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formé pour moi les mêmes vœux; je tiens des | mêmes aïeux une égale illustration. Une épouse est chère, des enfants sont bien aimés, des amis sont précieux, des alliés sont agréables; mais ces affections, nées plus tard dans notre cœur, n'y doivent pas usurper la place de la première.

1. J'invoquerai ici le témoignage de Scipion l'Africain. Quoiqu'il fût uni de la plus étroite amitié avec Lélius, il supplia le sénat de ne point ôter à son frère la province qui était échue à ce dernier, pour la donner à Lélius. Il s'enga- | gea même à suivre L. Scipion en Asie comme lieutenant. L'on vit donc le plus âgé obéir au plus jeune, le plus brave au moins belliqueux, le général chargé de gloire à un chef sans renommée, et, pour tout dire en un mot, celui qui s'appelait déjà l'Africain à celui qui n'était pas encore l'Asiatique. Ainsi, de deux surnoms illustres, il conquit l'un et donna l'autre (1); de deux couronnes triomphales, il porta la première, et fit don de la seconde ; plus grand dans un rang inférieur, que son frère dans la dignité du commandement (An de R. 563).

2. M. Fabius ayant, pendant son consumat, remporté une éclatante victoire sur les Étrusques et sur les Véiens, le sénat et le peuple lui décernèrent à l'envi les honneurs du triomphe; mais il ne voulut pas en jouir, parce que son frère Q. Fabius, personnage consulaire, avait péri dans la bataille en faisant des prodiges de valeur. Quel empire la tendresse fraternelle devait avoir pris sur son cœur, pour effacer, à ses yeux, tout l'éclat d'une si glorieuse distinction! (An de R. 272).

3. Cet exemple honore l'antiquité; le suivant

(1) Il contribua par ses succès à faire donner à son frère le surnom d'Asiatique.

peregi; eosdem appellavi parentes; eadem pro me vota excubuerunt; parem ex majorum imaginibus gloriam traxi : cara est uxor, dulces liberi, jucundi amici, accepti affi nes; sed postea cognitis nulla benevolentia accedere debet, quæ priorem exhauriat.

1. Atque hoc teste Scipione Africano loquor : qui ta metsi arctissima familiaritate Lælio junctus erat, attamen senatum supplex oravit, ne provinciæ sors fratri suo erepta, ad eum transferretur, legatumque se L. Scipioni in Asiam iturum promisit; et major natu minori, et fortissimus imbelli, et gloria excellens laudis inopi, et, quod super omnia est, nondum Asiatico, jam Africanus; itaque clarissimorum cognominum alterum sumpsit, alterum dedit; triumphique prætextam hujus excepit; illius tradidit: ministerio aliquanto major, quam frater imperio.

2. M. vero Fabius consul, inclyta pugna Hetruscis et Veientibus superatis, delatum sibi summo senatus populique studio triumphum ducere non sustinuit; quia eo prælio Q. Fabius, frater ejus, consularis fortissime dimicans occiderat. Quantam in eo pectore pietatem fraternæ caritatis habitasse existimemus, propter quam amplissimi bonoris tantus fulgor exstingui potuit?

3. Hoc exemplo vetustas, illo seculum nostrum orna

est la gloire de notre siècle, auquel il a été donné de voir l'intime union de ces deux frères qui, après avoir fait l'ornement de la maison des Claudes, le sont aujourd'hui de celle des Jules. Telle était l'affection de notre prince ou plutôt de notre père pour son frère Drusus, que, recevant à Ticinum (1), où il était venu, après ses victoires, embrasser ses parents, la nouvelle que ce frère était dangereusement malade en Germanie, et que ses jours étaient en danger, il partit aussitôt dans la plus grande consternation. L'on jugera de la rapidité prodigieuse avec laquelle il franchit, comme d'une haleine, tout cet intervalle, si l'on considère que, prenant à peine le temps de changer de cheval, il passa les Alpes et le Rhin, et parcourut, en un jour et une nuit, à travers les pays barbares qu'il venait de subjuguer, un espace de deux cents milles (2), sans autre escorte que son guide Antabagius. Mais, dans une route si pénible et si périlleuse, à défaut des mortels qui composent sa suite ordinaire, il avait pour cortége le céleste génie de l'amour fraternel, les dieux protecteurs des vertus sublimes, et le plus fidèle gardien de l'empire romain, Jupiter. Dru sus, qui touchait à son heure dernière, ne pouvait lui rendre ses devoirs. Toutefois, malgré l'extrême abattement des forces de son corps et de son esprit, et dans cet instant qui sépare la vie de la mort, il ordonna à ses légions d'aller, enseignes déployées, au-devant de son frère, pour le saluer du nom d'imperator; il prescrivit de plus de lui dresser une tente prétorienne à la droite de la sienne, et de lui donner les ti tres de consul et de général en chef; et le mo ment même où il expira le vit aussi rendre hommage à sa dignité suprême (An de R. 744).

(1) Pavic. — (2) 67 lieues.

tum est cui contigit fraternum jugum Claudia prius, nunc etiam Julia gentis intueri decus: tantum enim amorem princeps parensque noster insitum animo fratris Drusi habuit, ut quum Ticini, quo victor hostium ad complectendos parentes venerat, gravi illum et periculosa valetudine in Germania fluctuare cognosset, protinus inde metu attonitus erumperet; iter quoque quam rapidum et præceps velut uno spiritu corripuerit, eo patet, quod Alpes Rhenumque transgressus die ac nocte, mutato subinde equo, ducenta millia passuum, per modo devictam barbariem, Antabagio duce solo comite contentus, evasit; sed eum tunc maximo labore et periculo implicatum, mortaliumque frequentia defectum, sanctissimum pietatis numen, et dii fautores eximiarum virtutum, et fidissimus Romani imperii custos Jupiter comitatus est. Drusus quoque, quamquam fato jam suo, quam illius officio propior erat, vigore spiritus, et corporis viribus collapsus, eo ipso tamen, quo vita et mors distinguitur, momento, legiones cum insignibus suis fratri obviam procedere jussit, ut imperator salutaretur: præcepit etiam, dextra in parte prætorium ei statui, et consulare et imperatorium nomen obtinere voluit; eodemque tempore, et fraternæ majestati cessit, et vita excessit.

et se

4. Je sais bien qu'à ce trait d'amour fraternel il ne convient pas d'en associer un autre que celui de Castor et de Pollux; mais ces illustres et immortels généraux me pardonneront de placer à leur suite, dans cet endroit de mon ouvrage, un simple soldat, que son amitié pour son père a rendu célèbre. Il servait sous les drapeaux de Cn. Pompée attaqué avec fureur, dans une bataille, par un soldat de Sertorius, il le tua, mit à le dépouiller; mais reconnaissant son propre frère, il se répandit en imprécations contre les dieux, pour la victoire sacrilége qu'ils lui avaient donnée; puis il transporta le cadavre auprès du camp, le couvrit d'un vêtement précieux, le plaça sur un bûcher, y mit le feu, et, de la même épée qui avait porté ce coup mortel, il se perça la poitrine et tomba sur le corps de son frère, pour être consumé avec lui dans les mêmes flammes. L'ignorance lui servant d'excuse, il pouvait vivre innocent de ce crime; mais, plus sensible aux reproches de son cœur qu'aux témoignages de l'indulgence d'autrui, il voulut suivre son frère dans le tombeau (An de R. 666).

CHAPITRE VI.

DE L'AMOUR DE LA PATRIE, CHEZ LES ROMAINS.

Le cœur a satisfait jusqu'ici aux devoirs les plus sacrés de la nature; il lui reste maintenant à les remplir envers la patrie, dont la majesté voit fléchir devant soi jusqu'à l'autorité paternelle, image de la puissance divine. L'amour fraternel se plaît aussi à reconnaître sa prééminence, et cet hommage est bien légitime; car une fa

4. His scio equidem nullum aliud, quam Castoris et Pollucis specimen consanguineæ caritatis convenienter adjici posse. Sed omnis memoriæ clarissimis imperatoribus profecto non erit ingratum, si militis summa erga fratrem suum pietas huic voluminis parti adhæserit is namque in castris Cn. Pompeii stipendia peragens, quum Sertorianum militem acrius sibi in acie instantem cominus interemisset, jacentemque spoliaret; ut fratrem germanum esse cognovit, multum ac diu convicio deos ob donum impia victoria insequutus, prope castra transtulit, et pretiosa veste opertum, rogo imposuit; ac deinde subjecta face, protinus eodem gladio, quo illum interemerat, pectus suum transverberavit, seque super corpus fratris prostratum communibus flammis cremandum tradidit. Licebat ignorantiæ beneficio innocenti vivere; sed ut sua potius pietate, quam aliena venia uteretur, comes fraternæ neci non defuit.

CAPUT VI.

DE PIETATE ROMANORUM ERGA PATRIAM.

Arctissimis sanguinis vinculis pietas satisfecit: restat nunc, ut patriæ exhibeatur; cujus majestati etiam illa, quæ deorum numinibus æquatur, auctoritas parentum,

mille peut périr, sans que l'État en soit ébranlé; au lieu que la ruine de la patrie entraîne nécessairement celle de toutes les familles. Mais que servent ici des maximes dont la vérité est si frappante que quelques hommes l'ont attestée au prix de leur sang?

1. Brutus, le premier de nos consuls, et Aruns, fils de Tarquin le Superbe, qu'on venait de chasser du trône, se rencontrant sur le champ de bataille, fondirent si impétueusement l'un sur l'autre, la lance en arrêt, qu'ils se firent tous deux une mortelle blessure et tombèrent expirants sur la place. Je pourrais ajouter avec raison que la liberté coûta bien cher au peuple romain (An de R. 244).

2. Un vaste abîme s'étant ouvert tout à coup au milieu du forum par l'affaissement des terres, les devins répondirent qu'on ne pouvait le combler qu'en y jetant ce qui faisait la principale force du peuple romain. Curtius, jeune homme d'une âme aussi noble que sa naissance, réfléchissant que le courage et les armes faisaient surtout la puissance de Rome, se revêtit des insignes militaires, monta sur un cheval, et, le pressant de l'éperon, courut se précipiter dans le gouffre. Tous les citoyens s'empressèrent, pour honorer son sacrifice, de jeter du blé sur lui; et la terre, se rejoignant aussitôt, reprit sa première consistance (An de R. 391). On a vu, depuis, briller dans le forum de grandes et belles actions; mais aucune n'y jette plus d'éclat, même aujourd'hui, que le dévouement de Curtius à sa patrie. A cet exemple, qui occupe la première place dans les fastes de la gloire, j'en vais joindre un autre semblable.

vires suas subjecit; fraterna quoque caritas æquo animo ac libenti cedit, summa quidem cum ratione, quia, eversa domo, intentatus reipublicæ status manere potest; urbis ruina penates omnium trahat secum necesse est. Verum quid attinet verbis ista complecti? quorum tanta vis est, ut aliqui ea salutis suæ impendio testati sint.

1. Brutus consul primus cum Arunte Tarquinii Superbi, regno expulsi, filio in acie ita [equo] concurrit, ut pariter illatis hastis, uterque mortifero vulnere ictus exanimis prosterneretur. Merito adjecerim, populo Romano libertatem suam magno stetisse.

2. Quum autem in media parte fori, vasto ac repentino hiatu terra subsideret, responsumque esset, ea re illum tantummodo compleri posse, qua populus Romanus plurimum valeret, Curtius et animi et generis nobilissimus adolescens, interpretatus urbem nostram virtute ar. misque præcipue excellere, militaribus insignibus ornatus, equum conscendit, eumque vehementer admotis calcaribus præcipitem in illud profundum egit; super quem universi cives honoris gratia certatim fruges injecerunt, continuo que terra pristinum habitum recuperavit. Magna postea decora in foro Romano fulserunt; nullum tamen bodieque pietate Curtii erga patriam clarius obversatur exemplum: cui principatum gloriæ obtinenti, consimile factum subnectam.

3. Au moment où le préteur Génucius Cipus sortait de Rome en costume de guerre, il s'opéra en lui un prodige d'une espèce singulière et inconnue : il lui poussa subitement sur la tête comme des cornes. Les aruspices déclarèrent qu'il serait roi, s'il rentrait dans la ville. Pour empêcher l'effet de cette prédiction, il se condamna lui-même à un exil perpétuel; résolution magnanime, et plus glorieuse que le règne des sept rois de Rome. En mémoire de cet événement, une tête d'airain fut incrustée dans la porte par où sortit Génucius, et fut appelée Raudusculana, du nom de raudera donné autrefois à la monnaie d'airain (An de R. 515).

4. L'héritage de ces nobles sentiments, au dessus desquels il est difficile de rien imaginer, passa de Génucius au préteur Élius. Un jour qu'il te nait audience, un pivert vint se percher sur sa tête. L'aruspice déclara que s'il laissait la vie à cet oiseau, il assurerait à sa famille les plus heureuses destinées, et à la république les plus grands malheurs; que s'il le tuait, le contraire devait arriver. Il tua aussitôt le pivert d'un coup de dents, sous les yeux du sénat. Dix-sept soldats de sa famille, guerriers de la plus rare valeur, périrent à la bataille de Cannes; et la république parvint, avec le temps, au faîte de la puissance et de la grandeur. De pareils exemples ont sans doute fait sourire de pitié les Sylla, les Marius et les Cinna (An de R. 534).

5. P. Décius, qui, le premier, fit entrer le consulat dans sa famille, voyant, dans une bataille contre les Latins, l'armée romaine en désordre et sur le point d'être entièrement battue, voua sa tête aux dieux pour sauver la républi

3. Genucio Cipo prætori, paludato portam egredienti, novi et inauditi generis prodigium incidit; namque in ca. pite ejus subito veluti cornua erepserunt, responsumque est, regem eum fore, si in urbem revertisset; quod ne accideret, voluntarium sibimet ac perpetuum indixit exsilium dignam pietatem, quæ, quod ad solidam gloriam attinet, septem regibus præferatur. Cujus testandæ rei gratia capitis effigies ærea portæ, qua excesserat, inclusa est; dictaque Raudusculana, quod olim æra raudera dicebantur.

4. Genucius landis hujus, qua major excogitari vix potest, successionem Elio prætori tradidit: cui jus dicenti, quum in capite picus consedisset, aruspexque affirmasset, « conservato eo fore domus ipsius statum felicissimum, reipublicæ miserrimum; occiso, in contrarium utrumque cessurum : » e vestigio picum morsu suo in conspectu senatus necavit. Decem et septem milites snæ familiæ, eximiæ fortitudinis viros, Cannensi prælio amisit: respublica procedente tempore ad summum imperii fastigium excessit. Hæc nimirum exempla, Sulla, et Marius, et Cinna tamquam stulta riserunt.

5. P. Decius, qui consulatum in familiam suam primus intulit, quum Latino bello Romanam aciem inclinatam et pæne jam prostratam videret, caput suum pro salute reipublicæ devovit, ac protinus concitato equo, in medium

que. Il poussa aussitôt son cheval au milien des bataillons ennemis, y cherchant le salut de la patrie, la mort pour lui-même; et, après avoir fait un grand carnage, il tomba, percé de coups, sur un monceau de cadavres. De ses blessures et de son sang sortit une victoire inespérée (An de R. 413).

6. Un tel général serait un modèle unique, s'il n'avait laissé un fils digne de lui-même. Consul pour la quatrième fois, ce fils imita l'exemple de son père : un dévouement semblable, une égale intrépidité, une fin aussi glorieuse, raffermirent, dans un moment des plus critiques, la fortune chancelante de Rome. On ne saurait donc décider ce qui fut le plus avantageux à la patrie, d'avoir pour chefs les Décius, ou de les perdre: vivants, ils l'empêchaient d'être vaincue; en mourant, ils la rendaient victorieuse (An de R. 458).

7. Si le premier Scipion l'Africain ne mourut pas pour la république, il sut, par un trait de courage admirable, la préserver d'une entière destruction. Accablée par le désastre de Cannes, Rome semblait déjà n'être plus que la proie d'Annibal victorieux; et les débris de l'armée vaincue se disposaient, sur la proposition de L. Métellus, à déserter l'Italie. Tribun des soldats quoique très-jeune encore, Scipion tira son épée, les menaça de la mort, et les contraignit tous à jurer que jamais ils n'abandonneraient la patrie. En même temps qu'il donna cette preuve éclatante de son amour pour elle, il en ranima dans le cœur des autres le sentiment affaibli (An de R. 537).

8. Mais passons des individus à la masse en

hostium agmen, patriæ salutem, sibi mortem petens, irrupit, factaque ingenti strage, plurimis telis obrutus, super corruit ex cujus vulneribus et sanguine insperata victoria emersit.

6. Unicum talis imperatoris specimen esset, nisi animo suo respondentem filium genuisset is namque in quarto consulatu patris exemplum sequutus, devotione simili, æque strenua pugna, consentaneo exitu labantes perditasque vires urbis nostræ correxit ; itaque dignosci arduum est; utrum Romana civitas utilius habuerit Decios duces, an amiserit quoniam vita eorum ne vinceretur obstitit; mors fecit, ut vinceret.

7. Non est exstinctus pro republica superior Scipio Africanus; sed admirabili virtute, ne respublica exstingueretur, providit : siquidem quum afflicta Cannensi clade urbs nostra nihil aliud quam præda victoris esse Annibalis videretur; ideoque reliquiæ prostrati exercitus, deserendæ Italiæ, auctore L. Metello, consilium agitarent; tribunus militum admodum juvenis, stricto gladio mortem unicuique minitando, jurare omnes, nunquam se relicturos patriam, coegit; pietatemque non solum ipse plenissimam exhibuit, sed etiam ex pectoribus aliorum abeunteın revocavit.

8. Age, ut a singulis ad universos transgrediar, quanto et quam æquali amore patriæ tota civitas flagravit! nam

tière des citoyens. Quelle ardeur et quelle rivalité de patriotisme dans le corps entier de la nation! Pendant la seconde guerre Punique, quand le trésor épuisé ne pouvait même suffire aux frais du culte des dieux, les fermiers publics allèrent trouver les censeurs, pour les inviter à faire avec eux tous les marchés nécessaires, comme si la république était dans l'opulence, promettant de remplir tous leurs engagements, et de ne pas demander un seul as à l'État avant la fin de la guerre. Les maîtres des esclaves que Sempronius Gracchus avait affranchis à Bénévent, en récompense de leur insigne valeur, ne voulurent pas en réclamer le prix à ce général. Dans les camps même, il n'y eut pas un cavalier, pas un centurion qui songeât à demander sa paye. Les hommes et les femmes donnaient à l'envi ce qu'ils avaient d'or et d'argent; et les enfants nés libres, les précieuses marques de leur condition, pour venir, dans ces jours de crise, au secours de la république. Bien plus, quoique le sénat eût déchargé du poids des impôts ceux qui avaient pris part à cette contribution volontaire, nul ne voulut profiter de cette faveur ; tous les citoyens allèrent, avec le plus généreux empressement, payer le tribut ordinaire (An de R. 539). On n'ignorait pas qu'après la prise de Véies, lorsqu'il fallut, pour acquitter le vœu de Camille, envoyer à Delphes un présent en or, équivalant au dixième du butin, les femmes, voyant Rome incapable de fournir à cette dépense, avaient porté leurs bijoux au trésor public. On savait aussi que les mille livres d'or (1) promises et dues aux Gaulois pour la délivrance du Capitole, avaient été complétées avec les ornements de leur parure. Ainsi les Romains puisaient à la fois dans les propres

(1) Environ 1,248,000 fr.

quum secundo Punico bello exhaustum ærarium, ne deo rum quidem cultui sufficeret, publicani ultro aditos censores hortati sunt, « ut omnia sic locarent, tamquam res. publica pecunia abundaret, seque præstaturos cuncta; nec ullum assem, nisi bello confecto, petituros » polliciti sunt. Domini quoque eorum servorum, quos Sempronius Gracchus ob insignem pugnam Beneventi manumiserat, pretia ab imperatore exigere supersederunt; in castris etiam non eques, non centurio stipendium dari sibi desideravit. Viri atque feminæ, quidquid auri argentive habuerunt, item pueri insignia ingenuitatis, ad sustentandam temporis difficultatem contulerunt. Ac ne beneficio senatus, qui his muneribus functos tributi onere liberaverat, quisquam uti voluit; sed insuper id omnes promptis. simis animis præstiterunt: non ignorabant enim, captis Veiis, quum decimarum nomine, quas Camillus voverat, aurum Apollini Delphico mitti oporteret, neque emendi ejus facultas esset, matronas ornamenta sua in ærarium retulisse similiterque audierant, mille pondo auri, quæ Gallis pro obsidione Capitolii promissa debebantur, earum cultu expleta: itaque et proprio ingenio, et exemplo vetustatis admoniti, nulla sibi in re cessandum existimaverunt,

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inspirations de leur cœur, et dans ces nobles enseignements de l'antiquité, les raisons de tout sacrifier à la patrie.

DE L'AMOUR DE LA PATRIE, chez les ÉTRANGERS,

1. Je citerai aussi des exemples de patriotisme donnés par les étrangers. Codrus, roi des Athéniens, voyant l'Attique infestée par une immense armée d'ennemis, qui y portaient partout le fer et la flamme, et n'attendant plus rien des res sources humaines, eut recours à l'oracle d'Apollon Delphique; il lui fit demander, par des ambassadeurs, comment il pourrait détourner de son pays une guerre si cruelle. Le dieu répondit que Codrus y mettrait un terme en mourant de la main de l'ennemi. Le bruit de cet oracle ne se répandit pas seulement dans toute l'armée athé nienne, mais dans le camp opposé, où il fut expressément défendu de blesser Codrus. Dès qu'il le sut, ce prince, quittant les marques de sa dignité, revêtit un costume d'esclave, alla se mêler à une troupe de fourrageurs ennemis, frappa l'un d'entre eux d'un coup de faux, et en reçut la mort. Sa perte empêcha celle d'Athènes (Av. J.-C. 1092).

2. Le même patriotisme animait Thrasybule. Résolu d'affranchir la ville d'Athènes de l'horrible domination des trente tyrans, il associa une poignée de braves à cette grande entreprise; et comme l'un d'eux lui disait : « Quelles obliga tions ne vous aura pas Athènes, pour la liberté que vous lui aurez rendue! » - «Fassent les dieux, répondit-il, que je paraisse seulement m'être ac quitté moi-même de tout ce que je lui dois! » De tels sentiments mettent le comble à la gloire que lui acquit l'œuvre immortelle de la destruction des tyrans (Av. J.-C. 403).

3. Thémistocle, vainqueur des Perses par sa

DE PIETATE EXTERNORUM ERGA PATRIAM.

1. Sed et externa ejusdem propositi exempla attingam. Rex Atheniensium Codrus, quum ingenti hostium exercitu Attica regio debilitata, ferro ignique vastaretur, diffiden tia humani auxilii ad Apollinis Delphici oraculum confugit, perque legatos sciscitatus est, quonam modo illud tam grave bellum discuti posset: respondit deus, Ila finem ei fore, si ipse hostili manu occidisset : quod quidem non solum totis Atheniensium in castris, sed etiam con. trariis percrebuit; eoque factum est, ut ediceretur, me quis Codri corpus vulneraret : id postquam cognovil, depositis insignibus imperii, famularem cultum induit, ac pabulantium hostium globo sese objecit, unumque ex his falce percussum, in cædem suam compulit: cujus interitu, ne Athenæ occiderent, effectum est.

2. Ab eodem fonte pietatis Thrasybuli quoque animos manavit : is quum Atheniensium urbem triginta tyranno rum teterrima dominatione liberare cuperet, parvaque manu maximæ rei molem aggrederetur, et quidam e con sciis dixisset: Quantas tandem tibi Athence, per te li bertatem consequuta, gratias debebunt? respondit: Dii faciant, ut quantas ipse illis debeo, videar retu

bravoure, en était devenu le général par l'injustice d'Athènes. Pour éviter de porter les armes contre elle (1), il imagina de faire un sacrifice, reçut dans une coupe le sang du taureau immolé, le but, et tomba mort au pied de l'autel, comme une illustre victime de l'amour de la patrie. Grâce à une fin si mémorable, la Grèce n'eut pas besoin d'un autre Thémistocle (Vers 449 av. J.-C.).

4. Autre exemple du même genre. Carthage et Cyrènes se faisaient une guerre opiniâtre pour leurs limites respectives. On convint enfin de faire partir des jeunes gens de chaque côté, à la même heure, et de regarder comme la frontière commune aux deux peuples l'endroit où ils se rencontreraient. Mais, du côté des Carthaginois, deux frères, nommés Philènes, violèrent la convention devançant l'heure désignée et précipitant leur marche, ils gagnèrent pour leur patrie une grande étendue de territoire. La fraude n'échappa point aux Cyrénéens, qui s'en plaignirent, contestèrent longtemps, et enfin tentèrent de déjouer l'injustice par l'offre d'une condition terrible. Ils déclarèrent qu'ils étaient prêts à reconnaître cet endroit pour limite, si les Philènes s'y laissaient enterrer vivants. Mais l'événement ne répondit pas à leur attente: les deux frères se remirent, sans hésiter, entre leurs mains, pour être enfouis sous terre. Plus jaloux de reculer les bornes de leur patrie que celles de leurs jours, ils ont conquis une glorieuse sépulture, où leurs månes et leurs ossements servirent à marquer l'agrandissement de l'empire carthaginois. Où sont les hautes murailles de l'orgueilleuse Carthage?

(1) Il avait promis au roi de Perse la conquête de la Grèce.

lisse quo affectu inclytum destructæ tyrannidis opus laude cumulavit.

3. Themistocles autem, quem virtus sua victorem, injuria patriæ imperatorem Persarum fecerat, ut se ab ea oppugnanda abstineret, instituto sacrificio, exceptum patera tauri sanguinem hansit, et ante ipsam aram, quasi quaedam Pietatis clara victima concidit: quo quidem tam memorabili ejus excessu, ne Græciæ altero Themistocle opus esset, effectum est.

4. Sequitur ejusdem generis exemplum: quum inter Carthaginem et Cyrenas de margine agri pertinacissima contentio esset, ad ultimum placuit utrinque eodem tempore juvenes mitti, et locum, in quem ii convenissent, finem ambobus haberi populis; verum hoc pactum Carthaginiensium duo fratres nomine Philæni, perfidia præcucurrere, citra constitutam horam maturato gressu in longius promotis terminis: quod quum intellexissent Cyrenensium juvenes, diu de fallacia eorum questi, postremo acerbitate conditionis injuriam discutere conati sunt; dixerunt namque, sic eum finem ratum fore, si Philæni vivos se ibi obrui passi essent; sed consilio eventus non respondit; illi enim, nulla interposita mora, corpora sua his terra operienda tradiderunt; qui quoniam pariæ, quam vitæ suæ, longiores terminos esse maluerunt, bene jacent, manibus et ossibus suis Punico dilatato im

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Qu'est devenue la gloire maritime de ce port si fameux? Où est cette flotte qui portait la terreur sur tous les rivages? Où, tant d'armées? Où, cette cavalerie formidable? Où, cette ambition qui étouffait dans l'immense étendue de l'Afrique? La fortune a partagé tout cela entre les deux Scipions; mais le souvenir des Philènes et de leur noble dévouement a survécu à la ruine même de leur patrie. L'âme et le bras des mortels ne peuvent donc prétendre, si ce n'est par la vertu, à rien d'immortel.

5. On voit dans cet acte de dévouement briller tout le feu de la jeunesse. Mais Aristote, à la fin de sa carrière, le corps abattu et flétri par les années, conservant à peine un reste de vie, qu'il achevait dans la profonde paix de la science, veillait encore avec ardeur, de son lit de repos, au salut de sa patrie. Apprenant, à Athènes, que Stagire venait d'être rasée par l'ennemi, il parvint à l'arracher des mains des Macédoniens, qui l'avaient détruite. Aussi la ruine de cette ville est-elle moins connue comme l'ouvrage d'Alexandre, que son rétablissement comme l'œuvre d'Aristote (Av. J.-C. 334). On voit donc quelle générosité, quel dévouement la patrie sut inspirer à des hommes de toutes les conditions, de tous les âges; on voit combien d'admirables exemples attestent les hommages éclatants rendus, dans le monde entier, aux plus saintes lois de la nature.

CHAPITRE VII.

DE L'AMOUR ET DE LA TENDRESSE DES PÈRES POUR LEURS ENFANTS.

Livrons maintenant l'espace aux pieuses et

perio. Ubi sunt superbæ Carthaginis alta monia? ubi maritima gloria inclyti portus? ubi cunctis littoribus terribilis classis? ubi tot exercitus? ubi tantus equitatus? ubi immenso Africa spatio non contenti spiritus? Omnia ista duobus Scipionibus fortuna partita est; at Philænorum egregii facti memoriam ne patriæ quidem interitus exstinxit: nihil est igitur, excepta virtute, quod mortali animo ac manu immortale quæri possit.

5. Juvenili ardore pleña hæc pietas; Aristoteles vero supremæ vitæ reliquias senilibus ac rugosis membris, in summo litterarum otio, vix custodiens, adeo valenter pro salute patriæ incubuit, ut eam, hostilibus armis solo æquatam, in lectulo Atheniensi jacens, Macedonum de manibus, quibus abjecta erat, eriperet ita urbs, non tam strata atque eversa Alexandri, quam restituta Aristotelis notum est opus. Patet ergo, quam benignæ, quamque profusæ pietatis erga patriam, omnium ordinum, omnis ætatis homines exstiterint; sanctissimisque naturæ legibus mirificorum etiam exemplorum clara mundo subscripserit ubertas.

CAPUT VII.

DE PATRUM AMORE ET INDULGENTIA IN LIBEROS.

Det nunc vela pii et placidi affectus parentum erga li»

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