plut. Alex. 12; Cicer. pro Arch. poet. 10, 24; Vopisc. vit. Probi; Dio Chrys. orat. 2. XIII, p. 594, édit. Casaub.; Eustath. ad Iliad. B. Alex. 25. Plut. Alex. 49; Plin. H. N. VII, 29; Strab. 1. c. -Lucian. Dial. mort. XII. - 'Plut. de Fort. Alex. 1, 5. * Homeri Iliad. T, 179.

rire, on demeura d'accord, « que s'il gagnait, son père lui payerait le cheval; et que s'il perdait, il en donnerait lui-même l'argent.

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subjuguer les villes de la Chersonèse'.

Ainsi Alexandre ayant pris le cheval par la bride, | prudence une ardeur si violente, et l'employa à le tourna de telle sorte vers le soleil qu'il ne pouvait regarder son ombre; car il avait remarqué que cela l'épouvantait, et qu'il en devenait plus farouche. Mais voyant qu'il n'en était pas moins furieux, il commença à le flatter, et prit son temps si adroitement, qu'il se jeta d'un saut sur lui, bien qu'il fût encore en furie. En même temps, Bucéphale, qui n'avait pas accoutumé d'obéir, commença à ruer et à secouer la tête; il résiste contre le frein, il fait des efforts pour échapper, et veut courir à toute force.

L'on était alors dans une plaine spacieuse, où l'on pouvait librement laisser courir des chevaux. C'est pourquoi Alexandre lâchant la bride à Bucéphale, et le poussant encore avec l'éperon, le laissa courir à son aise; et quand il fut las de courir et qu'il voulut s'arrêter, il le contraignit d'aller plus loin, et ne cessa point de le pousser qu'il ne l'eût mis hors d'haleine; et l'ayant dompté par le travail, il le ramena plus adouci, et en état de rendre service.

Philippe, pleurant de joie, embrassa Alexandre quand il fut descendu de cheval, et lui dit en le baisant, « que la Macédoine était trop petite pour un courage si généreux. » Depuis, Bucéphale, conservant pour les autres la même fierté, ne se soumit qu'au seul Alexandre '; et après l'avoir aidé à remporter beaucoup de victoires et à le faire sortir d'une infinité de dangers, il fut tué dans une bataille qui fut donnée contre Porus. Au reste, les plus fameux ouvriers ont cru que c'était là une matière qui était digne de leur travail, et capable en même temps de les signaler eux-mêmes. En effet, on voit encore deux statues d'Alexandre domptant ce cheval, qui furent faites par un défi de Praxitèle et de Phidias; et bien qu'on puisse douter qu'elles soient de ce grand prince, il y a pourtant de bons auteurs qui ont eu cette croyance.

V. Toutes ces belles qualités en firent concevoir à Philippe une si haute opinion, qu'encore qu'il n'eût que seize ans, il le jugea digne de lui confier le soin de la Macédoine 3, avec la puissance entière, lorsqu'il assiégeait les Bysantins. Cela fut cause que quelques-uns des Médarores, qui étaient des peuples de Thrace sujets de la Macédoine, s'imaginant avoir trouvé un temps favorable pour la révolte qu'ils méditaient il y avait déjà longtemps, ne firent plus de difficulté de faire éclater leur dessein.

Mais Alexandre, ravi d'avoir cette occasion de faire paraître son courage, marcha promptement contre eux avec les capitaines que son père lui avait laissés; et, après avoir vaincu ces rebelles, et les avoir chassés de leur ville, il la donna à habiter à toutes sortes d'étrangers, qui l'appelèrent de son nom Alexandropolis 4. Véritablement Philippe se réjouit de ce succès; mais, parce qu'il appréhendait que ce jeune prince, se laissant conduire par son courage, n'entreprît enfin à sa perte des choses plus grandes que ses forces, il le fit venir auprès de lui, afin d'apprendre dans son école à modérer par la

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Au reste, voyant que le siége de Bysance tirait en longueur, parce que cette ville était forte d'ellemême et que les habitants combattaient courageusement pour la défense de leur liberté, et d'ailleurs ayant appris que les Grees et les Barbares, à qui sa grandeur était suspecte, envoyaient de tous côtés du secours à cette ville, il désespéra de la victoire, et ne chercha plus que les moyens de se pouvoir retirer, avec le moins de perte qu'il pourrait de ses gens et de sa gloire.

En ce temps-là Athéas était roi des Gètes, qui sont des peuples de la Scythie; et parce qu'il était pressé par les Istrians qui étaient en guerre avec lui, il avait demandé du secours à Philippe, et lui avait fait espérer de le prendre en adoption et de l'instituer son héritier, s'il apportait quelque remède à ses affaires désespérées. Mais lorsque le chef de ses ennemis fut mort et qu'il se vit délivré de l'appréhension de la guerre, il renvoya les Macédoniens sans leur tenir sa parole, et leur dit outre cela, « qu'il n'avait eu besoin ni de leur secours, ni de l'adoption de Philippe; qu'il avait assez de forces pour se défendre de ses ennemis, et qu'il avait un fils capable de lui succéder. » De sorte que Philippe, qui voulait se venger de l'injure de ce barbare, se retira de devant Bysance et mena ses troupes en Scythie, où il donna bataille contre les Scythes; et, voyant qu'ils étaient plus forts que lui par le nombre, il les vainquit par la ruse. Tout le butin de cette victoire consista en bétail, en chevaux et en un grand nombre de femmes et d'enfants, et l'on n'en remporta rien autre chose. Car les Gètes ne travaillaient point à amasser des richesses, ils se contentaient des vivres qu'ils pouvaient trouver chaque jour, et mettaient la pauvreté entre les commodités de la vie.

Au reste, comme Philippe revenait de la Scythie et qu'il passait par le pays des Triballes avec un équipage prodigieux, ces peuples, qui s'étaient emparés de tous les chemins, lui firent savoir qu'ils ne lui donneraient point passage s'il ne leur donnait de son butin. Il y avait aussi dans son armée quelques soldats grecs mercenaires, qui ne pouvaient endurer de n'avoir point de part aux fruits de cette victoire, puisqu'ils avaient eu part au péril 3. Cela fut cause qu'ils se mutinèrent, et qu'on en vint aussitôt aux mains. Ce combat fut cruel et sanglant; il en demeura beaucoup sur la place de part et d'autre; le roi même y fut blessé à la cuisse, et du même coup son cheval fut tué sous lui, tant le trait qu'il avait reçu avait été poussé vivement. Alexandre accourut le premier au secours de son père, qui était étendu par terre; et le couvrant de son bouclier, il tua ou mit en fuite ceux qui venaient se jeter sur lui. Ainsi le père fut sauvé par la piété du fils, ou tre que ceux qui voulaient le perdre se retirèrent d'autant plus vite qu'ils le croyaient déjà mort; de sorte que l'on pouvait dire qu'il tenait la vie de sa 1 Justin. ix, 1.2 lbid. Ix, 2; Eschin. contr. Clésiph. Oros. III, 13. 30. Jo. magnus. histor. Gothor. 111, 10. —Q. Curt. VIII, 1. Justin. IX, 3.

plaie, et qu'il évita la mort par l'opinion qu'on eut de sa mort. Cependant, parmi ce désordre, tout le butin fut perdu. Au reste, cette plaie rendit Philippe boiteux'; et, comme il s'en fâchait quelquefois, Alexandre lui dit ces paroles, qui méritent sans doute d'être conservées dans la mémoire de tous les siècles : «< Qu'il ne devait pas se fâcher d'une blessure qui le faisait souvenir de son courage et de sa vertu à chaque pas qu'il faisait. »

Et certes Philippe avait acquis assez de gloire et de puissance, il avait eu assez de blessures et avait encouru assez de dangers, si son esprit aveuglé par l'ambition eût pu endurer le repos. Les Macédoniens étaient auparavant tributaires des Illyriens; il les avait rendus maîtres non-seulement des peuples voisins, mais même des plus éloignés. Il avait subjugué les Triballes, il avait réduit la Thrace sous son obéissance, il commandait à plusieurs peuples de la Grèce; il avait gagné les autres par la crainte ou par des largesses. Daochus, Cinéas, Thrasydée 3, Eudicus et Simon, lui avaient conquis les Thessaliens; Cercidas, Hiéronymus et Eucalpidas, les Arcadiens; Myrtis, Télédame et Mnaséas, les Argiens; Euxithée, Cléotime et Aristechme, les Éléens; Néon et Thrasyloque avaient attiré à son parti ceux de Messène; Aristrate et Démarate, les Sicyoniens; Ptéodore, Hélixe et Périlas ceux de Mégare; Hipparque, Clitarque et Sosistrate, ceux d'Eubée 4; Euthycrates et Lasthènes lui avaient livré Olynthe; et, au reste, il n'y en avait point entre tous ces capitaines qui ne fussent les premiers et les plus considérables de leur ville. Enfin il n'y eut que la ville de Sparte qui conserva glorieusement son ancienne discipline et qui fut exempte de trahison.

Mais comme Philippe aspirait à l'empire de toute la Grèce, il reconnaissait facilement que la puissance des Athéniens retardait ses entreprises; et, bien qu'il ne manquât pas de gens dans Athènes qui favorisassent ses desseins, néanmoins le peuple, qui y pouvait toutes choses, s'opposait à l'accroissement des Macédoniens par les persuasions de Démosthène, ayant reconnu par une infinité de disputes, comme il en arrive souvent entre des voisins puissants, que Philippe était artificieux et hardi, et que quand il s'agissait de la domination, il se souciait peu de sa foi et de son estime.

Le roi était particulièrement animé contre eux 6, parce que le secours qu'ils avaient donné à Bysance lui avait fait manquer cette ville. En effet, non-seulement ils avaient envoyé à son secours une armée navale de cent vingt voiles, mais ils avaient persuadé à ceux de Chio et aux Rhodiens de les imiter. C'est pourquoi, tandis qu'on le traitait de la plaie qu'il avait reçue dans le pays des Triballes, il disposait secrètement toutes choses afin de surprendre les Athéniens, et retenait son armée sous prétexte que les nations d'Illyrie, qui étaient d'un naturel

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sauvage et qui ne pouvaient s'accoutumer à la servitude, faisaient déjà des entreprises pour en secouer le joug. Cependant Alexandre fut envoyé contre ces barbares'; et les ayant défaits et mis en fuite, il fit concevoir à tout le monde et conçut aussi luimême une si haute espérance de sa fortune et de sa vertu, qu'il s'estimait pareil à son père, et capable même, sans lui, de mettre en effet les plus grands desseins. Ce sont les actions et les ouvrages de deux années.

Or, Philippe ayant fait tous ses apprêts, et s'imaginant que le temps était venu d'exécuter ce qu'il s'était proposé, mena son armée dans la Grèce un peu devant le printemps, par la plus favorable occasion qui se pouvait présenter, et y manda du Péloponnèse toutes les troupes des alliés 2. En effet, il avait été créé général des Grecs par un arrêt des Amphictyons, pour réprimer l'insolence des Locriens qui habitaient la ville d'Amphisse; car, au mépris de l'autorité des Amphictyons, ils occupaient les terres de Cyrrhe, qui étaient consacrées à Apollon, et avaient blessé le chef qu'ils avaient envoyé contre eux, et taillé en pièces quelques-uns de leurs gens.

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Philippe avait alors alliance avec les Athéniens; néanmoins ils n'estimaient pas qu'il y eût en cela beaucoup d'assurance et de force, si ce prince voyait paraître la récompense d'un parjure et d'une foi violée. Ils lui envoyèrent donc des ambassadeurs, pour lui demander qu'il s'arrêtât au traité, ou qu'au moins il ne fit aucun acte d'hostilité avant la fin du printemps; que cependant le peuple d'Athènes regarderait comment on pourrait accommoder les différends qui étaient arrivés entre eux. » Ils en envoyèrent aussi à Thèbes, pour exhorter les Thébains contre l'ennemi commun d'embrasser avec eux la défense de toute la Grèce; mais Philippe 3 se conserva les Thébains par le moyen de ses partisans et de ses amis, entre lesquels Timolaüs, Théogiton et Anemotas pouvaient beaucoup sur leurs citoyens. Enfin, se persuadant que, après avoir vaincu les Locriens et leurs alliés, il viendrait facilement à bout des Athéniens quand il n'aurait à faire que contre eux, il mena en hâte son armée dans la Phocide 4, se saisit d'Élatée, qui commandait également sur les frontières des Thébains et sur celles des Athéniens, y mit une bonne garnison et la fortifia, comme pour en faire le siége de la guerre.

Cette nouvelle, qui arriva de nuit dans Athènes, remplit la ville d'une si grande épouvante, qu'aussitôt qu'il fit jour le peuple s'étant assemblé, personne ne se leva pour répondre au crieur public, selon la coutume, lequel proclama que si quelqu'un avait à donner quelque conseil salutaire à la patrie, il le proposât sur-le-champ. Enfin Démosthène ayant proposé des choses qui étaient convenables au temps, persuada à l'assemblée 5 que, sans différer davantage, on fit sortir l'armée de mer et de 1 Q. Curt. vii, 1. 2 Æschin. orat. contr. Ctesiphon. Demosth. de Corona. - 4 Plut. Demosth. 24; Diod. Sic. XVI, 84.- Demosth. de Corona.

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mandes de personnes de bon sens, ou qui pensent que les autres en conservent quelques lumières? Ceux qui n'ont point laissé passer d'occasion de vous opprimer et de vous nuire, ceux qui vous ont persécutés par des injures, par des outrages, et par leurs forces et par leurs armes, autant qu'il a été en leur puissance; ceux qui ont cru que votre malheur serait leur félicité, osent maintenant vous demander que vous aimiez mieux périr avec eux que de vaincre avec Philippe.

terre, et qu'on envoyât des ambassadeurs à tous tre perte, contre un prince redoutable, votre ami et les peuples de la Grèce, et principalement aux votre allié. Opposez vos corps et vos biens, pour empêThébains. L'on suivit son opinion; l'on donna la cher que Philippe ne prenne enfin la vengeance des conduite des troupes à Charès et à Lysiclès, et Dé-injures que nous lui avons faites. Sont-ce là des demosthène fut envoyé en ambassade aux Thébains. Philippe s'était bien douté qu'on y procéderait ainsi, et reconnaissait assez qu'il aurait une grande guerre sur les bras, si ces deux peuples s'unissaient ensemble. En effet, la ville d'Athènes florissait en ce temps-là par ses richesses, par son pouvoir et par son crédit. D'ailleurs la puissance des Thébains, ou l'opinion qu'on en avait, n'était pas à mépriser: et l'on n'avait pas perdu la mémoire de la bataille de Leuctres, par laquelle ils avaient ôté aux Lacédémoniens la domination de la Grèce. C'est pourquoi, pour se confirmer l'affection de ses alliés et pour rompre les desseins des diverses factions, il y envoya deux Macédoniens, Amynthas et Cléarque, et avec eux un Bysantin appelé Python, en l'éloquence duquel il avait beaucoup de confiance. L'on trouve que ce Bysantin parla en ces termes dans l'assemblée des Béotiens :

VI. « Si vous n'aviez point d'alliance avec Philippe et que l'armée des Athéniens occupât Élatée, tandis qu'il demeurerait sans rien faire dans la Macé doine, je ne doute point que vous ne souhaitassiez alors d'être ses amis et ses alliés. Et certes qui ne voudrait pas préférer un roi si puissant, et si considérable par les grandes choses qu'il a faites, à une république orgueilleuse qui subsiste plus aujourd'hui par sa réputation que par ses forces? Mais enfin, comme ce prince, qui occupe, pour ainsi dire, le vestibule de votre ville avec son armée victorieuse, est votre ami et votre allié, et que les Athéniens ne se sont jamais lassés de vous faire des injures, c'est vous en faire une nouvelle que de vous persuader leur alliance au mépris d'un si grand prince. Ce peuple, le plus superbe de tous les peuples de la terre, s'imagine qu'il a eu seul en partage la sagesse et la prudence, et croit que tous les autres, et principalement les Béotiens (car c'est à vous surtout qu'ils insultent), sont des peuples grossiers et rudes, et incapables de discerner l'utile d'avec l'honnête.

« C'est ce qui est cause qu'ils estiment, par une extrême folie, qu'ils vous persuaderont de choisir des amis et des ennemis plutôt à leur fantaisie que selon vos intérêts, se confiant seulement à de pompeuses paroles, en quoi consiste toute leur force. Mais il n'y a point d'homme de bon sens qui ne préfère les actions aux paroles, principalement dans la guerre, où il faut agir de la main, et où la facilité de la langue est une vertu inutile. Qu'ils s'estiment forts et puissants tout autant qu'il leur plaira par les armes de leur éloquence la fortune et la vertu de Philippe, appuyées de ses forces et de celles de ses alliés, pourront toujours davantage.

«

Après tout, je ne saurais dire si les demandes des Athéniens tiennent plus de l'impudence que de la folie. Thébains, vous disent-ils, recevez sur vous la foudre dont l'Attique est menacée; et, afin que nous demeurions en paix, faites la guerre, à vo

« Mais ce prince qui fut votre hôte et même votre nourrisson', ayant été élevé avec Épaminondas, cet illustre capitaine, cet homme vénérable et saint, en a pris avec les mœurs l'amour et l'affection de votre ville. Il vous vengea dans la guerre des Phocéens des injures que l'on vous fit et que l'on fit à Apollon, lorsque, par la haine que vous portaient les Athéniens, ils envoyèrent des secours à des sacriléges. Depuis 2, ayant été prié par un arrêt des Amphictyons, il vengea sur ceux de Locres les outrages qui furent faits à la même divinité. Il est même venu ici pour soutenir vos intérêts, et enfin pour n'en point sortir qu'il ne vous ait ôté la crainte de cette orgueilleuse ville, toujours jalouse de votre gloire et toujours votre ennemie.

« Si vous voulez contribuer de vos conseils et de vos forces pour exécuter ce dessein 3, il veut bien que vous ayez part plutôt à un butin assuré qu'à une guerre dangereuse ou, si vous aimez mieux le repos, donnez-lui seulement passage, il est tout seul assez fort pour venger glorieusement toutes les injures communes; vous n'en partagerez pas moins les fruits et les biens de la victoire. Le bétail, les troupeaux, les esclaves seront la plupart pour vous, comme en étant les plus proches; et cette proie sera capable de vous faire réparer les pertes de la guerre des Phocéens.

« Considérez enfin lequel est plus de vos intérêts, ou de recevoir ces avantages, ou de voir brûler vos maisons, prendre vos villes de force et enlever tous vos biens, comme on le souhaite dans Athènes. En effet, la sincérité que l'on soupçonne sans sujet se met aisément en colère; et la bienveillance qui s'offre est poussée à la vengeance par de plus puissants aiguillons, quand elle sent qu'on la dédaigne et qu'elle se voit refusée.

« Au reste, je ne vous tiens pas ce discours ou pour vous reprocher de l'ingratitude que je n'appréhende pas, ou pour vous donner de la crainte dont je ne crois pas qu'il soit besoin, mais afin que le souvenir des bons offices que vous avez reçus de Philippe et de ceux qu'il a reçus de vous vous serve d'avertissement que les alliances sont fermes et perpétuelles, quand il est de l'intérêt de l'un et de l'autre parti de les maintenir et de les garder. Que s'il a plus fait pour vous que vous n'avez fait pour

Diod. Sic. XVI, 2; Justin. vIII, 6. Justin. vIII, 1; Plut. Demosth. 24. - 3 Demosth. de Corona.

lui, il faut que vous fassiez en sorte de répondre à son affection par une affection égale. Il croit que le plus grand prix de ses travaux est d'avoir secouru la Grèce, et de faire encore la guerre contre les barbares pour la gloire et pour le salut de la Grèce. Mais plût aux Dieux que la fureur des Athéniens lui eût permis de se servir de son esprit et de son courage! on vous dirait maintenant que ses armes, qu'il est aujourd'hui contraint de faire promener dans la Grèce pour réprimer les factions des séditieux et des méchants, triompheraient dans l'Asie. Il pouvait gagner sans doute l'amitié des Athéniens, s'il n'eût cru qu'il était indigne de lui et qu'il était de mauvais exemple de se rendre tributaire et comme l'esclave d'un Démosthène, et de quantité d'autres qui disposent à leur fantaisie, comme les vents font de la mer, de l'esprit de la multitude. Certes s'ils se contentaient, pour leur récompense, de l'honneur et de la gloire, ils seraient gens de bien gratuitement. Mais ceux qui ont accoutumé de vendre l'honneur n'ont pas aussi accoutumé de mettre de la différence entre les choses utiles et celles qui sont dangereuses, entre la justice et l'injustice; ils se laissent gagner par le gain, et non pas par l'amour de la vertu et de la patrie, ni par le respect des Dieux et des hommes.

«N'attendez rien de ces esprits lâches, ni d'honnête, ni d'illustre, ni de généreux: ils se soucieront peu de vos intérêts, puisqu'ils ont si peu de soin des intérêts de leur patrie. Ils veulent vous précipiter dans les mêmes calamités dont le courage et la protection des Macédoniens vous ont naguère garantis; ils veulent vous précipiter dans des malheurs d'autant plus grands, que Philippe serait pour vous un plus redoutable ennemi que Philomèle et qu'Onomarque. D'ailleurs, lorsqu'on n'a le commandement que pour un temps et, pour ainsi dire, par emprunt, les entreprises d'un capitaine qui serait même homme de bien ne sont pas moins traversées par l'envie des citoyens que par les efforts des ennemis mais on ne s'oppose point aux commandements des rois, il n'y a rien qui leur soit contraire, et toutes choses dépendent de la volonté d'un seul. Enfin, vous n'ignorez pas combien cela est important dans les affaires de la guerre. Au reste, la force des Macédoniens n'est pas renfermée dans un seul homme. Nous voyons renaître Philippe en la personne d'Alexandre, qui a déjà donné de si belles marques de son courage et de son esprit, que l'on peut bien assurer qu'il sera quelque jour égal aux plus fameux capitaines.

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« Au contraire, comme le pouvoir de faire la guerre ou la paix est divisé entre tout le monde parmi les Athéniens, chacun, selon son audace, tâche de l'attirer à soi comme un bien abandonné; et l'on y fait toutes choses plutôt par une aveugle passion que par le conseil et par la prudence. Les méchants y persuadent, les ignorants y ordonnent; l'on y fait toujours la guerre avec moins d'ardeur qu'on ne l'entreprend, et l'on y rompt les alliances

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avec autant de facilité qu'on les contracte. En effet, ils ont alliance avec Philippe, et leurs actions témoignent avec combien de sainteté ils l'entretiennent et la conservent; mais ils ne sont pas encore contents d'avoir violé leur foi, s'ils ne font passer plus avant cette dangereuse contagion.

« Quant à vous, courageux Thébains, cette géné reuse constance, qui ne vous rend pas moins illustres que les choses que vous avez faites avec tant de force et tant de bonheur, me persuade facilement que vous préférez l'amitié d'un roi que vous connaissez par tant de favorables expériences, à une ville ennemie et envieuse de votre gloire. Enfin, le grand Hercule, l'exterminateur des maux et des crimes, lui que vous adorez si saintement comme un dieu né dans votre ville, ne pourrait jamais endurer que vous fissiez à son sang une guerre injuste et impie. Pour ce qui concerne les autres alliés, vous pouvez apprendre d'eux s'ils ont sujet de se repentir de l'alliance d'un si grand prince. » Ce fut ainsi que parla Python, et puis on écouta les députés des alliés, qui louèrent hautement le roi; et ensuite ils remontrèrent, « qu'on devait plutôt le suivre, lui qui était le protecteur de toute la Grèce, que les Athéniens; qui en étaient les perturbateurs.

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VII. Mais, lorsque Démosthène eut la liberté de parler, « Je n'ignorais pas ', dit-il, que ces mercenaires de Philippe ne s'empêcheraient jamais ni de lui donner des louanges, ni de nous charger d'injures. Car ceux qui se sont dépouillés de toute sorte de honte, n'ont pas accoutumé de considérer ce qu'ils font et ce qu'ils disent, pourvu qu'ils puissent jouir de l'accomplissement de leurs désirs. Mais si je vous connais bien, généreux Thébains, ils seront trompés par leurs propres espérances, et porteront au roi Philippe une réponse digne de votre vertu et de la discipline des Grecs. Quant à vous que l'intérêt de votre pays a fait venir en cette assemblée, regardez attentivement ce que l'on doit faire aujourd'hui; car j'espère vous faire connaître par de puissantes raisons, et non par les charmes de la parole, à qui l'on craint que vos esprits ne se rendent, qu'il s'agit aussi maintenant de l'état entier de votre for

tune.

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Puisqu'on est donc en inquiétude pour vous, qu'on se dépouille de cette crainte; nous ne ferons rien ici pour paraître les plus éloquents. Véritablement les mauvaises causes ont reçu quelquefois beaucoup de secours de la force de l'éloquence; mais quand il est de l'intérêt de celui qui parle que l'on voie seulement la vérité toute nue, il n'y a point d'homme sage qui voulût s'étudier à faire une vaine montre de la beauté des paroles. Au reste, nous ne nous mettons pas en peine des qualités de Philippe : nous voulons bien qu'il ressemble au tableau qu'on en vient de faire; nous voulons bien même qu'il ait bonne mine, nous voulons qu'il soit éloquent et agréable dans les festins, car quelques-uns l'ont loué de ces faibles avantages, tant ils ont eux-mêmes reconnu qu'il avait peu de solide gloire. Mais

1 Tout ce discours est tiré des Philippiques de Démosthène.

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