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évanoui; Sylla le fit immoler à l'instant sur le | accusation contre la mémoire de ce monstre,

lieu même. Chose nouvelle! il punit la compassion, et, à ses yeux, c'était un crime de ne pouvoir envisager le crime sans horreur. Mais du moins épargna-t-il les cendres des morts? non : il fit exhumer et jeter dans l'Anio les restes de C. Marius, qui à la vérité était devenu son ennemi, mais dont il avait naguère été le questeur. Voilà par quels actes il crut mériter le surnom d'Heureux.

2. Toutefois, la haine qui suit tant de cruautés se reporte sur C. Marius, qu'un insatiable désir de vengeance poussa aussi contre ses ennemis à d'abominables fureurs. Par une ignoble atrocité, il fit couper en morceaux le noble corps de L. César, ancien consul, ancien censeur; et cela sur le tombeau du plus séditieux et du plus abject des hommes. Au milieu de tous les maux qui accablaient alors la république, il ne manquait plus que de voir un César immolé par lui aux mânes d'un Varius. Ses victoires peuvent à peine compenser ce forfait. Lui-même les oublia, et il se couvrit de plus d'opprobre au sein de la paix que de gloire dans ses batailles. Il reçut aussi, au milieu d'un festin, la tête de M. Antonius, la garda quelque temps dans ses mains joyeuses, exhalant en imprécations la rage qui le transportait, et il ne craignit pas de souiller la sainteté de la table du sang d'un si grand citoyen, d'un si grand orateur. Il alla même jusqu'à embrasser l'auteur de cet horrible présent, P. Annius, qui portait encore les sanglantes marques du meurtre qu'il venait de commettre (An de R. 666).

3. Damasippus n'avait point de gloire qu'il pût avilir. Nous porterons donc une plus libre

At ille etiam M. Plætorium, quod ad ejus supplicium exanimis ceciderat, continuo ibi mactavit; novus punitor misericordiæ, apud quem iniquo animo scelus intueri, scelus admittere fuit. Sed mortuorum umbris saltem pepercit? minime; nam C. Marii, cujus, etsi postea hostis, quæstor tamen aliquando fuerat, erutos cineres in Anienis alveum sparsit. En quibus actis Felicitatis cognomen assequendum putavit!

2. Cujus tamen crudelitatis C. Marius invidiam levat; nam et ille nimia cupiditate persequendi inimicos, iram suam nefarie destrinxit, L. Cæsaris consularis et censorii nobilissimum corpus ignobili sævitia trucidando, et quidem apud seditiosissimi et abjectissimi hominis bustum; id enim malorum miserrimæ tunc reipublicæ deerat, ut Va rio Cæsar piaculum caderet. Pæne tanti victoriæ ejus non fuerunt: quarum oblitus, plus criminis domi, quam laudis in militia, meruit. Idem caput M. Antonii abscissum lætis manibus inter epulas per summam animi ac verborum insolentiam aliquamdiu tenuit, clarissimique et civis et oratoris sanguine contaminari mensæ sacra passus est; atque etiam P. Annium, qui id attulerat, in sinum suum, recentis cædis vestigiis adspersum, recepit.

3. Damasippus nihil laudis habuit, quod corrumperet; itaque memoria ejus licentiore accusatione perstringitur :

qui confondit avec les têtes des victimes offortes aux dieux celles des premiers citoyens de l'État; qui fit attacher à un gibet, porter par les rues le corps mutilé de Carbon Arvina: tant fut redoutable la préture de cet infâme, ou méprisée la majesté de la république! (An de R. 671.)

4. Défenseur plus ardent qu'estimable du parti de Pompée, Munatius Flaccus, assiégé par César dans les murs d'Attégua en Espagne, déploya, dans d'effroyables accès de rage, une cruauté sans exemple. Il fit étrangler et jeter du haut des murailles tous ceux des citoyens de cette ville auxquels il connaissait de l'attachement pour César; les femmes de ceux qui servaient dans le camp de ses ennemis, il les égorgea de même sur les murs, en criant les noms de leurs maris, pour qu'ils fussent témoins du supplice de leurs épouses. Il massacra les fils sur le sein maternel; quant aux petits enfants, les uns étaient, par son ordre, écrasés contre terre, à la vue de leurs parents; les autres, lancés en l'air, et reçus, en tombant, sur les piques de ses soldats. Toutes ces atrocités, dont le seul récit fait frémir, étaient commandées par une voix romaine et exécutées par des mains espagnoles! C'était derrière les murailles de ce peuple que Flaccus opposait aux travaux d'un dieu (1) une résistance opiniâtre et insensée (An de R. 708).

DE LA CRUAUTÉ, CHEZ LES ÉTRANGERS. 1. Passons à des traits de barbarie dont nos concitoyens eurent à souffrir également, mais non à rougir. Les Carthaginois, après avoir coupé les paupières à Atilius Régulus, l'enfermèrent dans

(1) César.

cujus jussu principum civitatis capita hostiarum capitibus permixta sunt; Carbonisque Arvinæ truncum corpus pa tibulo affixum gestatum est: adeo aut flagitiosissimi hominis prætura multum, aut reipublicæ majestas nihil potuit!

4. Munatius etiam Flaccus, Pompeiani nominis acrior quam probabilior defensor, quum ab imperatore Cæsare in Hispania inclusus moenibus Atteguensium obsideretur, efferatam crudelitatem suam truculentissimo genere vesa niæ exercuit; omnes enim ejus oppidi cives, quos studiosiores Cæsaris senserat, jugulatos muris præcipitavit; feminas quoque, citatis nominibus virorum, qui in con· trariis castris erant, ut cædes conjugum suarum cernerent, maternisque gremiis superpositos liberos trucidavit, infan tesque alios in conspectu parentum humo infligi, alios superjactatos pilis excipi jussit. Quæ auditu etiam intolera bilia, Romano jussu, Lusitanis manibus administrata sunt: cujus gentis præsidio Flaccus vallatus, divinis operibus vecordi pertinacia resistebat.

DE CRUDELITATE EXTERNORUM.

1. Transgrediamur nunc ad illa, quibus, ut par dolor, ita nullus nostræ civitatis rubor inest: Carthaginienses Atilium Regulum palpebris resectis, machina, in qua tin

une machine toute hérissée en dedans de pointes aiguës; ils le firent ainsi périr et par l'insomnie et par la continuité de la douleur: genre de torture bien plus digne de ceux qui l'inventèrent que de celui qui l'endura! Ils traitèrent avec une pareille cruauté des soldats romains qu'ils avaient faits prisonniers dans un combat naval ils les placèrent, comme des rouleaux, sous la carène de leurs navires, afin de les écraser sous cette masse énorme, et d'assouvir leur férocité sauvage par le spectacle d'une mort extraordinaire: puis, souillées de cet odieux forfait, leurs flottes couraient profaner le sein des mers (An de R. 503).

2. Un de leurs généraux, Annibal, dont la valeur pourrait s'appeler de la barbarie, fit passer à son armée le fleuve de Vergelle sur un pont de cadavres romains, pour que la terre vit les mêmes atrocités pendant la marche de leurs armées, que Neptune au départ de leurs flottes (1). Voyait-il des prisonniers romains fatigués du poids de leurs fardeaux et de la longueur de la marche, il leur faisait couper l'extrémité des pieds et les laissait en chemin. Quant à ceux qu'il avait pu amener jusque dans son camp, il les réunissait par couples de frères et de parents, les forçait de se battre le fer en main, et n'était rassasié de sang que lorsqu'il ne restait plus qu'un combattant, vainqueur de tous les autres. Un juste sentiment de haine, mais une vengeance tardive, animait donc le sénat, quand il contraignit ce barbare, devenu l'hôte suppliant du roi Prusias, à se donner la mort. (Ans de R. 537 et 571).

3. On ne fut pas moins juste envers Mithridate, ce roi dont une seule lettre fit égorger à la fois quatre-vingt mille citoyens romains, dissé

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dique præacuti stimuli eminebant, inclusum, vigilantia pariter et continuo tractu doloris necaverunt: tormenti genus haud dignum passo, auctoribus dignissimum! Eadem usi crudelitate in milites nostros, maritimo certamine in suam potestatem redactos, navibus substraverunt, ut earum carinis ac pondere elisi, inusitata ratione mortis barbaram feritatem satiarent; tetro facinore pollutis classibus ipsum mare violaturi.

2. Eorum dux Annibal, cujus majore ex parte virtus sævitia constabat, in flumine Vergello corporibus Romanis ponte facto, exercitum traduxit; ut æque scelestum terrestrium Carthaginiensium copiarum egressum terra, quam maritimarum Neptunus experiretur. Idem captivos nostros oneribus et itinere fessos jam, prima pedum parte succisa relinquebat; quos vero in castra perduxerat, paria fere fratrum et propinquorum jungens, ferro decernere cogebat neque ante sanguine explebatur, quam ad unum victorem omnes redegisset. Justo ergo illum odio, verum. tamen tardo supplicio, senatus Prusiæ regis factum supplicem ad voluntariam mortem compulit.

3. Tam hercle, quam Mithridatem regem, qui una epistola octoginta millia civium Romanorum, in Asia per urbes negotiandi gratia dispersa, interemit, tantæque proVALÈRE MAXIME.

minés, pour y faire le négoce, dans les villes de l'Asie; ce roi qui arrosa de leur sang les dieux hospitaliers de cette vaste province. Mais ce crime ne demeura pas impuni, et l'auteur expira enfin au milieu des plus affreuses tortures, dans une lutte cruelle contre la violence du poison. Il expiait aussi cet odieux supplice de la croix qu'il avait fait subir à ses amis, par une lâche et impudique complaisance pour Gaurus, eunuque infâme (An de R. 665 et 690).

4. Quoique la férocité naturelle aux peuples de la Thrace rende moins étonnante la cruauté de Numulizinthe, fils de Diogiris, leur roi, il y déploya toutefois une rage qui mérite d'être connue: il faisait scier en deux des hommes vivants, et il contraignait des pères et des mères à mauger le corps de leurs enfants.

5. Le nom de Ptolémée Physcon revient sous notre plume: nous l'avons déjà cité comme le hi. deux exemple d'une débauche effrénée; nous le citerons encore comme un monstre de cruauté. Qu'y a-t-il en effet de plus atroce que le fait suivant? Il avait eu de Cléopâtre, sa sœur et en même temps sa femme, un fils nommé Memphitès, enfant d'une beauté remarquable et qui donnait les plus belles espérances. Il ordonna de le tuer sous ses yeux, lui fit aussitôt couper la tête, les pieds, les mains, les mit dans une corbeille qu'il couvrit d'un manteau, et les envoya, comme un présent, à la mère de cet enfant, le jour anniversaire de sa naissance; comme si le coup qu'il lui portait ne l'atteignait pas lui-même et ne devait pas le rendre plus malheureux qu'elle; car cette perte, commune à tous les deux, attirait la compassion sur Cléopâtre, et sur lui l'exécration universelle. Mais telle est la fureur aveugle où se porte une cruauté sans bornes, qui ne trouve d'appui qu'en

vinciæ hospitales deos injusto, sed non inulto cruore respersit: quoniam cum maximo cruciatu, veneno repug. nantem spiritum suum tandem succumbere coegit; simulque piacula crucibus illis dedit, quibus amicos suos auctore Gauro spadone, libidinosus obsequio, scelestus imperio affecerat.

4. Numulizinthis Diogiridis filii Thraciæ regis etsi minus admirabilem crudelitatem gentis ipsius feritas, narrandam tamen rabies sævitiæ facit: cui neque vivos homines medios secare, neque parentes liberorum vesci corporibus nefas fuit.

5. Iterum Ptolemæus Physcon emergit, paulo ante libidinosa amentiæ teterrimum exemplum; idem inter præcipua crudelitatis indicia referendus. Quid enim hoc facto truculentius ? filium suum nomine Memphitem, quem ex Cleopatra, eadem sorore et uxore, sustulerat, liberalis formæ optimæque spei puerum, in conspectu suo occidi jussit: protinusque caput ejus et pedes præcisos, et manus in cista chlamyde opertos pro munere natalitio matri misit; perinde quasi ipse cladis, quam illi inferebat', expers, ac non infelicior, quod in communi orbitate Cleopa tram miserabilem, cunctis se invisum reddiderat : adeo cæco furore summa quæque effervescit crudelitas, quum

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elle-même. Ptolémée, voyant combien son pays le détestait, chercha dans le crime un refuge contre ses terreurs, et crut affermir son trône en massacrant son peuple. Un jour que le gymnase était rempli d'une nombreuse jeunesse, il l'entoura de flammes et de soldats, et fit périr par le fer et par le feu la multitude qui s'y trouvait rassemblée (Vers l'an de R. 625).

pour empêcher qu'un peuple qui possédait une flotte puissante ne leur disputât l'empire de la mer. Je ne reconnais plus Athènes, quand je la vois, pour remédier à la crainte, prendre conseil de la cruauté (Av. J.-C. 458).

9. Et quelle barbarie dans l'inventeur (1) de ce taureau d'airain sous lequel on plaçait des brasiers ardents, et d'où ceux qu'on y enfermait ne pouvaient faire entendre, au milieu de leurs longues et secrètes tortures, que des cris pareils à des mugissements sauvages! tant ce barbare avait craint que des plaintes trop semblables à la voix humaine ne vinssent à émouvoir le tyran Phalaris. Mais, pour avoir voulu ôter jusqu'à cette ressource à des malheureux, l'auteur de cette œuvre infernale en fit la première et juste expé

6. Ochus, qui fut ensuite appelé Darius, s'était engagé, par le serment le plus sacré chez les Perses, à ne faire mourir ni par le poison, ni par le fer, ni par la faim, ni par d'autres moyens violents, aucun des conjurés qui avaient avec lui renversé les sept mages. Mais il imagina un supplice encore plus cruel, pour se défaire de ceux qui le gênaient sans enfreindre le serment qui le liait. Il remplit de cendres un espace entourérience (Av. J.-C. 571). de murs élevés; au-dessus s'avançait une poutre, sur laquelle il mettait ses victimes, après leur avoir donné abondamment à manger et à boire; surpris bientôt par le sommeil, ces infortunés tombaient dans ce perfide amas de poussière (Av. J.-C. 415).

7. Un autre Ochus, surnommé Artaxerxès, fut plus ouvertement, plus odieusement cruel. Il enterra vivante Ocha, sa sœur et sa belle-mère : il enferma dans une cour son oncle, et plus de cent de ses fils et petits-fils, et les tua tous à coups de flèches; non qu'il en eût reçu aucune offense, mais il les voyait jouir parmi les Perses de la plus haute réputation de courage et de vertu (Av. J.C. 363).

8. Une pareille jalousie animait les Athéniens, lorsque, par un décret indigne de leur gloire, ils firent couper le pouce à toute la jeunesse d'Égine,

munimentum ex se ipsa reperit! Nam quum animadverteret, quanto sui odio patria teneretur, timori remedium scelere petivit; quoque tutius plebe trucidata regnaret, frequens juventute gymnasium armis et igni circumdedit, omnesque, qui in eo erant, partim ferro, partim flamma necavit.

6. Ochus autem, qui postea Darius appellatus est, sanctissimo Persis jurejurando obstrictus, ne quem ex conjuratione, quæ septem Magos cum eo oppresserat, aut veneno, aut ferro, aut ulla vi, aut inopia alimentorum necaret, crudeliorem mortis rationem excogitavit, qua onerosos sibi non perrupto religionis vinculo tolleret. Septum enim altis parietibus locum cinere complevit, superpositoque tigno prominente, benigne cibo et potione exceptos in eo collocabat; e quo, somno sopiti, in illam insidiosam congeriem decidebant.

7. Apertior et tetrior alterius Ochi cognomine Artaxerxis crudelitas, qui Ocham sororem, atque eamdem socrum, vivam capite defodit, et patruum cum centum amplius filiis ac nepotibus vacua area destitutum, jaculis confixit; nulla injuria lacessitus, sed in his maximam apud Persas probitatis et fortitudinis laudem consistere videbat.

10. Les Étrusques imaginèrent aussi d'atroces supplices. Ils attachaient des hommes vivants avec des cadavres, les serraient fortement face à face, de manière à ce que chaque partie du corps fût collée à la partie correspondante, et ils les laissaient tomber ensemble en pourriture: exécrables bourreaux des vivants et des morts!

11. On peut leur comparer ces barbares (2) qui, après avoir tiré du corps des bêtes immolées les intestins et les entrailles, y introduisent, dit-on, des hommes, dont ils ne laissent passer que la tête. Pour faire durer plus longtemps leur supplice et prolonger leur misérable vie, ils les forcent de manger et de boire, jusqu'à ce que leur corps en putréfaction soit, comme tous les cadavres, devenu la proie des vers. Osons maintenant nous plaindre que la nature nous ait assujettis à

(1) Périllus. (2) Les Scythes.

tuti pollices abscidit; ut classe potens populus in certamen maritimarum virium secum descendere nequiret. Non agnosco Athenas, timori remedium a crudelitate mutuan tes.

9. Sævus etiam ille ænei tauri inventor, quo inclusi, subditis ignibus, longo et abdito cruciatu, mugitus resonantem spiritum edere cogebantur, ne ejulatus eorum humanæ sono vocis expressi, Phalaridis tyranni miseri cordiam implorare possent: quam, quia calamitosis deesse voluit, teterrimum artis suæ opus primus artifex inclusus merito auspicatus est.

10. At ne Hetrusci quidem parum feroces in pœna ex cogitanda : qui vivorum corpora cadaveribus adversa adversis alligata atque constricta, ita ut singulæ membro rum partes singulis essent accommodatæ, tabescere simul patiebantur; amari vitæ pariter ac mortis tortores.

11. Sicut illi barbari, quos ferunt mactatarum pecu. dum intestinis et visceribus egestis homines inserere, ita ut capitibus tantummodo emineant; quoque diutius pœnæ sufficiant, cibo et potione infelicem spiritum prorogare donec intus putrefacti, laniatui sint animalibus, quæ ta bidis in corporibus nasci solent. Queramur nunc cum natura rerum, quod nos multis et asperis adversæ valetu 8. Consimili genere æmulationis instincta civitas Athe- dinis incommodis obnoxios esse voluerit; habitumque co niensium, indigno gloriæ suæ decreto Æginensium juven-lestis roboris humanæ conditioni denegatum moleste fera»

une foule d'infirmités et de maladies; osons lui reprocher d'avoir refusé à l'homme la force et la constitution des dieux, quand nous voyons le genre humain, docile aux conseils de la cruauté, inventer contre lui-même tant de tortures.

CHAPITRE III.

DE LA COLÈRE ET DE LA HAINE, CHEZ LES ROMAINS.

La colère et la haine excitent aussi de violents

orages dans le cœur humain : l'une est plus prompte à éclater, l'autre plus opiniâtre dans le dessein de nuire. Toutes deux remplissent l'âme de trouble, et jamais elles n'exercent leurs fureurs sans se torturer elles-mêmes le mal qu'elles veulent faire, elles l'endurent, tourmentées qu'elles sont de la cruelle appréhension de manquer leur vengeance. Elles ont toutefois des traits distinctifs et bien prononcés, dont les dieux mêmes ont voulu nous faire voir l'empreinte jusque dans les paroles ou dans les actions violentes d'illustres personnages.

1. Lorsque Livius Salinator sortit de Rome pour combattre Asdrubal, Fabius Maximus l'avertit de ne point livrer bataille avant de counaître les forces et la tactique de l'ennemi; mais il lui répondit qu'il saisirait la première occasion d'engager le combat.« Pourquoi, lui demanda Fabius, tant d'empressement à en venir aux mains? >> »-« Pour jouir au plus tôt, répliqua-til, ou de la gloire d'avoir vaincu les ennemis, ou du plaisir de voir mes concitoyens humiliés. » La colère et la vertu dictèrent à la fois cette réponse : celle-là n'avait pas oublié une condamnation

mus, quum tot cruciatus sibimet ipsa mortalitas impulsu crudelitatis excogitaverit.

CAPUT III.

DE IRA ET ODIO ROMANORUM.

Ira quoque et odium in pectoribus humanis magnos fluctus excitant: procursu celerior illa, nocendi cupidine hoc pertinacius. Uterque consternationis plenus affectus, ac nunquam sine tormento sui violentus: quia dolorem quum inferre vult, patitur, amara sollicitudine, ne non contingat ultio, anxius; sed proprietatis eorum certissimæ sunt imagines; quas dii ipsi in claris personis, aut dicto aliquo, aut facto vehementiori conspici voluerunt.

1. Quum adversus Asdrubalem Livius Salinator bellum gesturus urbe egrederetur, monente Fabio Maximo, ne ante descenderet in aciem, quam hostium vires animumque cognosceret, primam occasionem pugnandi non omissurum se respondit; interrogatusque ab eodem, quid ita tam festinanter manum conserere vellet? Ut quam celerrime, inquit, aut gloriam ex hostibus victis, aut ex civibus prostratis gaudium capiam. Ira tunc atque virtus sermonem ejus inter se diviserunt: illa injustæ

injuste (1); et celle-ci lui montrait la gloire d'un triomphe. Je ne sais comment le même homme pouvait tenir un tel langage et remporter une telle victoire (An de R. 548).

2. Voilà jusqu'où le ressentiment poussa une âme ardente et endurcie au métier des armes : mais C. Figulus, le plus doux des hommes, et qui avait acquis une grande célébrité dans la paisible science du droit civil, oublia, dans l'entraînement de cette passion, sa modération et sa sagesse. Il était outré de ce qu'on lui avait refusé le consulat, et il l'était même d'autant plus qu'on avait deux fois accordé cet honneur à son père. Le lendemain des comices, une foule de clients étant venus prendre ses conseils, il les renvoya tous, en leur disant : « Vous savez bien consulter, mais vous ne savez pas faire un consul. » Reproche sévère et mérité, mais dont il eût mieux valu s'abstenir. Peut-il y avoir de la sagesse à s'emporter contre le peuple romain? (Vers l'an 621).

3. Aussi ne doit-on pas approuver non plus, malgré l'excuse que leur fournit l'éclat de leur noblesse, ces Romains qui, indignés de voir élever à la préture Cn. Flavius, sorti naguère des derniers rangs du peuple, arrachèrent de leurs doigts leurs anneaux d'or, rejetèrent les ornements de leurs chevaux, et trahirent par ces marques de deuil l'excès de leur dépit ( An de R. 449).

4. Tels furent les mouvements de colère d'un ou de plusieurs citoyens contre le peuple entier : voici ceux de la multitude contre des magistrats et des généraux. Lorsque Manlius Torquatus revint à Rome, après sa complète et glorieuse victoire sur les Latins et les Campaniens,

(1) Voy. n, 9, 6,

damnationis memor, hæc triumphi gloriæ intenta; sed nescio, an ejusdem fuerit hoc dicere, et sic vincere.

2. Ardentis spiritus virum, et bellicis operibus assuetum, huc iracundiæ stimuli egerunt; C. autem Figulum mansuetissimum, pacato juris civilis judicio celeberrimum, prudentiæ moderationisque immemorem reddiderunt. Consulatus enim repulsæ dolore accensus, eo quidem magis, quod illum bis patri suo datum meminerat, quuin ad eum postero comitiorum die multi consulendi causa venissent, omnes dimisit, præfatus, Omnes consulere scitis, consulem facere nescitis. Dictum graviter, et merito; sed tamen aliquanto melius non dictum; nam quis populo Romano irasci sapienter potest?

3. Itaque ne illi quidem probandi, quamvis factum eo. rum nobilitatis splendore protectum sit, qui, quod Cn. Flavius, humillimæ quondam sortis, præturam adeptus erat, offensi, annulos aureos sibimetipsis, et phaleras equis suis detractas abjecerunt, doloris impotentia tantum non luctum profecto testati.

4. Talis iræ motus aut singulorum, aut paucorum ad. versus populum universum; multitudinis autem erga principes ac duces, ejusmodi: Manlio Torquato amplissimam et gloriosissimam ex Latinis et Campanis victoriam in urbem referenti, quum seniores omnes lætitia ovantes

tous les vieillards allèrent, pleins de joie, le recevoir à l'entrée de la ville; mais, parmi les jeunes gens, pas un seul ne s'avança au-devant de lui, parce qu'il avait frappé de la hache un jeune homme, son propre fils, qui s'était courageusement battu contre ses ordres : ils déploraient le sort d'un guerrier de leur âge, trop sévèrement puni. Je ne prétends pas justifier leur conduite, mais montrer la force du ressentiment, qui alla jusqu'à diviser, dans toute une ville, et les âges et les affections (An de R. 413).

tre chargé de leur cause, l'avait mollement défendue! Comment nier le pouvoir de la colère, dont les conseils font prévaloir un soldat sur les chefs de la république? (An de R. 258).

7. Ce n'est pas assez pour elle de fouler aux pieds l'autorité; elle abuse insolemment du pouvoir. Q. Métellus avait, comme consul et plus tard comme proconsul, conquis presque en entier les deux Espagnes. Apprenant qu'on lui envoyait pour successeur le consul Q. Pompéius, son ennemi, il licencia tous ceux qui voulurent quitter le service; il donna des congés à qui en demanda, sans en limiter le temps ni en examiner les motifs; il laissa sans garde les magasins, pour les exposer au pillage; il fit briser et jeter

défendit de donner à manger aux éléphants. Si par de tels actes il satisfit son ressentiment, il ternit la gloire de ses brillants exploits. Il avait mérité le triomphe; mais, pour n'avoir pas su vaincre la colère aussi bien que l'ennemi, il se vit refuser cet honneur (An de R. 611).

5. Le même sentiment eut le pouvoir d'arrêter toute la cavalerie romaine, que le consul Fabius avait envoyée à la poursuite des ennemis : elle pouvait sans peine et sans danger les anéantir; mais elle se rappela l'empêchement mis parà l'eau les arcs et les flèches des Crétois (1); il Fabius à la promulgation d'une loi agraire, et ce souvenir la retint immobile (An de R. 272). Une pareille vengeance éclata aussi dans l'armée contre Appius, dont le père, en défen- | dant les prérogatives du sénat, avait vivement attaqué les intérêts du peuple : voulant se venger sur le fils, ses soldats tournèrent volontairement le dos à l'ennemi, afin de ne pas procurer le triomphe à leur général ( An de R. 282 ). Que de victoires remportées sur la victoire même par la haine qui en refuse les applaudissements à Torquatus ; qui en dérobe à Fabius la plus belle part; qui la ravit tout entière à Appius, par une fuite volontaire.

6. Mais quel empire n'exerça-t-elle pas sur tout le peuple romain, dont les suffrages déférèrent à M. Plétorius, centurion primipilaire, l'honneur de dédier le temple de Mercure, à l'exclusion des consuls Appius et Servilius, parce que le premier s'était opposé à ce que l'on vînt au secours des débiteurs, et que le second, après s'ê

occurrerent, juniorum nemo obviam processit, quod filium adolescentem, fortissime adversus imperium suum præliatum, securi percussisset. Miserti sunt æqualis nimis aspere puniti; nec factum eorum defendo, sed iræ vim indico, quæ unius civitatis et ætates et affectus dividere valuit.

5. Eademque tantum potuit, ut universum populi Romani equitatum a Fabio consule ad hostium copias persequendas missum, quum et tuto et facile eas liceret debere, legis agrariæ ab eo impedita memoria immobilem retineret. Illa vero etiam Appio duci, cujus pater, dum pro senatus amplitudine nititur, commoda plebis acerrime impugnaverat, infensum exercitum faciendo, voluntaria fuga terga hosti, ne triumphum imperatori quæreret, dare coegit. Quoties victoriæ victrix ! congratulationem ejus in Torquato spernendam, in Fabio pulcherrimam partem omittendam, in Appio totam fugæ postponendam reddidit.

6. Age, quam violenter se in pectore universi populi Romani gessit eodem tempore, quo suffragiis ejus dedicatio ædis Mercurii M. Plætorio primipili centurioni data est; præteritis consulibus, Appio quod obstitisset, quo minus æri alieno suo succurreretur ; Servilio, quod suscep

8. Et Sylla, en s'abandonnant à cette passion, ne finit-il pas, après s'être couvert du sang de ses ennemis, par verser le sien même? Indigné, furieux de ce que Granius, premier magistrat de Pouzzol, où il était alors, tardait à lui remettre l'argent promis par les décurions de cette colonie pour la reconstruction du Capitole, il eut de tels accès de rage et poussa de si effroyables éclats de voix, que, s'étant rompu un vaisseau dans la poitrine, il vomit sa vie avec son sang et ses menaces. Il ne tombait cependant pas de vieillesse, puisqu'il ne faisait qu'entrer dans sa soixantième année; mais ses emportements, nourris des maux de la république, ne connaissaient

(1) Auxiliaires des Romains.

tam causam languido patrocinio protexisset! Negas effica cem iram, cujus hortatu miles summo imperio prælatus est?

7. Quæ quidem non proculcavit tantum imperia, sed etiam gessit impotenter; nam Q. Metellus quam utramque Hispaniam consul prius, deinde proconsul, pæne totam subegisset, postquam cognovit Q. Pompeium consulem inimicum suum successorem sibi mitti, omnes qui modo militiam suam voluerunt finiri, dimisit: commeatus pe tentibus, neque causis excussis, neque constituto tempore, dedit: horrea, custodibus remotis, opportuna rapinæ præbuit: arcus sagittasque Cretensium frangi, atque in amnem abjici jussit : elephantis cibaria dari vetuit. Qui bus factis ut cupiditati suæ indulsit, ita magnifice gestarum rerum gloriam corrupit : meritumque honorem triomphi, hostium, quam iræ, fortior victor, amisit.

8. Quid Sulla, dum huic vitio obtemperat, nonne multo alieno sanguine profuso, ad ultimum et suum erogavit? Puteolis enim ardens indignatione, quod Granius princeps ejus coloniæ pecuniam a decurionibus ad refectionem Ca pitolii promissam cunctantius daret, animi concitatione nimia, atque immoderato vocis impetu convulso pectore,

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