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Lélius, unis entre eux et par les liens de l'affection, et par une entière communauté de vertus, marchaient d'un pas égal dans la carrière d'une vie active, et prenaient aussi en commun le repos nécessaire à leur esprit. On sait qu'en se promenant sur les rivages de Caïète et de Laurente, ils s'amusaient à recueillir des coquillages et de petits cailloux. C'est un fait que L. Crassus rappelait souvent, et qu'il tenait de son beau-père Q. Scévola, gendre de Lélius.

2. Scévola lui-même, témoin irrécusable de ces paisibles délassements, passe pour avoir excellé au jeu de paume : c'était sans doute l'ordinaire exercice où il reposait son esprit des fatigues du forum. Il donnait aussi, dit-on, quelques moments au trictrac et aux échecs, après s'être appliqué longtemps à régler avec sagesse les droits des citoyens et le culte des dieux. Dans les affaires sérieuses, c'était Scévola; dans les amusements et les jeux, c'était l'homme, l'homme que la nature a fait incapable d'un travail continu.

DU REPOS HONORABLE, chez LES ÉTRANGERS.

1. Cette vérité n'avait point échappé à Socrate, qui pénétra tous les secrets de la sagesse. Aussi ne rougit-il pas, lorsqu'un bâton entre les jambes, et jouant avec ses tout petits enfants', il excita le rire d'Alcibiade (Av. J.-C. 413).

2. Homère, ce divin génie, n'avait pas une autre pensée, en prêtant aux terribles mains d'Achille une lyre harmonieuse, pour les faire reposer des rudes travaux de la guerre dans le charme d'un pacifique exercice.

cum amoris vinculo, tum etiam omnium virtutum inter se juncti societate, ut actuosæ vitæ iter æquali gradu exsequebantur, ita animi quoque remissioni communiter acquiescebant; constat namque, eos Caietæ et Laurenti vagos littoribus conchulas et calculos lectitasse; idque se L. Crassus ex socero suo Q. Scævola, qui gener Lælii fuit, audisse sæpenumero prædicavit.

2. Scævola autem quieta remissionis eorum certissimus testis, optime pila lusisse traditur; quia videlicet ad hoc diverticulum animum suum, forensibus ministeriis fatigatum, transferre solebat: alveo quoque et calculis vacasse interdum dicitur, quum bene ac diu jura civium, et cæ. rimonias deorum ordinasset; ut enim in rebus seriis Scavolam, ita et in scenicis lusibus hominem agebat: quem rerum natura continui laboris patientem esse non sinit.

DE OTIO LAUDATO IN EXTERNIS.

1. Idque vidit, cui nulla pars sapientiæ obscura fuit, Socrates; ideoque non erubuit tunc, quum interposita arundine cruribus suis, cum parvulis filiolis ludens ab Alcibiade risus est.

2. Homerus quoque, ingenii cœlestis vates, non aliud sensit, vehementissimis Achillis manibus canoras fides aptando, ut earum militare robur leni pacis studio relaxaret.

CHAPITRE IX.

DU POUVOIR DE L'Éloquence, CHEZ LES ROMAINS.

Nous avons vu quel empire exerçait l'éloquence; mais il convient de la considérer dans des exemples particuliers, qui en attesteront encore mieux le pouvoir.

1. Après l'expulsion des rois, le peuple, irrité contre le sénat, s'était armé et retiré près des rives de l'Anio, sur le mont que l'on appelle Sacré. La république, déchirée par cette discorde fatale, offrait le spectacle non moins hideux que déplorable d'un corps et d'une tête séparés l'un de l'autre; et, si l'éloquence de Valérius n'eût arrêté les progrès du mal, l'espérance d'un si vaste empire se fût évanouie presque en naissant. Ce fut sa parole qui, ramenant à des sentiments plus sages et plus modérés un peuple égaré par les charmes inaccoutumés d'une liberté nouvelle, le soumit au sénat, ou, mieux, rendit Rome à Rome même. Ainsi une voix éloquente put triompher de la colère, de la sédition, des armes (An de R. 259).

2. C'est encore l'éloquence qui arrêta les soldats de Marius et de Cinna, alors qu'ils brûlaient de tremper leurs glaives furieux dans le sang des citoyens. Ceux qu'avaient choisis ces chefs barbares pour égorger M. Antonius demeurèrent immobiles à la voix de cet orateur, et remirent dans le fourreau, sans les rougir de son sang, leurs épées étincelantes et déjà levées sur lui. Ils se retirèrent. Mais P. Antronius, qui seul était resté à l'écart, et n'avait pu éprouver l'effet de ces paroles, prêta son odieux ministère à des volon

CAPUT IX.

DE VI ELOQUENTIE IN ROMANIS.

Potentiam vero eloquentiæ etsi plurimum valere animadvertimus, tamen sub propriis exemplis, quo scilicet vires ejus testatiores fiant, recognosci convenit.

1. Regibus exactis, plebs dissidens a patribus, juxta ripam fluminis Anienis in colle qui Sacer appellatur, armata consedit: eratque non solum deformis, sed etiam miserrimus reipublicæ status, a capite ejus cætera parte corporis pestifera seditione divisa: ac ni Valerii subvenisset eloquentia, spes tanti imperii in ipso pæne ortu suo corruisset; is namque populum nova et insolita libertate temere gaudentem, oratione ad meliora et saniora consilia revocatum, senatui subjecit, id est, urbem urbi junxit; verbis ergo facundis ira, consternatio, arma cesserunt.

2. Quæ etiam Marianos Cinnanosque mucrones, civilis profundendi sanguinis cupiditate furentes, inhibuerunt;

missi enim a sævissimis ducibus milites ad M. Antonium obtruncandum, sermone ejus obstupefacti, destrictos jam et vibrantes gladios cruore vacuos vaginis reddiderunt. Quibus digressis, P. Antronius (is enim solus in ambitu expers Antonianæ facundiæ steterat) crudele imperium truculento ministerio peregit. Quam disertum igitur eum fuisse putemus, quem ne hostium quidem quisquam occi

tés impitoyables. Quelle fut donc l'éloquence de celui que des ennemis même n'osèrent plus frapper dès qu'ils eurent consenti à l'entendre? (An de R. 666.)

3. Le divin Jules, qui est la plus grande gloire du ciel, après l'avoir été aussi de l'esprit humain, donna une juste idée du pouvoir de la parole, lorsque, dans l'accusation intentée par lui à Cn. Dolabella, il dit « que le plaidoyer de C. Cotta lui arrachait des mains la meilleure des causes; »> et c'est de la bouche la plus éloquente que sortait cette plainte (An de R. 676). Comme, après un tel exemple, je n'en saurais trouver de plus grand dans notre histoire, je passe à ceux que fournissent les étrangers.

dant et qui attaquait sans cesse la puissance de ce grand homme, confessait néanmoins « qu'un charme plus doux que le miel résidait sur ses lèvres, et que ses paroles laissaient une sorte d'aiguillon dans le cœur de ceux qui l'avaient entendu.» On raconte qu'un vieillard, qui écoutait le premier discours de Périclès bien jeune encore, et qui, dans sa jeunesse, avait entendu ceux de Pisistrate déjà fort âgé, ne put s'empêcher de s'écrier « qu'il fallait se tenir en garde contre un tel citoyen, tant sa manière de haranguer rappelait celle de Pisistrate. Il ne se trompa ni dans son jugement sur l'éloquence du jeune Athénien, ni dans ses pressentiments sur sa conduite. En effet, quelle différence y eut-il

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du pouvoir de l'éloquence, chez leS ÉTRAN- entre Pisistrate et Périclès, si ce n'est que la

GERS.

1. L'éloquence de Pisistrate lui donna, dit-on, une telle autorité, que les Athéniens, séduits par ses discours, lui déférèrent la puissance royale, malgré la constante opposition de Solon, qui aimait tant sa patrie. Mais si les harangues de l'un étaient plus sages, celles de l'autre étaient plus entraînantes; ce qui fit que ce peuple, d'ailleurs si vanté pour sa prudence, préféra la servitude à la liberté (Av. J.-C. 565).

2. Périclès, à qui la nature avait prodigué les dons les plus heureux, et qui avait travaillé sans relâche à les perfectionner, à l'école d'Anaxagore, fit plier aussi la liberté d'Athènes sous le joug de l'esclavage. Il sut conduire et faire mouvoir à son gré cette république; et lors même qu'il parlait contre le vœu du peuple, sa voix plaisait encore et restait populaire. Aussi l'ancienne comédie, dont le langage était si mor

dere sustinuit, qui modo vocem ejus ad aures suas voluit admittere?

3. Divus quoque Julius, quam coelestis numinis, tam etiam humani ingenii perfectissimum columen, vim facundiæ proprie expressit, dicendo in accusatione Cn. Dolabellæ, quem reum egit, extorqueri sibi causam optimam C. Cotta patrocinio; siquidem maxima tunc eloquentia questa est cujus facta mentione, quoniam domesticum nullum majus adjecerim exemplum, peregrinandum est.

DE VI ELOQUENTIE IN EXTERNIS.

1. Pisistratus dicendo tantum valuisse traditus est, ut ei Athenienses regium imperium oratione capti permitterent, quum præsertim ex contraria parte amantissimus patriæ Solon niteretur; sed alterius salubriores erant conciones, alterius disertiores : quo evenit, ut alioqui prudentissima civitas libertati servitutem præferret.

2. Pericles autem felicissimis naturæ incrementis, sub Anaxagora præceptore summo studio perpolitus et instructus, liberis Athenarum cervicibus jugum servitutis imposuit; egit enim ille urbem, et versavit arbitrio suo : quumque adversus voluntatem populi loqueretur, jucunda nihilominus et popularis ejus vox erat : itaque veteris comœdiæ maledicta lingua, quamvis potentiam viri per

tyrannie de l'un s'appuya sur les armes, et celle de l'autre sur la persuasion?

3. Quelle force d'éloquence ne devons-nous pas supposer au philosophe Hégésias, de Cyrène? Il faisait une si vive peinture des maux de la vie, que, ces tristes images ne s'effaçant plus de l'esprit de ses auditeurs, beaucoup d'entre eux voulurent se donner la mort. Aussi le roi Ptolémée lui fit-il défense de discourir davantage sur ce sujet.

CHAPITRE X.

DE LA VOIX ET DU GESTE, CHEZ LES ROMAINS.

Il faut, pour le plus grand éclat de l'éloquence, approprier sa voix au sujet et son geste aux paroles. Munie d'un tel secours, elle assiége les hommes par trois côtés à la fois elle-même envahit leur âme, tandis qu'elle livre au pouvoir

stringere cupiebat, tamen in labris ejus hominis melle dulciorem leporem fatebatur habitare: inque animis corum, qui illum audierant, quasi aculeos quosdam relinqui prædicabat. Fertur quidam, quum admodum senex primæ concioni Periclis adolescentuli interesset, idemque juvenis Pisistratum jam decrepitum concionantem audisset, non temperasse sibi quo minus exclamaret, Caveri illum civem oportere, quod Pisistrali orationi simillima ejus esset oratio; nec hominem aut æstimatio eloquii, aut morum augurium fefellit. Quid enim inter Pisistratum et Periclem interfuit, nisi quod ille armatus, hic sine armis tyrannidem gessit?

3. Quantum eloquentia valuisse Hegesiam, Cyrenaicum philosophum, arbitramur? qui sic mala vitæ repræsentabat, ut eorum miseranda imagine audientium pectoribus inserta, multis voluntariæ mortis oppetendæ cupiditatem ingeneraret? Ideoque a rege Ptolemæo ulterius hac de re disserere prohibitus est.

CAPUT X.

DE PRONUNTIATIONE ET APTO MOTU CORPORIS IN ROMANIS.

Eloquentiæ autem ornamenta in pronuntiatione apta,

de ces deux auxiliaires et leurs oreilles et leurs yeux.

1. Mais prouvons cette vérité par l'exemple de quelques illustres personnages; et citons un jeune orateur, C. Gracchus, dont l'éloquence fut plus heureuse que les vues politiques, puisqu'un si ardent génie, qui pouvait tant pour le bien de la république, ne conçut que le dessein impie de la troubler. Toutes les fois qu'il haranguait le peuple, il avait derrière lui un esclave, habile musicien, qui, sans être vu, réglait, au son d'une flûte d'ivoire, les intonations de sa voix, et en ranimait la faiblesse ou en modérait la force intempestive. Car la chaleur et la véhémence naturelles à Gracchus ne lui laissaient pas assez d'attention pour garder, de lui-même, une telle mesure (An de R. 630).

2. Q. Hortensius, qui attachait une si grande importance à la grâce du geste, mettait peut-être plus de soin à composer le sien qu'à rechercher l'éloquence même. Aussi l'on ne saurait dire si ceux qui accouraient à ses plaidoyers étaient plus avides de l'entendre ou de le voir: tant l'aspect de l'orateur donnait de charme à sa parole, et sa parole à son aspect! Un fait constant, c'est qu'Ésope et Roscius, les plus habiles acteurs de l'époque, venaient souvent, lorsqu'il plaidait, se mêler à ses auditeurs, afin d'enrichir la scène de gestes empruntés au barreau.

3. Enfin Cicéron, dans son plaidoyer pour Gallius, a fait sentir assez l'importance des deux qualités dont nous parlons. L'accusateur M. Calidius prétendait que le prévenu avait voulu l'empoisonner; et comme il offrait de le prouver par témoins, pièces d'écriture, interrogatoires, Ci

et convenienti motu corporis consistunt. Quibus quum se instruxit, tribus modis homines aggreditur, animos eorum ipsa invadendo, horum alteri aures, alteri oculos permulcendos tradendo.

1. Sed ut propositi fides in personis illustribus exhibeatur, C. Gracchus eloquentiæ, quam propositi, felicioris adolescens, quoniam flagrantissimo ingenio, quum op. time rempublicam tueri posset, perturbare impie maluit; quoties apud populum concionatus est, servum post se musicæ artis peritum habuit, qui occulte eburnea fistula pronuntiationis ejus modos formabat; aut nimis remissos excitando, aut plus justo concitatos revocando: quia ipsum calor atque impetus actionis attentum hujusce temperamenti æstimatorem esse non patiebatur.

2. Q. autem Hortensius plurimum in corporis decoro' motu repositum credens, pæne plus studii in eodem elaborando, quam in ipsa eloquentia affectanda impendit; itaque nescires, utrum cupidius ad audiendum eum, an ad spectandum concurreretur : sic verbis oratoriiis adspectus, et rursus adspectui verba serviebant. Itaque constat, Æsopum Rosciumque, ludicræ artis peritissimos viros, illo causas agente, in corona frequenter adstitisse, ut foro petitos gestus in scenam referrent.

3. Jam M. Cicero quantum in utraque re, de qua loquimur, momenti sit, oratione quam pro Gallio habuit, si

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céron lui reprocha le calme de son visage, Ja langueur de sa voix, la mollesse de son style dans une accusation de cette nature; et en même temps qu'il mettait à découvert les imperfections de l'orateur, il sut en faire un argument de la défense, qu'il termina par cette apostrophe : « Si tu disais vrai, Calidius, est-ce donc ainsi que tu t'exprimerais? » (An de R. 687.)

DE LA VOIX ET DU GESTE, CHEZ LES ÉTRAN

GERS.

Démosthène était là-dessus du même sentiment. « Quel est, lui demanda-t-on un jour, le plus puissant moyen de l'orateur? » — « L'action,» répondit-il. Interrogé une seconde et une troisième fois, il fit toujours la même réponse, reconnaissant qu'il devait à cette arme presque tous ses triomphes. Aussi rien de plus juste que le mot d'Eschine. Il avait quitté Athènes après ce fameux débat qui avait tourné à sa honte, et il s'était retiré à Rhodes, où, à la demande des habitants, il débita, d'une voix sonore et harmonieuse, d'abord son discours contre Ctésiphon, puis celui de Démosthène en faveur de l'accusé. Tout l'auditoire admira l'éloquence des deux plaidoyers; mais on loua surtout celui de Démosthène : « Hé! que serait-ce donc, leur dit Eschine, si vous l'aviez entendu lui-même? » Un si grand orateur, un ennemi naguère si acharné, avait une telle idée de la véhémence de son adversaire et du feu de sa parole, qu'il se déclarait incapable de lire ses ouvrages; il avait trop éprouvé ce que pouvaient l'énergique vivacité de ses regards, l'air imposant et terrible de son visage, le son de sa voix si bien assorti à

gnificavit, M. Calidio accusatori exprobrando, quod præparatum sibi a reo venenum, testibus, chirographis, quæstionibus se probaturum affirmans, remisso vultu, et languida voce, et soluto genere orationis usus esset: pariterque et oratoris vitium detexit, et causæ periclitantis argumentum adjecit, totum hunc locum ita claudendo: Tu istud, M. Calidi, nisi fingeres, sic ageres?

DE PRONUNTIATIONE ET APTO MOTU CORPORIS IN EXTERNIS.

Consentaneum huic Demosthenis judicium : qui quum interrogaretur, quidnam esset in dicendo efficacissimum, respondit, nóxplots. Iterum deinde et tertio interpellatus, idem dixit, pæne totum se illi debere confitendo recte itaque Eschines, quum propter judicialem ignominiam, relictis Athenis, Rhodum petisset, atque ibi rogatu civitatis suam prius in Ctesiphontem, deinde Demosthenis pro eodem orationem clarissima et suavissima voce recitasset, admirantibus cunctis utriusque voluminis eloquentiam, sed aliquanto magis Demosthenis: Quid si, inquit, ipsum audissetis! Tantus orator, et modo tam infestus adversarius, sic inimici vim ardoremque dicendi suspexit, ut se scriptorum ejus parum idoneum lectorem esse prædicaret; expertus acerrimuni oculorum vigorem, terribile vultus pondus, accommodatum singulis verbis sonum vocis, efficacissimos corporis motus; ergo etsi operi

chacune de ses paroles, l'irrésistible effet des mouvements de son corps. Aussi, quoiqu'il soit impossible de rien ajouter à ce chef-d'œuvre, il manque toutefois à Démosthène une grande partie de lui-même on le lit, mais on n'entend point sa voix.

CHAPITRE XI.

DES EFFETS EXTRAORDINAIRES DE LA SCIENCE ET DES ARTS, CHEZ LES ROMAINS.

Le récit des merveilleux effets de la science peut aussi procurer quelque plaisir; ce sera en même temps montrer l'utilité de ses inventions, et produire au grand jour des choses dignes de mémoire; et la peine que ce travail aura coûté à l'écrivain ne sera pas sans fruit.

1. La passion de Sulpicius Gallus pour tous les genres de connaissances fut très-utile à la république. Il était lieutenant de L. Paullus dans la guerre contre le roi Persée. Au milieu d'une belle nuit, il survint une éclipse de lune, et nos soldats, épouvantés de ce phénomène comme d'un prodige menaçant, tremblaient d'en venir aux mains avec l'ennemi. Mais Gallus leur expliqua si habilement le système planétaire et la nature des corps célestes, qu'il les fit marcher pleins d'ardeur au combat. Ce fut donc sa noble science qui ouvrit le chemin à l'éclatante victoire de Paul-Émile; car si le savant n'eût d'abord triomphé de la frayeur du soldat, le général n'aurait pu triompher de l'ennemi (An de R. 580).

2. L'habileté de Spurina dans l'art d'interroger les dieux se révéla par un événement trop

illius adjici nihil potest, tamen in Demosthene magna pars Demosthenis abest, quod legitur potius, quam auditur.

CAPUT XI.

DE EFFECTIBUS ARTIUM RARIS APUD ROMANOS.

Effectus etiam artium recogniti possunt aliquid afferre voluptatis protinusque et quam utiliter excogitatæ sint, patebit, et memoratu dignæ res lucido in loco reponentur, et labor in iis edendis sno fructu non carebit.

1. Sulpicii Galli maximum in omni genere litterarum recipiendo studium plurimum reipublicæ profuit; nam quum L. Paulli, bellum adversum regem Persen gerentis, legatus esset, ac serena nocte subito luna defecisset, eoque veluti diro quodam monstro perterritus exercitus noster, manus cum hoste conserendi fiduciam amisisset, de cœli ratione et siderum natura peritissime disputando, alacrem eum in aciem misit: itaque illi inclytæ Paullianæ victoriæ liberales artes Galli aditum dederunt, quia nisi ille metum nostrorum militum vicisset, imperator [romanus] vincere hostes non potuisset.

2. Spurinæ quoque in consectandis deorum monitis effi. VALÈRE MAXIME.

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funeste à l'empire romain. Il avait averti C. César de se tenir sur ses gardes, en lui représentant comme sinistres les trente jours qui allaient suivre, et dont le dernier tombait aux ides de mars. Dans la matinée du trentième jour, le hasard les ayant réunis tous deux chez Calvinus Domitius, auquel ils rendaient visite, César dit à Spurina : Eh bien, ne sommes-nous pas aux ides de mars? >> -«Eh bien, répondit Spurina, sont-elles passées?» L'un avait banni toute crainte, comme s'il eût vu s'écouler le terme de l'époque fatale; l'autre pensait que le dernier instant même pouvait recéler tout le péril. Plût au ciel que l'aruspice eût été dupe de sa science, plutôt que le père de la patrie victime de sa sécurité ! (An de R. 709.)

DES EFFETS EXTRAORDINAIRES DE LA SCIENCE ET DES ARTS, CHEZ LES ÉTRANGERS. 1. Mais considérons les exemples étrangers. Une éclipse de soleil, qui enveloppa tout à coup d'épaisses ténèbres la ville d'Athènes, y jeta l'épouvante, chacun voyant dans ce phénomène céleste un présage de ruine. Périclès, s'avançant alors au milieu de tous, donna sur le cours du soleil et de la lune les explications qu'il avait reçues de son maître Anaxagore, et il ne laissa pas ses concitoyens plus longtemps en proie à de vaines terreurs (Av. J.-C. 430).

2. Quel honneur le roi Alexandre ne faisait-il point aux arts, en ne permettant qu'à Apelle de le peindre, qu'à Lysippe de faire sa statue?

3. Quiconque visite Athènes s'arrête étonné devant un Vulcain, sorti des mains d'Alcamène. Entre autres signes de perfection qui frappent d'abord à la vue de cette œuvre, on admire jus

cacior scientia apparuit, quam urbs Romana voluit. Prædixerat enim C. Cæsari, ut proximos dies xxx quasi fatales caveret, quorum ultimus erat idus Martiæ. Eo quum forte mane uterque in domum Calvini Domitii ad officium convenisset, Cæsar Spurinæ, Ecquid scis, inquit, idus Martias jam venisse? et is, Ecquid scis, illas nondum præleriisse ? Abjecerat alter timorem, tamquam exacto tempore suspecto: alter ne extremam quidem ejus partem periculo vacuam esse arbitratus est. Utinam haruspicem potius augurium, quam patriæ parentem securitas fefellisset!

DE EFFECTIBUS ARTIUM RARIS APUD EXTERNOS.

1. Sed ut alienigena scrutemur, quum obscurato repente sole inusitatis perfusæ tenebris Athenæ sollicitudine agerentur, interitum sibi cœlesti denuntiatione portendi cre. dentes, Pericles processit in medium; et quæ a præcep tore suo Anaxagora pertinentia ad solis et lunæ cursum acceperat, disseruit; nec ulterius trepidare cives suos vano metu passus est.

2. Quantum porro dignitatis a rege Alexandro tributum arti existimamus, qui se et pingi ab uno Apelle, et fingi a Lysippo tantummodo voluit?

3. Tenet visentes Athenas Vulcanus Alcamenis manibus

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qu'à l'habileté avec laquelle l'artiste a fait entrevoir la démarche boiteuse de Vulcain, sous une draperie qui la déguise; de sorte que le défaut ne choque pas comme une difformité, mais, ennobli par l'art, n'est plus que le trait distinctif et particulier du dieu.

4. Dans un temple de Cnide, est placée ou plutôt respire une statue en marbre de Vénus, ouvrage de Praxitèle, et dont la beauté provoqua les lascifs embrassements d'un impudique. On doit donc trouver d'autant plus naturelle l'erreur de ce cheval qui ne put s'empêcher de hennir, à la vue d'une cavale en peinture; de ces chiens, qui aboyèrent devant l'image d'une chienne; de ce taureau qu'on vit, à Syracuse, s'enflammer d'une amoureuse ardeur pour une génisse d'airain, dont la parfaite ressemblance irritait ses désirs. Faut-il s'étonner que l'art trompe ainsi des êtres privés de raison, quand on voit les gracieux contours d'une pierre insensible exciter dans un homme une passion sacrilége?

5. Mais si la nature permet souvent à l'art de rivaliser de puissance avec elle, parfois aussi elle le laisse s'épuiser en efforts inutiles. C'est ce qu'éprouva le pinceau d'un artiste éminent, d'Euphranor. I peignait, dans Athènes, les douze grands dieux, et il avait, grâce au choix des couleurs, représenté Neptune dans tout l'éclat de la majesté, se flattant de donner à Jupiter plus de grandeur encore. Mais l'inspiration s'était épuisée sur le premier ouvrage; et, malgré ses efforts, il ne put, dans le second, s'élever jusqu'où il voulait.

6. Que dire de cet autre peintre (1) également fameux, qui, représentant le cruel sacrifice d'Iphigénie, et après avoir placé autour de l'autel Calchas attristé, Ulysse abattu, Ajax poussant des cris et Ménélas des plaintes lamentables, couvrit d'un voile la tête d'Agamemnon? N'était-ce pas reconnaître que l'art ne saurait exprimer la plus profonde et la plus amère des douleurs? Son tableau nous montre un aruspice, des amis, un frère en pleurs, et il l'a mouillé de leurs larmes ; mais il a laissé à l'âme du spectateur à juger de l'affliction du père.

7. Ajoutons encore un exemple, fourni par la peinture. Un artiste d'une grande célébrité (2) avait déployé toutes les ressources de son art dans le tableau d'un cheval sortant du manége; l'animal semblait vivre. Il voulut peindre aussi l'écume autour des naseaux, mais tout son talent vint échouer contre ce petit détail; il essaya longtemps, à plusieurs reprises, toujours en vain. Cédant enfin au dépit, il saisit près de lui son éponge, encore imprégnée de toutes sortes de couleurs, et il la jeta contre le tableau, comme pour détruire son ouvrage; mais la fortune la dirigea sur les naseaux mêmes du cheval, et produisit ce que le peintre avait si longtemps cherché. Ainsi, une imitation que l'art avait tentée vainement fut l'œuvre du hasard.

(1) Timanthe. (2) Néalcès.

fabricatus; præter cætera enim perfectissimæ artis in eo præcurrentia indicia, etiam illud mirantur, quod stat dissimulatæ claudicationis sub veste leviter vestigium repræsentans; ut non tamquam exprobratum vitium, ita tamquam certam propriamque dei notam decore significans.

4. Cujus conjugem Praxiteles in marmore quasi spirantem in templo Gnidiorum collocavit, propter pulchritudinem operis a libidinoso cujusdam complexu parum tutam. Quo excusabilior est error equi, qui visa pictura equæ, hinnitum edere coactus est; et canum latratus adspectu pictæ canis incitatus; taurusque ad amorem et concubitum æneæ vaccæ Syracusis nimiæ similitudinis irritamento compulsus. Quid enim vacua raționis animalia arte decepta miremur, quum hominis sacrilegam cupiditatem muti lapidis lineamentis excitatam videamus?

5. Cæterum natura quemadmodum sæpenumero æmu lam virium suarum artem esse patitur, ita aliquando irritam fesso labore dimittit; quod summi artificis Euphranoris manus senserunt; nam quum Athenis XII deos pingeret, Neptuni imaginem quam poterat excellentissimis majestatis coloribus complexus est, perinde ac Jovis, aliquanto augustiorem repræsentaturus, sed omni impetu cogitationis in superiori opere absumpto, posteriores ejus conatus assurgere, quo tendebant, nequiverunt.

6. Quid, ille alter æque nobilis pictor, luctuosum im

molatæ Iphigenia sacrificium referens, quum Calchanta tristem, mestum Ulyssem, clamantem Ajacem, lamentantem Menelaum circa aram statuisset, caput Agamemnonis involvendo, nonne summi maroris acerbitatem arte exprimi non posse confessus est? Itaque pictura ejus, haruspicis, amicorum, et fratris lacrimis madet; patris fletum spectantis affectui æstimandum reliquit.

7. Atque, ut ejusdem studii adjiciam exemplum, præcipuæ artis pictor equum ab exercitatione venientem, modo non vivum, labore industriæ suæ comprehenderat; cujus naribus spumas adjicere cupiens, tantus artifex in tam parvula materia multum ac diu frustra terebatur: indignatione deinde accensus, spongiam omnibus imbutam coloribus forte juxta se positam apprehendit, et, veluti corrupturus opus suum, tabulæ illisit; quam fortuna ad ipsas equi nares directam, desiderium pictoris coegit explere : itaque quod ars adumbrare non valuit, casus imitatus est.

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