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accucille, féconde et nourrit tous les arts? Par lui, tout ce que l'esprit, tout ce que la main, tout ce que la parole peut enfanter d'admirable, est conduit à la perfection; vertu accomplie, que la persévérance consolide.

1. Caton, âgé de quatre-vingt-six ans, veillalt encore aux intérêts de la république avec toute l'ardeur de la jeunesse. Accusé par ses ennemis d'un crime capital, il plaida lui-même sa cause; et personne ne put remarquer en lui ni une mémoire plus paresseuse, ni une poitrine affaiblie, ni une prononciation incertaine et embarrassée : c'est qu'un exercice réglé, continuel, de ses facultés en avait conservé toute la vigueur. Sur la fiu même de sa longue carrière, il prit la défense de l'Espagne contre l'accusation de Galba, cet orateur si disert (An de R. 604).

celles d'un siècle) que de productions littéraires. Le même lit vit à la fois le terme de son existence et de ses précieux travaux.

4. Même persévérance dans Livius Drusus, qui, affaibli par l'âge et privé de la vue, se faisait un plaisir d'expliquer au peuple le droit civil, et composait de solides ouvrages, encore indispensables à qui veut étudier cette science. Si la nature put faire de lui un vieillard, et la fortune un aveugle, il ne fut pas en leur pouvoir d'ôter à son esprit la force et la lumière.

5. Publius, sénateur, et Pontius Lupus, chevalier romain, célèbres avocats de leur temps, devenus tous deux aveugles, ne laissèrent pas de remplir au barreau les mêmes devoirs avec la même activité. Leurs auditeurs n'en furent que plus nombreux : ils se pressaient au tribunal, les uns par goût pour leur talent, les autres par admiration pour leur persévérance. En effet, ceux qu'un pareil malheur vient frapper cherchent la solitude, et doublent l'épaisseur de leurs ténèbres en joignant une nuit volontaire à celle où

Il voulut aussi s'instruire dans les lettres grecques combien ce fut tard, on en jugera si l'on songe qu'il n'apprit même les lettres latines qu'aux approches de la vieillesse. Son éloquence lui avait acquis déjà une grande gloire, lorsqu'il travailla encore à devenir le plus habile des juris-les a plongés le sort. consultes.

2. Un de ses descendants, qui fit l'admiration d'un siècle plus rapproché du nôtre, Caton d'Utique, était si possédé de la passion du savoir, que, dans le sénat même et jusqu'à l'ouverture de la séance, il ne pouvait s'empêcher de lire et de méditer des livres grecs. Il montra, par cette application au travail, que si quelques hommes ont du temps de reste, d'autres n'en ont jamais assez.

3. Térentius Varron, que l'on peut citer comme un exemple de l'emploi et de la durée de la vie humaine, compta moins d'années (et elles égalèrent

ditur, fido sinu cuncta studia recepta nutriuntur, quidquid animo, quidquid manu, quidquid lingua admirabile est, ad cumulum laudis perducitur : quæ quum perfectissima sit virtus, duramento sui confirmatur.

1. Calo sextum et octogesimum annum agens, dum in republica tuenda juvenili animo perstat, ab inimicis capitali crimine accusatus, suam causam egit; neque aut memoriam ejus quisquam tardiorem, aut firmitatem lateris ulla ex parte quassatam, aut os hæsitatione impeditum animadvertit: quia omnia ista in statu suo æquali ac perpetua industria continebat : quin etiam in ipso diutissime actæ vitæ fine disertissimi oratoris Galbæ accusationi defensionem suam pro Hispania opposuit.

Idem græcis litteris erudiri concupivit : quam sero, inde æstimemus, quod etiam latinas pæne jam senex didicit; quumque eloquentia magnam jam gloriam partam haberet, id egit, ut juris civilis quoque esset peritissimus.

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6. P. Crassus, ayant passé en Asie pendant son consulat, pour faire la guerre au roi Aristonicus, apporta une telle application à l'étude de la langue grecque, qu'il l'apprit à fond dans toutes ses parties, dans les cinq dialectes qui la composent. Cette connaissance lui concilia au plus haut degré l'affection des alliés, auxquels il rendait ses décrets dans le dialecte même de la requête présentée à son tribunal (An de R. 622).

7. Je n'oublierai pas non plus Roscius, ce modèle si connu de l'art théâtral, et qui n'osa jamais risquer un geste devant le peuple, sans l'avoir

ritus ejus, et egregiorum operum cursus exstinctus est.

4. Consimilis perseverantiæ Livius Drusus, qui ætatis viribus, et acie oculorum defectus, jus civile populo benignissime interpretatus est, utilissimaque discere id cupientibus monumenta composuit; nam ut senem illum natura, cæcum fortuna facere potuit, ita neutra interpellare valuit, ne non animo et videret et vigeret.

5. Publius vero senator, et Pontius Lupus eques Romanus, suis temporibus celebres causarum actores, luminibus capti, eadem industria forensia stipendia exsequuti sunt; itaque frequentius etiam audiebantur, concurrenti. bus aliis, quia ingenio eorum delectabantur, aliis, quia constantiam admirabantur; namque alii eo incommodo perculsi secessum petunt, duplicantque tenebras, fortuitis voluntarias adjicientes.

6. Jam P. Crassus, quum in Asiam ad Aristonicum regem debellandum consul venisset, tanta cura græcæ | linguæ notitiam animo comprehendit, ut eam in quinque divisam genera per omnes partes ac numeros penitus cognosceret: quæ res maximum ei sociorum amorem conci

2. Cujus mirifica proles, propior ætati nostræ Cato, ita doctrinæ cupiditate flagravit, ut ne in curia quidem, dum senatus cogitur, temperaret sibi, quo minus fibros græcos lectitaret qua quidem industria ostendit, aliis temporaliavit, qua quis eorum lingua apud tribunal illius postula. deesse, alios temporibus superesse.

3. Terentius autem Varro, humanæ vitæ exemplo et spatio nominandus, non annis, quibus seculi tempus æquavit, quam stylo vivacior fuit; in eodem enim lectulo et spi

verat, eadem decreta reddenti.

7. Ne Roscius quidem subtrahatur, scenicæ industrie notissimum exemplum, qui nullum unquam spectanti populo gestum, nisi quem domi meditatus fuerat, ponere

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prompte et plus libre, quand il parlerait la bouche vide. Il fit la guerre à la nature, et sortit vainqueur de cette lutte, en brisant par la force d'une volonté invincible les obstacles qu'elle lui opposait. Il y eut donc deux Démosthènes : l'un, enfant de la nature, et l'autre, du travail (Av. J.-C. 359).

2. Je passe à un exemple d'une plus haute antiquité. Pythagore, voulant atteindre à la perfection de la sagesse et se donner toutes les vertus, entra, tout jeune encore, dans cette carrière : car il n'est rien qui, pour être conduit à sa dernière fin, n'ait besoin d'être commencé tôt et avec ardeur. Il se rendit en Égypte, où, après avoir étudié la langue du pays, il consulta les livres des anciens prêtres, et recueillit les observations d'une suite innombrable de siècles. De là il

1. Que les travaux de la Grèce, qui nous furent d'un si grand secours, reçoivent ici de la langue latine un juste tribut de reconnaissance. Démosthène, dont le seul nom fait naître dans l'esprit l'idée d'une sublime et parfaite éloquence, ne pouvait, dans sa jeunesse, articuler la pre-partit pour la Perse, et se fit instruire par les mière lettre de l'art qu'il étudiait (1); mais il attaqua si énergiquement le vice de son organe, que personne, dans la suite, ne la prononça d'une façon plus nette. Sa voix était grêle, aiguë, discordante; il sut, par un exercice continuel, la rendre pleine, sonore, agréable aux auditeurs. Sa poitrine était faible; il obtint du travail la vigueur que lui avait refusée la nature. Il récitait tout d'une haleine une longue suite de vers, et il les prononçait en gravissant d'un pas rapide des lieux escarpés. Il allait souvent sur les rivages de la mer, et y déclamait au bruit des ondes mugissantes, pour accoutumer ses oreilles, par cette rude épreuve, au frémissement des assemblées tumultueuses qu'il lui faudrait haranguer. L'on dit aussi qu'il mettait de petits cailloux dans sa bouche et s'exerçait ainsi à parler longtemps, afin d'avoir la langue plus

(1) C'était la lettre du mot propixǹ.

ausus est; quapropter non ludicra ars Roscium, sed Roscius ludicram artem commendavit; nec vulgi tantum favorem, verum etiam principum familiaritates amplexus est. Hæc sunt attenti, et anxii, et nunquam cessantis stu dii præmia; propter quæ tantorum virorum laudibus non Impudenter se persona histrionis inseruit.

DE STUDIO ET INDUSTRIA EXTERNORUM.

1. Græca quoque industria, quoniam nostræ multum profuit, quem meretur fructum, latina lingua recipiat: Demosthenes, cujus commemorato nomine, maximæ eloquentiæ consummatio audientis animo oboritur, quum inter initia juventæ, artis, quam affectabat, primam litteram dicere non posset, oris sui vitium tanto studio expugnavit, ut ea a nullo expressius efferretur; deinde propter nimiam exilitatem acerbam auditu vocem suam exercitatione continua ad maturum et gratum auribus sonum perduxit; lateris etiam firmitate defectus, quas corporis habitus vires negaverat, a labore mutuatus est; multos enim versus uno impetu spiritus complectebatur, eosque adversa loca celeri gradu scandens, pronuntiabat; ac vadosis littoribus insistens, declamationes fluctuum fragoribus obluctantibus edebat, ut ad fremitus concitatarum concionum patientia duratis auribus in actionibus uteretur. Fertur

mages dans les sciences les plus exactes; écoutant avec une docile avidité ce qu'ils lui enseignérent avec un noble empressement sur le mouvement des astres, sur le cours des étoiles, sur les vertus, les propriétés, les influences de tous les corps célestes. Il s'embarqua ensuite pour la Crète et pour Lacédémone, en étudia les lois ct les mœurs, et alla se présenter aux jeux olympiques. Il y donna une idée de l'étendue de son savoir, qui excita au plus haut degré l'admiration de toute la Grèce; et comme on lui demandait quel nom il croyait avoir mérité, il répondit que ce n'était pas celui de sage (titre qu'avaient déjà pris sept personnages fameux), mais celui de philosophe (1). Il parcourut aussi cette partie de l'Italie qui était alors appelée la Grande-Grèce, et il y fit goûter à un grand nombre de villes puissantes

(1) Ami de la sagesse.

quoque ore insertis calculis multum ac diu loqui solitus, quo vacuum promptius esset et solutius. Præliatus est cum rerum natura, et quidem victor abiit, malignitatem ejus pertinacissimo animi robore superando : itaque alterum Demosthenem mater, alterum industria enixa est.

2. Atque ut ad vetustiorem industriæ actum transgrediar, Pythagoras perfectissimum opus sapientiæ a juventa pariter et omnis honestatis percipiendæ cupiditatem ingressus (nihil enim quod ad ultimum sui finem perventurum est, non et mature et celeriter incipit), Ægyptum petiit: ubi litteris gentis ejus assuefactus, præteriti ævi sacerdotum commentarios scrutatus, innumerabilium seculorum observationes cognovit inde ad Persas profectus, Magorum exactissimæ prudentiæ se formandum tradidit; a quibus siderum motus, cursusque stellarum, et uniuscujusque vim, proprietatem et effectum benignissime demonstratum docili animo hausit; Cretam deinde et Lacedæmona navigavit, quarum legibus ac moribus inspectis, ad Olympicum certamen descendit; quumque multiplicis scientiæ maxima totius Græciæ admiratione specimen exhibuisset, quo cognomine censeretur, interrogatus, non se dogov (jam enim illud septem excellentes viri occupaverant), sed pilóσopov esse respondit : in Italiæ etiani partem, quæ tunc major Græcia appellabatur, perrexit; in

le fruit de ses études. Métaponte contempla, d'un regard plein de vénération, la flamme de son bûcher; et le monument funèbre de Pythagore donna plus d'illustration et de célébrité à cette ville que les tombeaux de ses propres citoyens.

3. Platon, qui eut Athènes pour patrie et Socrate pour maître, deux sources inépuisables de science, possédait aussi un génie d'une divine fécondité. Il passait déjà pour le plus sage des mortels, et l'on disait de lui que Jupiter même, s'il descendait du ciel, ne s'exprimerait pas avec plus de grâce, de noblesse et d'éloquence. Ce fut alors qu'il parcourut l'Egypte, afin d'apprendre des pontifes de cette contrée les profondes combinaisons de la géométrie et la méthode des observations célestes. Tandis qu'une jeunesse studieuse et empressée venait à Athènes chercher les leçons de Platon, celui-ci, devenu lui-même le disciple de vieillards égyptiens, visitait les rives du Nil, ce fleuve mystérieux, et ces plaines immenses, et ces vastes domaines de la barbarie, et ces canaux qui sillonnent la terre en tout sens. Aussi je m'étonne moins qu'il soit passé en Italie, pour recueillir de la bouche d'Archytas à Tarente, de Timée, d'Arion et d'Échécrate à Locres, les préceptes et les dogmes de Pythagore; car il lui fallait rassembler de toutes parts une telle provision, un tel trésor de connaissances, afin de pouvoir, à son tour, les répandre et les disséminer sur toute la terre. Lorsqu'il mourut, âgé de quatre-vingtun ans, il avait, dit-on, sous son chevet les mimes de Sophron; ce qui prouve qu'à sa dernière heure il était encore agité de la passion de l'étude.

qua plurimis et opulentissimis urbibus effectus suorum studiorum approbavit; cujus ardentem rogum plenis venerationis oculis Metapontus adspexit, oppidum Pythagoræ, quam suorum cinerum, nobilius clariusve monumento.

3. Plato autem patriam Athenas, præceptorem Socratem sortitus, et locum et hominem doctrinæ fertilissimum, ingenii quoque divina instructus abundantia, quum omnium jam mortalium sapientissimus haberetur, co quidem usque, ut si ipse Jupiter cœlo descendisset, nec eleganfiore, nec beatiore facundia usurus videretur: Ægyptum peragravit, dum a sacerdotibus ejus gentis geometria multiplices numeros, atque cœlestium observationum rationem percipit. Quoque tempore a studiosis juvenibus certatim Athena Platonem doctorem quærentibus petebantur, ipse Nili fluminis inexplicabiles ripas, vastissimosque campos, effusam barbariem, et flexuosos fossarum ambitus, Ægyptiorum senum discipulus lustrabat. Quo minus miror, eum in Italiam transgressum, ut ab Archyta❘ Tarenti, a Timœo, et Arione, et Echecrate Locris, Pythagoræ præcepta et instituta acciperet; tanta enim vis, tanta copia litterarum undique colligenda erat, ut invicem per totum terrarum orbem dispergi et dilatari posset. Altero etiam et octogesimo anno decedens, sub capite Sophronis mimos habuisse fertur; sic ne extrema quidem ejus hora agitatione studii vacua fuit.

4. Démocrite pouvait se faire distinguer par ses seules richesses, qui étaient si considérables que son père avait pu, sans y porter atteinte, donner un repas à l'armée de Xerxès. Mais, pour se livrer à l'étude avec une plus grande liberté d'esprit, il fit présent de son patrimoine à sa patrie, ne s'en réservant qu'une très-faible part. Il séjourna plusieurs années à Athènes, y consacra tous ses instants à la science et à la pratique de la sagesse, et vécut ignoré dans cette ville, comme il l'atteste lui-même dans un de ses ouvrages. Une telle ardeur frappe l'esprit d'étonnement; je passe à un autre exemple.

5. Carnéade fournit une longue et laborieuse carrière sous les étendards de la sagesse ; parvenu à l'âge de quatre-vingt-dix ans, il ne cessa de philosopher qu'en cessant de vivre. Une si prodigieuse passion l'attachait aux travaux de la science, qu'à table même, absorbé par ses réflexions, il oubliait de toucher aux mets placés devant lui. Mais Mélissa, son épouse, aussi attentive à ne pas interrompre ses méditations qu'à le préserver de la faim, savait, d'une main officieuse, guider celle du philosophe pour l'aider à se nourrir. Ainsi Carnéade ne vivait que par l'esprit, et son corps n'était pour lui qu'une enveloppe étrangère et superflue. Lorsqu'il devait disputer contre Chrysippe, il se purgeait auparavant avec de l'ellébore, pour donner plus de ressort aux forces de son génie et réfuter plus vivement son adversaire. Il faut la passion de la science et d'une gloire solide, pour avoir le goût de tels breuvages (Av. J.-C. 183).

6. Quelle ne devait pas être aussi l'ardeur

4. At Democritus, quum divitiis censeri posset, quæ tantæ fuerunt, ut pater ejus Xerxis exercitui epulum dare ex facili potuerit, quo magis vacuo animo studiis litterarum esset operatus, parva admodum summa retenta, patrimo nium suum patriæ donavit. Athenis autem compluribus annis moratus, omnia temporum momenta ad percipien dam et exercendam doctrinam conferens, ignotus illi urbi vixit quod ipse in quodam volumine testatur. Stupet mens admiratione tantæ industriæ, et jam transit alio.

5. Carneades laboriosus et diuturnus sapientiæ miles: siquidem nonaginta expletis annis, idem illi vivendi ac philosophandi finis fuit. Ita se mirificum doctrinæ operibus addixerat, ut, quum cibi capiendi causa recubuisset, cogitationibus inhærens, manum ad mensam porrigere oblivisceretur; sed eum Melissa, quam uxoris loco habebat, temperato inter studia non interpellandi, sed inediæ succurrendi, officio, dexteram suam necessariis usibus aptabat. Ergo animo tantummodo vita fruebatur; corpore vero quasi alieno et supervacuo circumdatus erat. Idem cun Chrysippo disputaturus, helleboro se ante purgabat, ad exprimendum ingenium suum attentius, et illius refellen. dum acrius; quas potiones industria solidæ laudis cupidis efficit appetendas.

6. Quali porro studio Anaxagoram flagrasse credimus? qui quum e diutina peregrinatione patriam repetisset, possessionesque desertas vidisset, Non essem, inquit, ego

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d'Anaxagore pour l'étude! De retour dans sa patrie après de longs voyages, et trouvant ses possessions abandonnées, « Je serais perdu, dit-il, si ces biens n'eussent pas péri » mot où se révélait cette sagesse même qu'il était allé chercher si loin; car s'il eût préféré la culture de ses terres à celle de son esprit, on l'aurait vu, maître obscur d'un domaine, rester dans ses foyers, au lieu de devenir cet Anaxagore qui revint s'y asseoir (Av. J.-C. 466).

7. Je dirais aussi qu'Archimède retira un grand fruit de ses études, si elles ne lui avaient donné et ôté la vie tout à la fois. Marcellus, enfin maître de Syracuse, n'ignorait pas que c'étaient les machines de ce géomètre qui avaient si longtemps retardé sa victoire. Toutefois, plein d'admiration pour son rare génie, il donna ordre d'épargner ses jours, se promettant presque autant de gloire de la conservation d'Archimède que de la prise de Syracuse. Mais tandis que celui-ci, l'œil et l'attention fixés sur la terre, y traçait des figures, un soldat, qui s'était jeté dans sa maison pour la piller, leva sur lui son glaive, en lui demandant qui il était. Archimède, tout entier au problème dont il cherchait la solution, ne put lui dire son nom; mais lui montrant des deux mains le sable sillonné de lignes, « De grâce, lui dit-il, ne brouille point cela ! » Le soldat, voyant dans cette réponse une insulte au pouvoir des vainqueurs, lui trancha la tête, et le sang d'Archimède confondit l'ouvrage de sa science. C'est ainsi que, tour à tour, son travail lui fit accorder la vie et donner la mort (An de R. 541).

8. On sait que Socrate commença dans un âge avancé l'étude de la lyre, aimant mieux faire un peu tard cet apprentissage que de ne le fairejamais; et cependant que pouvait ajouter un tel

salvus, nisi istæ periissent; vocem petitæ sapientiæ compotem; nam, si prædiorum potius, quam ingenii, culturæ vacasset, dominus rei familiaris intra penates mansisset, non tantus Anaxagoras ad eos rediisset.

7. Archimedis quoque fructuosam industriam fuisse dicerem, nisi eadem illi et dedisset vitam, et abstulisset. Captis enim Syracusis, Marcellus machinationibus ejus multum ac diu victoriam suam inhibitam senserat : eximia tamen hominis prudentia delectatus, ut capiti illius parceretur, edixit; pæne tantum gloriæ in Archimede servato, quantum in oppressis Syracusis, reponens. At is, dum animo et oculis in terram defixis formas describit, militi, qui prædandi gratia domum irruperat, strictoque super caput gladio, quisnam esset, interrogabat, propter nimiam cupiditatem investigandi quod requirebat, nomen suum indicare non potuit; sed protracto manibus pulvere, Noli, inquit, obsecro, istum disturbare: ac perinde quasi negligens imperii victoris, obtruncatus, sanguine suo artis suæ lineamenta confudit : quo accidit, ut propter idem studium modo donaretur vita, modo spoliaretur.

8. Socratem etiam constat ætate provectum fidibus tractandis operam dare cœpisse, satius judicantem ejus artis vsum sero, quam nunquam percipere; et quantula Socrati

art à la science de Socrate? Mais son infatigable activité voulut joindre encore à tous les trésors de son savoir la connaissance des vulgaires éléments de la musique. C'est donc en se croyant toujours trop pauvre d'instruction qu'il devint si riche d'enseignements.

9. Réunissons comme en un seul faisceau les exemples d'une longue et heureuse application au travail. Isocrate composa le célèbre livre intitulé Panathénaïque à l'âge de quatre-vingt-quatorze ans, comme il nous l'apprend lui-même; et c'est l'œuvre d'un génie encore plein de feu: preuve évidente que les hommes d'étude, en perdant par la vieillesse la vigueur du corps, conservent à leur esprit, grâce au travail, la première fleur de la jeunesse. Et cet ouvrage ne fut pas le terme de la vie d'Isocrate; il jouit encore cinq années de l'admiration qui en était le fruit.

10. La vie de Chrysippe, sans se prolonger aussi loin, embrassa cependant un assez grand espace. Il entreprit, à l'âge de quatre-vingts ans, le Traité de logique, dont il a laissé trente-neuf volumes, et qui est un modèle de raisonnement. Le désir qu'il avait de transmettre à la postérité des monuments de son génie le rendit si actif et si laborieux, qu'il faudrait une longue vie pour étudier à fond ce qu'il a écrit (Av. J.-C. 212).

11. Et toi, Cléanthe, à qui l'étude de la sagesse demanda tant de veilles, et l'enseignement tant de persévérance, tu fis l'admiration du dieu même du travail, lequel, après t'avoir vu dans ta jeunesse consacrer la nuit à puiser de l'eau pour gagner ta vie, et le jour à écouter les leçons de Chrysippe, te vit encore, à l'âge de quatre-vingt-dix-neuf ans, t'appliquer avec zèle à l'instruction de tes auditeurs. Tu remplis l'espace d'un siècle dans ce double travail, laissant

accessio ista futura scientiæ erat? sed pertinax hominis industria, tantis doctrinæ suæ divitiis etiam musicæ rationis vilissimum elementum accedere voluit. Ergo dum ad discendum semper se pauperem credidit, ad docendum fecit se locupletissimum.

9. Atque ut longæ et felicis industriæ quasi in unum acervum exempla redigamus, Isocrates nobilissimum librum, qui inscribitur IIava@nvaïxos, quartum et nonagesimum annum agens, ita ut ipse significat, composuit, opus ardentis spiritus plenum; ex quo apparet, senescentibus membris eruditorum, intus animos industriæ beneficio florem juventæ retinere; neque hoc stylo terminos vitæ suæ clausit; namque admirationis ejus fructum quinquennio percepit.

10. Citerioris ætatis metas, sed non parvi tamen spatii, Chrysippi vivacitas flexit; nam octogesimo anno cœp tum, undequadragesimum Xoyıxov exactissimæ subtilitatis volumen reliquit : cujus studium in tradendis ingenii sui monumentis tantum operæ laborisque sustinuit, ut ad ea, quæ scripsit, penitus cognoscenda, longa vita sit opus. 11. Te quoque, Cleanthe, tam laboriose haurientem, et tam pertinaciter tradentem sapientiam, numen ipsius industriæ suspexit, quum adolescentem quæstu extra

à décider si tu méritas plus d'éloges comme disciple que comme maître (Av. J.-C. 273).

12. Sophocle aussi rivalisa glorieusement avec la nature, l'enrichissant de ses merveilleuses productions avec autant de libéralité qu'elle en montrait elle-même en prolongeant une vie si féconde en chefs-d'œuvre. Il atteignit presque la centième année; et la mort était déjà près de lui quand il écrivit son OEdipe à Colone, pièce qui pouvait seule ravir la palme à tous les poëtes tragiques. Iophon, son fils, ne voulut pas laisser ignorer ce fait aux âges futurs; il fit graver sur le tombeau de son père ce que je viens de rapporter.

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13. Le poëte Simonide se vante lui-même « d'avoir, à l'âge de quatre-vingts ans, professé l'art des vers et disputé le prix de poésie. Il était juste que son génie lui fit goûter longtemps des plaisirs dont il allait léguer la jouissance à tous Jes siècles (Av. J.-C. 551).

14. Solon nous montre jusqu'où allait son ardeur pour l'étude, dans les vers où il dit « qu'il apprenait chaque jour quelque chose en vieillissant; » et le dernier jour de sa vie confirma ce qu'il disait. Pendant que ses amis, assis autour de lui, conversaient sur une certaine matière, il souleva sa tête appesantie par la mort; et comme on lui demanda pourquoi il faisait cet effort, «C'est, répondit-il, afin de ne mourir qu'après avoir bien compris le sujet de votre entretien. » Certes, l'oisiveté serait bannie de la terre, si les hommes entraient dans la carrière de la vie avec les sentiments qui animaient Solon quand il en sortit (Av.-J. C. 559).

hendæ aquæ nocturno tempore inopiam tuam sustentantem, diurno Chrysippi præceptis percipiendis vacantem, eumdemque ad undecentesimum annum attenta cura eru. dientem auditores tuos, videret; duplici enim labore unius seculi spatium occupasti; incertum reddendo, dis cipulusne an præceptor esses laudabilior.

12. Sophocles quoque gloriosum cum rerum natura certamen habuit, tam benigne mirifica illi opera sua exhibendo, quam illa operibus ejus tempora liberaliter subministrando prope enim centesimum annum attigit, sub ipsum transitum ad mortem Edipode Coloneo scripto : qua sola fabula omnium ejusdem studii poetarum præri pere gloriam potuit; idque ignotum esse posteris filius Sophoclis Iophon noluit, sepulcro patris, quæ retuli, insculpendo.

13. Simonides vero poeta octogesimo anno et docuisse se carmina, et in eorum certamen descendisse ipse gloriatur; nec fuit iniquum, illum voluptatem ex ingenio suo diu percipere, quum eam omni ævo fruendam traditurus esset.

14. Jam Solon quanta industria flagraverit, et versibus complexus est, quibus significat se quotidie aliquid addiscentem senescere, et supremo vitæ die confirmavit : qui assidentibus amicis, et quadam de re sermonem inter se conferentibus, fatis jam pressum caput erexit; interrogatusque, quapropter id fecisset, respondit: Ut quum istud, quidquid est, de quo disputatis, percepero, moriar. Migrasset profecto ex hominibus inertia, si eo

15. Quelle ne fut pas l'activité de Thémistocle, qui, malgré le soin des plus graves affaires, chargea sa mémoire des noms de tous ses concitoyens; qui, exilé de sa patrie par le plus inique des arrêts, et contraint de se réfugier auprès de Xerxès qu'il venait de vaincre, ne voulut pas se présenter devant lui avant d'avoir appris la langue des Perses, afin de conquérir par son travail une recommandation, et de ne faire entendre aux oreilles du roi que des sons qui lui fussent connus et familiers! (Av. J.-C. 463.)

16. Ce double mérite de Thémistocle, deux rois se le sont partagé : Cyrus avait appris les noms de tous ses soldats; Mithridate, les langues des vingt-deux nations qui étaient sous son obéissance. L'un voulait saluer ses compagnons d'armes sans nomenclateur; l'autre, parler à ses sujets sans interprète.

CHAPITRE VIII.

DU REPOS HONORABLE, CHEZ LES ROMAINS. Le repos, qui semble si contraire au travail et à l'étude, doit en être nécessairement la suite; non pas ce repos où s'évanouit le courage, mais celui où il se retrempe. L'un est un mal, même pour les hommes inertes; l'autre est souvent un bien, même pour les hommes actifs. Ceux-là ne doivent pas traîner toujours une vie languissante; ceux-ci puiseront dans la salutaire interruption de leur travail de nouvelles forces pour le travail même.

1. Un couple illustre de vrais amis, Scipion et

animo vitam ingrederentur, quo eam Solon egressus est.

15. Quam porro industrius Themistocles, qui maximarum rerum cura districtus, omnium tamen civium suorum nomina memoria comprehendit, per summamque iniquitatem patria pulsus, et ad Xerxem, quem paulo ante devicerat, confugere coactus, priusquam in conspectum ejus veniret, persico sermoni se assuefecit; ut labore parta commendatione, regiis auribus familiarem et assuetum sonum vocis adhiberet!

16. Cujus utriusque industriæ laudem duo reges partiti sunt, Cyrus omnium militum suorum nomina, Mithridates duarum et viginti gentium, quæ sab regno ejus erant, linguas ediscendo: ille, ut sine monitore exercitum salutaret; hic, ut eos, quibus imperabat, sine inter prete alloqui posset.

CAPUT VIII.

DE OTIO LAUDATO IN ROMANIS.

Otium, quod industriæ et studio maxime contrarium videtur, præcipue subnecti debet, non quo evanescit virtus, sed quo recreatur: alterum enim etiam inertibus vi. tandum; alterum strenuis quoque interdum appetendum est illis, ne proprie vitam inertem exigant; his, ut tempestiva laboris intermissione ad laborandum fiant vegetiores.

1. Par veræ amicitiæ clarissimum Scipio et Lælius,

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