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faute de soldats; au lieu que Darius avec toute | ment l'assurance de soutenir la vue de l'ennemi, cette grande multitude en manqua, et s'étant inconsidérément engagé dans un lieu étroit où il ne pouvait se servir de toutes ses forces, se vit lui-même réduit au petit nombre qu'il avait méprisé en son ennemi.

quoique de moindres forces encore eussent été suffisantes pour garder ce poste. Car la Cilicie est enfermée d'une longue chaîne de montagnes rudes et inaccessibles, qui, s'élevant du bord de la mer, se courbent en forme de croissant, et revien

IV. Cependant Alexandre, après avoir pour-nent aboutir au même rivage. Au dos de ces vu Abistamène du gouvernement de la Cappadoce, marcha vers la Cilicie, et arriva en cette contrée qu'on appelle le Camp de Cyrus, parce que ce prince y avait campé lorsqu'il menait son armée en Lydie contre Crésus. Il n'y a de là que cinquante stades jusqu'au passage par où l'on entre dans la Cilicie. C'est une ouverture fort étroite que les habitants du pays appellent Pyles, dont la situation naturelle semble imiter les fortifications faites par la main des hommes.

Arsane, gouverneur de cette province, se ressouvenant du conseil que Memnon lui avait donné au commencement de la guerre, qui était un conseil salutaire en ce temps-là, résolut de l'exécuter hors de saison. Il fit du dégât dans la Cilicie, mit le feu partout et corrompit tout ce qui pouvait servir à l'usage des hommes, afin de laisser inutile aux ennemis un pays qu'il ne pouvait conserver. Mais il eût beaucoup mieux valu occuper avec de puissantes troupes l'entrée du détroit qui conduit en Cilicie, et se loger sur le haut de la montagne qui commandait au chemin par où l'ennemi devait entrer, et d'où il pouvait lui empêcher le passage, ou le détruire sans péril. S'étant donc contenté de jeter peu de gens sur les avenues, il se retira en arrière, et fit luimême dans sa province le ravage dont il la devait garantir. Cela fut cause que ceux qu'il avait laissés là se croyant trahis, n'eurent pas seule

intentum ad ducis non signum modo, sed etiam nutum ; et castris locus, et exercitui commeatus suppetebant. Ergo Alexandro in acie miles non defuit. Darius, tantæ multitudinis rex, loci, in quo pugnavit, angustiis redactus est ad paucitatem, quam in hoste contempserat.

IV. Interea Álexander, Abistamene Cappadociæ præposito, Ciliciam petens cum omnibus copiis, regionem, quæ castra Cyri appellatur, pervenerat; stativa ibi habuerat Cyrus, quum adversum Cræsum in Lydiam duceret. Aberat ea regio quinquaginta stadia ab aditu, quo Ciliciam intramus: Pylas incolæ dicunt arctissimas fauces, munimenta quæ manu ponimus, naturali situ imitante. Igitur Arsanes, qui Cilicia præerat, reputans quid initio belli Memnon suasisset, quondam salubre consilium sero exsequi statuit igni ferroque Ciliciam vastat, ut hosti solitudinem faciat : quidquid usui esse potest, corrumpit; sterile ac nudum solum, quod tueri nequibat, relicturus. Sed longe utilius fuit angustias aditus, qui Ciliciam aperit, valido occupare præsidio, jugumque opportune itineri imminens obtinere; unde inultus subeuntem aut prohibere, aut opprimere hostem potuisset. Nunc paucis, qui callibus præsiderent, relictis, retro ipse concessit, populator terræ, quam a populationibus vindi

montagnes, dans les endroits les plus reculés, il y a trois entrées fort étroites, et de difficile accès, par l'une desquelles il faut passer de nécessité pour entrer dans la Cilicie. Et au bas, en tirant vers la mer, on découvre de belles et spacieuses campagnes, arrosées de quantité de petits ruisseaux et de deux fleuves célèbres, Pyrame et Cydne. Ce dernier n'est pas si renommé pour la grandeur de son canal que pour la beauté de ses eaux; car, venant à couler tout doucement dès sa source, il s'épand dans un lit de gravier fort pur, et où il ne tombe jamais de torrent qui trouble la netteté de son eau ni la tranquillité de son cours. Ainsi il se conserve toujours en ce même état jusque dans la mer, et l'eau en est extrêmement fraîche, à cause de l'ombrage agréable des arbres dont ses rives sont couvertes.

En cette contrée le temps avait effacé plusieurs monuments que les poëtes ont tant célébrés dans leurs ouvrages. On y montrait encore la place où étaient les villes de Lyrnesse et de Thèbes; on y voyait la caverne de Typhon, la fameuse forêt de Coryce où croît le safran, et d'autres choses encore dont il ne restait plus que la renommée. Alexandre entra donc par ce passage qu'ils appellent Pyles; et, après avoir considéré la situation des lieux, on dit qu'il n'admira jamais tant sa bonne fortune qu'en cette occasion, et qu'il confessa qu'il pouvait être défait aisément à coups

care debuerat. Ergo, qui relicti erant, proditos se rati, ne conspectum quidem hostis sustinere valuerunt, quum vel pauciores locum obtinere potuissent. Namque perpetuo jugo montis asperi ac prærupti Cilicia includitur; quod, quum a mari surgat, veluti sinu quodam flexuque carvatum, rursus altero cornu in diversum litus excurrit. Per hoc dorsum, qua maxime introrsum mari cedit, asperi tres aditus et perangusti sunt: quorum uno Cilicia intranda est, campestris eadem, qua vergit ad mare, planitiem ejus crebris distinguentibus rivis. Pyramus et Cydnus inclyti amnes fluunt. Cydnus non spatio aquarum, sed liquore memorabilis: quippe leni tractu e fontibus labens, puro solo excipitur, nec torrentes incurrunt, qui placide manantis alveum turbent. Itaque incorruptus idemque frigidissimus, quippe multa riparum amœnitate inumbratus, ubique fontibus suis similis in mare evadit. Multa in ea regione monimenta, vulgata carminibus, vetustas exederat. Monstrabantur urbium sedes, Lyrnessi et Thebes; Typhonis quoque specus et Corycium nemus, ubi crocum gignitur; cæteraque, in quibus nihil præter famam duraverat. Alexander fauces jugi, quæ Pylæ appellantur, intravit. Contemplatus locorum situs, non alias magis dicitur admiratus esse felicitatem suam; obrui potuisse

de pierres, s'il y eût eu seulement sur le haut quelques gens pour le repousser. Car, outre que c'était un défilé où à peine quatre hommes armés pouvaient marcher de front, il se rencontrait que le sommet du mont avançait sur le chemin, lequel n'était pas seulement étroit, mais rompu en plusieurs endroits par l'affluence de ruisseaux qui descendent du pied des montagnes. Il est vrai qu'il avait fait avancer les Thraces armés à la légère, pour reconnaître les passages, et voir si l'on ne lui avait point dressé quelque embuscade. Les archers s'étaient aussi saisis de la croupe de ce mont, ayant toujours eu les arcs tendus sur les chemins, parce qu'on les avait avertis qu'il n'était pas tant question de marcher que de combattre. De cette façon son armée passa jusqu'à la ville de Tarse, où elle arriva justement au point que les Perses commençaient à y mettre le feu, de peur que l'ennemi ne profitât du butin d'une ville si opulente. Mais le roi y ayant envoyé Parménion en diligence avec quelques troupes de cavalerie pour en empêcher l'embrasement, comme il sut que les Barbares à l'arrivée des siens avaient pris la fuite, il entra dans la ville, qu'il venait de sau

ver.

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bains délicieux, il se contentait de la première eau qu'il trouvait en son chemin, il se jeta au milieu du fleuve; mais il ne fut pas sitôt dedans, qu'il lui prit un grand tremblement par tous les membres; il devint pâle comme s'il eût dû rendre l'esprit à l'heure même, et presque toute sa chaleur naturelle l'abandonna. Aussitôt ses gens le prennent entre leurs bras, et l'emportent en sa tente plus mort que vif, ayant perdu toute connaissance.

C'était déjà un trouble et une consternation par tout le camp, comme s'il eût été mort : ils fondaient tous en larmes, et se plaignaient de ce que « le plus grand prince qui fut jamais leur était ainsi malheureusement ravi au milieu de ses prospérités et au fort de sa conquête, non pas en une bataille ou en un assaut, mais pour s'être baigné dans un fleuve; que Darius était proche, et qu'il était victorieux avant même que d'avoir vu l'ennemi ; qu'ils seraient contraints de s'enfuir, et de repasser avec honte par où ils étaient venus triomphants; que c'était tout pays ruiné ou par eux ou par les Perses, et qu'ayant à traverser tant de déserts, il ne fallait que la faim et la di-. sette pour les défaire, quand personne ne les poursuivrait. Qui serait celui qui les conduirait en leur fuite? qui serait celui qui oserait succéder à Alexandre? Et quand ils seraient si heureux que de gagner l'Hellespont, qui leur donnerait des vaisseaux pour passer? Puis ne songeant plus à eux, et tournant encore leurs pensées sur Alexan

V.Larivière de Cydne, dont nous avons naguère parlé, passe par le milieu; et l'on était alors au cœur de l'été, durant lequel il n'y a point de climat au monde où les chaleurs soient si excessives qu'en la Cilicie, outre que c'était l'heure du jour que le soleil lance ses rayons avec plus de violence. Le roi arrivait tout couvert de sueur et de pous-dre, ce n'était que regrets et que plaintes de ce sière, et voyant cette eau si claire et si belle, il lui prit envie de s'y baiguer tout échauffé qu'il était; de sorte que s'étant dépouillé à la vue de son armée, et jugeant même que cela n'aurait pas mauvaise grâce de faire voir aux gens de guerre comme, sans chercher l'appareil ni l'artifice des

vel saxis confitebatur, si fuissent, qui in subeuntes propellerent. Iter vix quaternos capiebat armatos: dorsum montis imminebat viæ, non angustæ modo, sed plerumque præruptæ, crebris oberrantibus rivis, qui ex radicibus montium manant. Thracas tamen leviter armatos præcedere jusserat, scrutarique calles, ne occultus hostis in subeuntes erumperet; sagittariorum quoque manus occupaverat jugum; intentos arcus habebant, moniti, non iter ipsos inire, sed prælium. Hoc modo agmen pervenit ad urbem Tarson, cui tum maxime Persæ subjiciebant ignem, ne opulentum oppidum hostis invaderet. At ille, Parmenione ad inhibendum incendium cum expedita manu præmisso, postquam barbaros adventu suorum fugatos esse cognovit, urbem a se conservatam intrat.

V. Mediam Cydnus amnis, de quo paullo ante dictum est, interfluit, et tunc æstas erat, cujus calor non aliam magis quam Cilicia oram vapore solis accendit : et diei fervidissimum tempus cœperat; pulvere ac sudore simul perfusum regem invitavit liquor fluminis, ut calidum adhuc corpus ablueret. Itaque, veste deposita, in conspectu agminis, decorum quoque futurum ratus, si ostendisset

qu'en la fleur de sa jeunesse, dans cette vigueur de courage, celui qui était et leur roi et leur compagnon de guerre tout ensemble leur fût si cruellement enlevé et arraché d'entre les bras.

Cependant il avait commencé à reprendre ses esprits, et peu à peu revenant à soi il entr'ouvrait

suis levi ac parabili cultu corporis se esse contentum, descendit in flumen: vixque ingressi subito horrore artus rigere cœperunt: pallor deinde suffusus est, et totum propemodum corpus vitalis calor reliquit. Exspiranti similem ministri manu excipiunt, nec satis compotem mentis in tabernaculum deferunt. Ingens sollicitudo et pæne jam luctus in castris erat. Flentes querebantur, «< in tanto impetu cursuque rerum, omnis ætatis ac memoriæ clarissimum regem, non in acie saltem, non ab hoste dejectum, sed abluentem aqua corpus, ereptum esse et exstinctum. Instare Darium, victorem, antequam vidisset hostem; sibi easdem terras, quas victores peragrassent, repetendas: omnia aut ipsos, aut hostes populatos; per vastas solitudines, etiamsi nemo insequi velit, euntes fame atque inopia debellari posse. Quem signum daturum fugientibus? quem ausurum Alexandro succedere? Jam ut ad Hellespontum fuga penetrarent, classem, qua transeant, quem præparaturum? » Rursus in ipsum regem misericordia versa, illum florem juventæ, illam vim animi, eumdem regem et commilitonem, divelli a se et abrumpi, immemores sui querebantur. Inter hæc liberius meare

les yeux et reconnaissait ceux qui étaient autour de lui. Toutefois, la violence de son mal ne semblait s'être relâchée qu'en ce point qu'il commençait à le sentir. Mais l'esprit était encore plus travaillé que le corps, car il avait nouvelles que Darius devait arriver dans cinq jours; si bien qu'il ne cessait de se plaindre de sa destinée, qui le livrait pieds et mains liés à son ennemi, et lui dérobait une si belle victoire, le réduisant à mourir dans une tente, d'une mort obscure, et bien éloignée de cette gloire si éclatante qu'il s'était promise. Là-dessus, ayant fait entrer ses familiers et ses médecins, il leur dit : « Vous voyez, mes amis, en quel point la fortune me prend, et comme celui que je suis venu chercher me provoque lui-même au combat; il me semble que j'entends déjà le bruit des armes des ennemis et je ne m'étonne pas si Darius écrivait des lettres si superbes, car je crois qu'il était d'intelligence avec mon malheur, et qu'il savait bien ce qu'il me préparait. Mais il n'en est pas où il pense, si l'on me permet de me faire traiter à ma mode. L'état de mes affaires ne demande pas des remèdes lents, ni des médecins timides : une mort prompte m'est meilleure qu'une tardive guérison. C'est pourquoi, s'il y a quelque secret dans la médecine dont je doive attendre du secours, qu'on sache que je ne cherche pas tant à vivre qu'à combattre. »

Une résolution si étrange donna de la frayeur à tout le monde, et chacun en particulier se mit à le supplier de ne vouloir rien gâter par la précipitation, mais de laisser faire la médecine: «que ce n'était pas sans cause que les remèdes extraordinaires leur étaient suspects, puisque Darius, pour se défaire de lui, sollicitait même la fidélité

spiritus cœperat: allevabat rex oculos, et paullatim redeunte animo, circumstantes amicos agnoverat : laxataque vis morbi ad hoc solum videbatur, quia magnitudinem mali sentiebat. Animi autem ægritudo corpus urgebat; quippe Darium quinto die in Ciliciam fore nunciabatur. Vinctum ergo se tradi, et tantam victoriam eripi sibi e manibus, obscuraque et ignobili morte in tabernaculo suo exstingui se querebatur admissisque amicis pariter et medicis: « In quo me, inquit, articulo rerum mearum fortuna deprehenderit, cernitis. Strepitum hostilium armorum exaudire mihi videor, et qui ultro intuli bellum, jam provocor. Darius ergo, quum tam superbas litteras scriberet, fortunam meam in consilio habuit? sed nequidquam, si mihi arbitrio meo curari licet. Lenta remedia et segnes medicos non exspectant tempora mea vel mori strenue, quam tarde convalescere mihi melius est. Proinde, si quid opis, si quid artis in medicis est, sciant me non tam mortis, quam belli remedium quærere. » Ingentem omnibus incusserat curam tam præceps temeritas ejus. Ergo pro se quisque precari cœpere; ne festinatione periculum augeret, sed esset in potestate medentium : inexperta remedia haud injuria ipsis esse suspecta, quum ad perniciem ejus etiam a latere ipsius pecunia sollicitaret

de ses domestiques, et tâchait de les corrompre à force d'argent; qu'il avait fait publier qu'il donnerait mille talents à quiconque ferait mourir Alexandre; et qu'après cela ils ne croyaient past qu'il se trouvât un homme assez hardi pour hasarder un remède qui pût donner du soupçon. »

VI. Or, entre plusieurs fameux médecins qui avaient suivi le roi en partant de Macédoine, il y en avait un nommé Philippe, Acarnanien de nation, lequel lui ayant été donné dès son bas âge pour être auprès de lui et avoir soin de sa personne, l'aimait avec une tendresse et une passion incroyable, non-seulement comme son roi, mais comme son nourrisson. Celui-ci entreprit de le guérir avec un remède qui ne serait point violent, et qui ne laisserait pas de faire un prompt et puissant effet. Cette proposition n'agréait à personne, qu'à celui sur qui l'épreuve du remède se devait faire; car il est certain que toute autre chose lui était plus aisée à supporter que le retardement. Il n'avait que les armes dans l'esprit, il ne respirait que le combat; et pourvu qu'il pût seulement paraître à la tête de ses troupes, il se tenait assuré de la victoire. Il portait même impatiemment que par l'ordonnance du médecin il fallût attendre trois jours à prendre la médecine. Sur ces entrefaites, il reçut des lettres de Parménion, celui de tous les grands de la cour en qui il avait le plus de créance, par lesquelles il lui mandait « qu'il se gardât bien de mettre son salut entre les mains de Philippe, à cause que Darius l'avait corrompu, en lui donnant mille talents et lui faisant espérer sa sœur en mariage. »

Ces lettres le mirent dans une étrange perplexité; et tout ce que la crainte et l'espérance lui pouvaient représenter de part et d'autre lui re

hostis (quippe Darius mille talenta interfectori Alexandri daturum se pronunciari jusserat): itaque ne ausurum quidem quemquam [arbitrabantur] experiri remedium, quod propter novitatem posset esse suspectum.

VI. Erat inter nobiles medicos e Macedonia regem sequutus Philippus, natione Acarnan, fidus admodum regi: puero comes et custos salutis datus, non ut regem modo, sed etiam ut alumnum, eximia caritate diligebat. Is non præceps se, sed strenuum remedium afferre, tantamque vim morbi potione medicata levaturum esse promisit. Nulli promissum ejus placebat, præter ipsum, cujus periculo pollicebatur. Omnia quippe facilius quam moram perpeti poterat arma et acies in oculis erant; et victoriam in eo positam esse arbitrabatur, si tantum ante signa stare potuisset id ipsum, quod post diem tertium medicamentum sumpturus esset (ita enim medicus prædixerat), ægre ferens. Inter hæc a Parmenione fidissimo purpuratorum litteras accipit, quibus ei denunciabat, ne salutem suam Philippo committeret: mille talentis a Dario et spe nuptiarum sororis ejus esse corruptum. Ingentem animo sollicitudinem litteræ incusserant; et, quidquid in utramque partem aut metus aut spes subjecerat, secreta æstimatione pensabat. «Bibere perseverem, ut, si venenum datum fuerit,

pérance; tellement qu'il dit à Philippe : « Si les dieux t'avaient donné le choix de tous les moyens par lesquels tu aurais pu connaître la créance que j'ai en toi, je crois bien que tu en aurais choisi un autre que celui dont tu viens de faire l'expérience; mais d'en avoir un plus assuré que celuilà, tu m'avoueras qu'il n'était pas en ton pouvoir même de le souhaiter. Tu as vu comme, nonobstant la lettre, je n'ai pas laissé de prendre la médecine; et si je suis en peine de ce qui en arrivera, tu dois croire que c'est autant pour ton intérêt que pour le mien. » Et ayant dit cela, il lui présenta la main en signe de confiance. Toutefois, le remède le travailla de telle sorte

vint devant les yeux et lui partagea l'esprit, sans qu'il sût à quoi se résoudre. « Quoi ! disait-il en luimême, prendrai-je cette médecine, afin que si je suis empoisonné, on m'impute encore d'être péri par ma faute? Mais condamnerai-je la fidélité de mon médecin? Me laisserai-je ainsi opprimer dans une tente? Arrive pourtant ce qui en pourra arriver, j'aime mieux mourir par la méchanceté d'autrui que par ma défiance. » Après avoir été longtemps agité de diverses pensées, il ne communiqua à personne ce qu'on lui avait écrit, mais recacheta la lettre de son cachet, et la mit sous son chevet. Deux jours se passèrent dans ces inquiétudes; au troisième, le médecin entre, la médecine à la main. Le roi, se soulevant et s'ap-que les accidents qui s'ensuivirent fortifiaient puyant sur le coude, prit d'une main la lettre de Parménion et de l'autre le breuvage, qu'il avala sans délibérer. Puis il donna la lettre à Philippe pour la lire, et tant qu'il la lut ne leva jamais les yeux de dessus lui, estimant qu'il pourrait découvrir sur son visage quelques marques de ce qu'il avait dans l'âme. Mais Philippe, après l'avoir toute lue, se montra plus irrité qu'effrayé; et jetant la lettre et son manteau par dépit devant le lit du roi, « Seigneur, lui dit-il, il est certain que mon salut a toujours été attaché au vôtre; mais il ne fut jamais si vrai qu'aujourd'hui, que je ne vis plus que par vous, et que je ne dois plus respirer qu'autant que vous respirerez vous-même. Votre guérison me va justifier du parricide dont on m'accuse; et comme je vous sauverai la vie, vous me la sauverez aussi. La seule grâce que je vous demande est que, bannissant toute crainte, vous laissiez opérer le remède, et que vous délivriez votre esprit des inquiétudes où l'ont jeté vos amis, pleins de zèle à la vérité, mais d'un zèle indiscret et hors de saison. »

Ces paroles ne rassurèrent pas seulement le roi, mais lui remplirent l'âme de joie et d'es

ne immerito quidem, quidquid acciderit, evenisse videatur? Damnem medici fidem? in tabernaculo ergo me op primi patiar? At satius est alieno me mori scelere, quam metu meo. » Diu animo in diversa versato, nulli, quid scriptum esset, enunciat : epistolamque, sigillo annuli sui impressam, pulvino, cui incumbebat, subjecit. Inter has cogitationes biduo assumpto, illuxit a medico destinatus dies, et ille cum poculo, in quo medicamentum diluerat, intravit. Quo viso, Alexander, levato corpore in cubitum, epistolam, a Parmenione missam, sinistra manu tenens, accipit poculum, et haurit interritus; tum epistolam Philippum legere jubet, nec a vultu legentis movit oculos, ratus aliquas conscientiæ notas in ipso ore posse deprehendere. Ille, epistola perlecta, plus indignationis quam pavoris ostendit; projectisque amiculo et litteris ante lectum : « Rex, inquit, semper quidem spiritus meus ex te pependit; sed nunc vere, arbitror, sacro et venerabili ore trahitur. Crimen parricidii, quod mihi objectum est, tua salus diluet: servatus a me, vitam mihi dederis. Oro quæsoque, amisso metu, patere medicamentum concipi venis; laxa

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beaucoup l'accusation de Parménion; car il perdit la parole, et tomba en de si grandes faiblesses, qu'il n'avait presque plus de pouls ni de respiration. Mais Philippe n'oublia rien de ce qui était de son art pour le secourir. Il lui réchauffa toutes les parties destituées de chaleur, il excita par l'odeur du vin et de certaines viandes ses esprits languissants; et à force de mettre toutes sortes de remèdes en œuvre, il ne cessa qu'il ne l'eût fait revenir. Puis, quand il fut un peu revenu à lui, il se mit à l'entretenir de choses agréables, lui parlant tantôt de sa mère et de ses sœurs, et tantôt de cette grande victoire qui s'avançait à grands pas pour couronner ses triomphes. Enfin, comme la médecine se fut rendue maîtresse et qu'elle eut commencé à faire heureusement son opération, l'esprit fut le premier à reprendre sa vigueur, et le corps ensuite recouvra aussi ses forces beaucoup plus tôt que l'on n'avait espéré; de sorte que, trois jours après avoir été en cette extrémité, il se fit voir à son armée, qui ne regardait pas le médecin avec moins de plaisir et d'empressement que le roi même; chacun le venait embrasser et lui rendre grâce, comme à

paulisper animum, quem intempestiva sollicitudine amici, sane fideles, sed moleste seduli, turbant. » Non securum modo hæc vox, sed etiam lætum regem ac plenum bonæ spei fecit. Itaque : « Si dii, inquit, Philippe, tibi permisissent, quo maxime modo animum velles experiri meum, alio profecto voluisses; sed certiore quam expertus es, ne optasses quidem. Hac epistola accepta, tamen quod dilueras bibi et nunc, crede me non minus pro tua fide, quam pro mea salute, esse sollicitum. » Hæc éloquutus, dextram Philippo offert. Cæterum tanta vis medicaminis fuit, ut, quæ sequuta sunt, criminationem Parmenionis adjuverint. Interclusus spiritus arcte meabat: nec Philippus quidquam inexpertum omisit. Ille fomenta corpori admovit; ille torpentem, nunc cibi, nunc vini odore, excitavit. Atque, ut primum mentis compotem esse sensit, modo matris sororumque, modo tantæ victoriæ appropinquantis admonere non destitit. Ut vero medicamentum se diffudit in venas, et sensim toto corpore salubritas percipi potuit, primo animus vigorem suum, deinde corpus quoque exspecta. tione maturius recuperavit : quippe post tertium diem

un dieu qui eût sauvé la vie à ce prince. En effet, il n'est pas imaginable combien les Macédoniens, outre la vénération qu'ils ont naturellement pour leurs rois, avaient en admiration celui-ci pardessus tous les autres, et combien était grande l'affection qu'ils lui portaient. Premièrement, ils étaient persuadés qu'il n'entreprenait rien sans une assistance particulière des dieux; et comme la fortune lui était toujours favorable, sa témérité lui tournait à gloire, et semblait avoir je ne sais quoi de divin. D'ailleurs, ce qui donnait le plus d'éclat à toutes ses actions, c'était de le voir si jeune venir à bout de tant de hautes entreprises. Joint qu'il y avait en lui certaines choses dont, pour l'ordinaire, on ne fait pas grand cas et qui semblent n'être rien, lesquelles, néanmoins, ont un merveilleux pouvoir pour gagner l'inclination des soldats, comme de s'adonner aux exercices du corps et d'aller vêtu de même façon qu'eux, avec une mine hardie et un corps propre à la fatigue; toutes qualités qui, soit qu'il les dût à la nature ou à l'adresse de son esprit, le faisaient également aimer et révérer des gens de guerre. VII. Darius ayant eu avis de sa maladie, s'avança vers l'Euphrate avec toute la diligence dont était capable une armée aussi pesante que | la sienne; et quoiqu'il eût fait dresser quantité de ponts sur cette rivière et qu'il se hâtât le plus qu'il pouvait de gagner la Cilicie, il fut néanmoins cinq jours entiers à faire passer ses troupes. Mais comme Alexandre eut repris ses forces, il vint à la ville de Soles, de laquelle s'étant rendu maître, il condamna les habitants à deux cents talents, pour avoir suivi le parti des Perses, et mit garnison dans la forteresse. Puis, afin de s'acquitter des vœux qui avaient

quam in hoc statu fuerat, in conspectum militum venit. Nec avidius ipsum regem, quam Philippum, intuebatur exercitus pro se quisque, dextram ejus amplexi, grates habebant, velut præsenti deo. Namque haud facile dictu est, præter ingenitam illi genti erga reges suos venerationem, quantum hujus utique regis vel admirationi dediti fuerint, vel caritate flagraverint. Jam primum nihil sine divina ope aggredi videbatur: nam, quum præsto esset ubique fortuna, temeritas in gloriam cesserat. Ætas quoque, vix tantis matura rebus, sed abunde sufficiens, omnia ejus opera honestabat : et quæ leviora haberi solent, plerumque in re militari gratiora vulgo sunt; exercitatio corporis inter ipsos, cultus habitusque paululum a privato abhorrens, militaris vigor : quibus ille vel ingenii dotibus, vel animi artibus, ut pariter carus ac venerandus esset, effecerat.

VII. At Darius, nuncio de adversa valetudine accepto, celeritate, quantam capere tam grave agmen poterat, ad Euphratem contendit: junctoque eo pontibus, quinque tamen diebus trajecit exercitum, Ciliciam occupare festi nans. Jamque Alexander, viribus corporis receptis, ad urbem Solos pervenerat cujus potitus, ducentis talentis nomine mulctæ exactis, arci præsidium militum imposuit.

été faits pour sa santé, il célébra des jeux solennels durant quelques jours en l'honneur d'Esculape et de Minerve, et fit voir, par ces divertissements et ces réjouissances publiques, avec quelle confiance de sa fortune il méprisait les Barbares. Comme il assistait à ces spectacles, il reçut d'Halicarnasse les agréables nouvelles que les Perses avaient été défaits par les siens en une sanglante bataille, et qu'ensuite les Myndiens, les Cauniens et plusieurs autres peuples de cette contrée avaient été mis sous son obéissance.

Ces jeux achevés, ayant décampé et passé le fleuve de Pyrame sur un pont de bateaux, il se rendit à la ville de Malles, et son second logement fut près de celle de Castabale. Là, Parménion vint trouver le roi, qui l'avait fait avancer avec quelque cavalerie, afin de faire reconnaître les détours des montagnes où il fallait passer pour aller à la ville d'Isse; et lui, s'étant saisi des détroits et y ayant laissé quelque peu de gens pour les garder, avait aussi pris Isse, abandonnée des habitants. Puis, étant entré plus avant, il chassa des montagnes ceux qui s'y étaient retranchés, et après s'être assuré de tous les postes, était venu apporter lui-même les nouvelles de ce qu'il avait fait. Ensuite le roi fit marcher son armée vers cette ville, où, ayant été mis en délibération si l'on devait passer outre, ou attendre là les recrues qui venaient à grandes journées de Macédoine, Parménion fut d'avis « qu'ils ne pouvaient choisir de lieu plus avantageux pour donner bataille que celui-là, parce que ses forces se trouveraient égales à celles de Darius, ces détroits n'étant pas capables de tenir cette multitude d'hommes qui rendait l'ennemi redoutable; il leur représenta qu'ils devaient surtout éviter les

Vola deinde pro salute suscepta per ludum atque otium reddens, ostendit, quanta fiducia Barbaros sperneret. Esculapio et Minervæ ludos celebravit. Spectanti nuncius lætus affertur ex Halicarnasso, Persas acie a suis esse superatos; Myndios quoque, et Caunios, et pleraque tractus ejus suæ facta ditionis. Igitur, edito spectaculo ludicro, castrisque motis, et Pyramo amne ponte juncto, ad urbem Mallon pervenit: inde alteris castris ad oppidum Castabalum. Ibi Parmenio regi occurrit, quem præmiserat ad explorandum iter saltus, per quem ad urbem Isson nomine penetrandum erat. Atque ille, angustiis ejus occupatis, et præsidio modico relicto, Isson quoque desertam a Barbaris ceperat. Inde progressus, deturbatis qui interiora montium obsidebant, præsidiis cuncta firmavit; occupatoque itinere, sicut paullo ante dictum est, idem et auctor et nuncius venit. Isson inde rex copias admovit : ubi concilio habito, utrumne ultra progrediendum foret, an ibi opperiendi essent milites novi, quos ex Macedonia adventare constabat : Parmenio non alium locum prælio aptiorem esse censebat : quippe illic utriusque regis copias numero futuras pares, quum angustiæ multitudinem non caperent. Planitiem ipsis camposque esse vitandos, ubi circumiri, ubi ancipiti acie opprimi possent. Timere

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