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ment de taille et de visage, le revêtit de ses habits, et le fit marcher au rang où il avait coutume d'être. Pour lui, vêtu en simple soldat, il se mit dans le rang de ses gardes. Dès qu'on fut arrivé à l'endroit désigné, ceux qui étaient embusqués, trompés par le rang et le costume, fondent sur le faux Datame. Mais Datame avait recommandé aux siens de faire ce qu'ils lui verraient faire lui-même. Voyant accourir les assassins, il leur lança des traits. Ses soldats l'imitant, les traîtres tombèrent percés de coups avant d'avoir atteint celui qu'ils voulaient tuer.

X. Cet homme si adroit fut enfin surpris par la ruse de Mithridate, fils d'Ariobarzane. Mithridate avait promis de le tuer, si on lui permettait de faire impunément tout ce qu'il voudrait, demandant au roi de lui présenter la main droite pour gage de sa foi, suivant la coutume des Perses. Cette garantie obtenue, il lève des troupes, fait de loin alliance avec Datame, ravage les provinces d'Artaxerxès, prend les forteresses, s'empare d'un butin immense, en distribue une partie à ses soldats, et envoie l'autre à Datame. Il lui livre également plusieurs châteaux forts. Cette conduite, qui ne se démentait pas, persuade enfin à Datame que son allié était résolu à faire au roi une guerre à outrance. De son côté, Mithridate, pour ne pas se rendre suspect de trahison, a soin de ne demander aucune conférence à Datame, et ne paraît pas chercher à le voir, entretenant ainsi son amitié malgré l'absence; de sorte qu'ils paraissaient liés bien moins par des services mutuels que par la haine qu'ils avaient vouée au roi.

Itaque eo profectus est, quo itinere futuras insidias dixe. rant. Sed elegit corpore et statura simillimum sui, eique vestitum suum dedit, atque eo loco ire, quo ipse consueverat, jussit ipse autem ornatu vestituque militari inter corporis custodes iter facere cœpit. At insidiatores, postquam in eum locum agmen pervenit, decepti ordine atque vestita, in eum faciunt impetum, qui suppositus erat. Prædixerat autem his Datames, cum quibus iter faciebat, ut parati essent facere, quod ipsum vidissent. Ipse, ut concurrentes insidiatores animadvertit, tela in eos conjecit. Hoc idem quum universi fecissent, priusquam pervenirent ad eum quem aggredi volebant, confixi ceciderunt.

X. Hic tamen tam callidus vir extremo tempore captus est Mithridatis, Ariobarzanis filii, dolo. Namque is pollicitus est regi, se eum interfecturum, si ei rex permitteret, ut, quodcunque vellet, liceret impune facere, fidemque de ea re, more Persarum, dextra dedisset. Hanc ut recepit a rege missam, copias parat, et absens amicitiam cum Datame facit, regis provincias vexat, castella expugnat, magnas prædas capit : quarum partem suis dispertit, partem ad Datamem mittit; pari modo complura castella ei tradit. Hæc diu faciendo persuasit homini, se infinitum adversus regem suscepisse bellum: quum nihilo magis, ne quam suspicionem illi præberet insidiarum, neque colloquium ejus petivit, neque in conspectum venire studuit. Sic absens amicitiam gerebat, ut non beneficiis

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XI. Quand Mithridate jugea Datame bien convaincu de sa bonne foi, il lui fit dire qu'il etait temps de lever de plus grandes forces et de faire directement la guerre au roi; et qu'il l'invitait à en venir conférer avec lui s'il le jugeait convenable; qu'il n'avait qu'à désigner le lieu. Datame y consent, et fixe l'époque et le lieu du rendez-vous. Mithridate s'y rend quelques jours auparavant, avec un homme de sa plus étroite confidence, et fait cacher des épées dans plusieurs endroits qu'il a soin de marquer. Le jour de l'entrevue, les deux chefs envoient de part et d'autre des gens chargés de reconnaître le lieu et de les fouiller eux-mêmes. Ils s'abordent : après s'être entretenus quelque temps, ils s'étaient retirés chacun de leur côté, et Datame était déjà loin, lorsque Mithridate, qui n'avait pas encore rejoint ses gens, de peur de soupçon, revient au même endroit, s'assied comme pour se reposer un instant à la place où se trouvait une des épées, et rappelle Datame, feignant d'avoir oublié quelque chose dans leur entretien. En attendant il déterre l'épée, la tire du fourreau et la cache sous sa robe: Datame s'étant approché, il lui dit qu'en le quittant il avait remarqué à portée de la vue un emplacement très-favorable pour un camp. Il le lui montre du doigt, et pendant que Datame se retourne pour examiner les lieux, il le frappe par derrière et le tue avant que personne puisse venir à son secours. C'est ainsi que ce grand homme, qui avait tant de fois triomphé de ses ennemis par sa prudence et son habileté, sans employer jamais la perfidie, finit victime de sa confiance dans l'amitié d'un traître.

mutuis, sed odio communi, quod erga regem susceperant, contineri viderentur.

XI. Id quum satis se confirmasse arbitratus est, certiorem facit Dalamem, tempus esse majores exercitus parari, bellum cum ipso rege suscipi; deque ea re, si ei videretur, quo loco vellet, in colloquium veniret. Probata re, colloquendi tempus sumitur, locusque, quo conveniretur. Huc Mithridates cum uno, cui maximam habebat fidem, ante aliquot dies venit, compluribusque locis separatim gladios obruit, eaque loca diligenter notat. Ipso autem colloquendi die, utrique, locum qui explorarent, atque ipsos scrutarentur, mittunt. Deinde ipsi sunt congressi. Hic quum aliquandiu in colloquio fuissent, et diversi discessissent, jamque procul Datames abesset, Mithridates, oriusquam ad suos perveniret, ne quam suspicionem pareret, in eumdem locum revertitur, atque ibi, ubi telum erat impositum, resedit, ut si a lassitudine cuperet acquiescere; Datamemque revocavit, simulans se quiddam in colloquio esse oblitum. Interim telum, quod latebat, protulit, nudatumque vagina veste texit, ac Datami venienti ait, digredientem se animadvertisse locum quemdam, qui erat in conspectu, ad castra ponenda esse idoneum. Quem quum digito demonstraret, et ille conspiceret, aversum ferro transfixit, priusque, quam quisquam posset succurrere, interfecit. Ita vir, qui multos consilio, neminem perfidia ceperat, simulata captus est amicitia.

EPAMINONDAS.

SOMMAIRE.

CHAP. I. Remarque sur les mœurs grecques. II. Enfance et jeunesse d'Epaminondas. III. Ses vertus. IV. Trait de désintéressement. V. Ses piquantes répliques à Ménéclide. — VI. Paroles remarquables d'Épaminondas contre Callistrate, et surtout contre les Lacédémoniens. VII. Oubliant les injures de ses concitoyens, il ramène sans perte leur armée à Thèbes. Il fait la guerre dans le Péloponnèse. VIII. Accusé, il se défend. - IX. Il meurt à Mantinée, sans avoir jamais été vaincu.-X. Il répond au reproche qu'on lui faisait de garder le célibat. Son horreur pour la guerre civile. Il fait la gloire de Thèbes.

I. Epaminondas, fils de Polymnus, naquit à Thèbes. Avant d'écrire sa vie, je dois recommander à mes lecteurs de ne pas juger des mœurs des étrangers par celles de leur patrie, et croire que ce qui leur paraît frivole le soit aux yeux des autres nations. La musique chez nous n'est pas considérée comme un art digne d'un personnage distingué, et nous plaçons la danse au rang des vices. En Grèce, au contraire, on aime et on honore ces deux arts. Voulant donc tracer un tableau exact de la vie et des habitudes d'Épaminondas, je crois ne devoir omettre aucun des traits qui sont propres à le faire bien connaître. Je parlerai d'abord de sa naissance, ensuite de ses études et des maîtres qui l'instruisirent; puis de ses mœurs, de ses talents et de tout ce qui me paraîtra digne d'être cité; enfin de ses actions, qui le placert audessus de tous les grands hommes dans l'opinion de la plupart des historiens.

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diluta. Horror a civili victoria. Thebarum gloria.

I. Epaminondas, Polymni filius, Thebanus. De hoc priusquam scribamus, hæc præcipienda videntur lectoribus, ne alienos mores ad suos referant; neve ea, quæ ipsis leviora sunt, pari modo apud ceteros fuisse arbitrentur. Scimus enim, musicen nostris moribus abesse a principis persona; saltare vero etiam in vitiis poni quæ omnia apud Græcos et grata et laude digna ducuntur. Quum autem exprimere imaginem consuetudinis atque vitæ velimus Epaminondæ, nihil videmur debere prætermittere, quod pertineat ad eam declarandam. Quare dicemus primum de genere ejus; deinde quibus disciplinis, et a quibus, sit eruditus; tum de moribus, ingeniique facultatibus; et si qua alia digra memoria erunt; postremo de rebus gestis, que a plurimis omnium anteponuntur virtutibus.

II. Je viens de dire quel fut son père. Sa famille était distinguée, mais depuis longtemps sans fortune. Quoi qu'il en soit, aucun Thébain ne recut une meilleure éducation. Il eut pour maître de harpe et de chant Denys, musicien aussi célèbre que Damon et Lamprus, dont la renommée est si grande. Olympiodore lui enseigna la flûte, et Calliphron la danse. Il étudia la philosophie sous Lysis de Tarente, pythagoricien, et s'attacha tellement à ce maître, que, tout jeune encore, il préférait le commerce de ce vieillard triste et sévère à la société des jeunes gens. Il ne voulut même pas le quitter avant d'avoir acquis sur ses condisciples une supériorité qui fit prévoir aisément qu'il les surpasserait en toutes choses. Nous regardons ces talents comme des futilités, et même nous les méprisons; mais en Grèce c'étaient autant de titres de gloire. Quand Épaminondas eut atteint l'âge de puberté, il se livra aux exercices de la gymnastique, moins pour augmenter la force du corps que pour acquérir l'agilité. L'une lui paraissait la qualité d'un athlète, l'autre celle d'un guerrier. Il s'exerçait à la course, à la lutte, afin de s'habituer à saisir son adversaire et à le combattre sans se laisser renverser. Il s'appliquait aussi beaucoup au maniement des armes.

III. A cette vigueur du corps se joignaient les plus belles qualités de l'âme. Il était modeste, prudent, grave, habile à profiter des circonstances, expérimenté dans la guerre, courageux, magnanime, si grand ami de la vérité qu'il ne mentait pas, même en riant; tempérant, doux, admirablement patient: il supportait non-seulement les injus

II. Natus igitur patre, quo diximus, honesto genere, pauper jam a majoribus relictus. Eruditus autem sic, ut nemo Thebanus magis: nam et citharizare, et cantare ad chordarum sonum doctus est a Dionysio, qui non minore fuit in musicis gloria, quam Damon, aut Lamprus, quorum pervulgata sunt nomina; carmina cantare tibiis ab Olympiodoro; saltare a Calliphrone. At philosophiæ præceptorem habuit Lysim Tarentinum, pythagoreum : cui quidem sic fuit deditus, ut adolescens tristem et severum senem omnibus æqualibus suis in familiaritate anteposuerit; neque prius eum a se dimiserit, quam in doctrinis tanto antecesserit condiscipulos, ut facile intelligi posset, pari modo superaturum omnes in ceteris artibus. Atque hæc ad nostram consuetudinem sunt levia, et potius contemnenda; at in Græcia utique olim magnæ laudi erant. Postquam ephebus factus est, et palæstræ dare operam cœpit, non tam magnitudini virium servivit, quam velocitati. Illam enim ad athletarum usum, hanc ad belli existimabat utilitatem pertinere. Itaque exercebatur plurimum currendo et luctando, ad eum finem, quoad stans complecti posset, atque contendere. In armis plurimum studii consumebat.

III. Ad hanc corporis firmitatem plura etiam animi bona accesserant. Erat enim modestus, prudens, gravis, temporibus sapienter utens, peritus belli, fortis manu, animo maximo; adeo veritatis diligens, ut ne joco quidem mentiretur. Idem continens, clemens, patiensque admirandum in

tices du peuple, mais celles de ses amis. Il était surtout d'une discrétion à toute épreuve, qualité aussi utile que le talent de la parole. Il aimait à écouter, persuadé que c'était le moyen le plus facile de s'instruire. Lorsqu'il se trouvait dans une assemblée où l'on discutait sur les affaires publiques ou la philosophie, il ne se retirait jamais que la conversation ne fût finie. Il supportait si aisément la pauvreté, qu'il ne recueillit d'autre prix de ses services que l'honneur de les avoir rendus à sa patrie. Il ne recourut jamais à ses amis pour ses besoins personnels; mais il s'en servit si souvent pour soulager les malheurs des autres, qu'on aurait pu croire que leur fortune était la sienne. Lorsqu'un de ses concitoyens avait été pris par l'ennemi, ou qu'un de ses amis ne pouvait marier sa fille faute de dot, il les rassemblait tous et les faisait contribuer chacun suivant ses moyens; et quand la somme était fixée, au lieu de la recevoir, il amenait l'ami pour qui se faisait la collecte, et lui en faisait compter à lui-même le produit, afin qu'il sût quelles obligations il avait à chacun.

IV. Son intégrité fut tentée par Diomédon de Cyzique, qui, à la prière d'Artaxerxès, essaya de le séduire avec de l'argent. Il vint à Thèbes avec des sommes considérables, et fit entrer dans ses projets par un présent de cinq talents le jeune Micythe, qu'Epaminondas aimait beaucoup. Myeithe va trouver Epaminondas, et lui apprend le sujet du voyage de Diomédon. « Il n'est pas be- soin d'argent, dit Epaminondas en présence de « ce dernier. Si les projets du roi de Perse sont « avantageux aux Thébains, je suis prêt à l'aider • sans récompense; sinon, il n'a pas assez d'or

modum; non solum populi, sed etiam amicorum ferens injurias; imprimisque commissa celans, quod interdum non minus prodest, quam diserte dicere; studiosus audiendi; ex hoc enim facillime disci arbitrabatur. Itaque quum in circulum venisset, in quo aut de republica disputaretur, aut de philosophia sermo haberetur, nunquam inde prius discessit, quam ad finem sermo esset adductus. Paupertatem adeo facile perpessus est, ut de republica nibil, præter gloriam, ceperit. Amicorum in se tuendo caruit facultatibus; fide ad alios sublevandos sæpe sic usus est, ut possit judicari, omnia ei cum amicis fuisse communia. Nam quum aut civium suorum aliquis ab hostibus esset captus, aut virgo amici nubilis, propter paupertatem, collocari non posset; amicorum concilium habebat, et quantum quisque daret, pro cujusque facultatibus imperabat. Eamque summam quum fecerat, priusquam acciperet pecuniam, adducebat eum, qui quærebat, ad eos, qui conferebant, eique ut ipsi numerarent, faciebat; ut ille, ad quem ea res perveniebat, sciret quantum cuique deberet.

IV. Tentata autem ejus est abstinentia a Diomedonte Cyziceno. Namque is, rogatu Artaxerxis, Epaminondam pecunia corrumpendum susceperat. Hic magno cum pondere auri Thebas venit, et Micythum adolescentulum quinque talentis ad suam perduxit voluntatem, quem tum Epaminondas plurimum diligebat. Micythus Epaminondam convenit, et causam adventus Diomedontis ostendit.

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« pour moi : car si cet argent vous était dérobé, on pourrait m'accuser d'avoir repris par un vol «< ce que j'ai refusé comme présent. >> Il lui demanda où il voulait être conduit. Diomédon ayant désigné Athènes, il lui donna une escorte pour l'accompagner jusque-là. Il obtint même de l'Athénien Chabrias, dont nous avons parlé, qu'il protégerait son embarquement. Nous nous contenterons de cette preuve du désintéressement d'Epaminondas. Nous en pourrions citer beaucoup d'autres; mais nous devons nous borner, ayant l'intention de renfermer dans un volume la vie de beaucoup de grands hommes dont l'histoire, écrite séparément par la plupart des écrivains, forme à elle seule un ouvrage très-étendu.

V. Épaminondas n'avait point de rival à Thè bes comme orateur. La justesse et la concision de ses reparties égalaient la richesse et l'élégance de ses discours. Il eut pour détracteur un certain Ménéclide, né aussi à Thèbes, son adversaire dans l'administration de la république, et assez éloquent au moins pour un Thébain; car les

At ille, Diomedonte coram : «< Nihil, inquit, opus pecunia est; nam si ea rex vult, quæ Thebanis sint utilia, gratis facere sum paratus; sin autem contraria, non habet auri atque argenti satis: namque orbis terrarum divitias accipere nolo pro patriæ caritate. Te, quod me incognitum tentasti, tuique similem existimasti, non miror, tibique ignosco; sed egredere propere, ne alios corrumpas, quum me non potueris. Tu, Micythe, argentum huic redde: nisi id confestim facis, ego te tradam magistratui. » Hunc Diomedon quum rogaret, ut tuto exire, suaque, quæ attulisset, liceret efferre: « Istud, inquit, faciam, neque tua causa, sed mea; ne, si tibi sit pecunia adempta, aliquis dicat, id ad me ereptum pervenisse, quod delatum accipere noluissem. » A quo quum quæsisset, quo se deduci vellet, et ille Athenas dixisset; præsidium dedit, ut eo tuto perveniret. Neque vero id satis habuit; sed etiam, ut inviolatus in navem ascenderet, per Chabriam Atheniensem, de quo supra mentionem fecimus, effecit. Abstinentiæ erit hoc satis testimonium. Plurima quidem proferre possemus; sed modus adhibendus est, quoniam uno hoc volumine vitas excellentium virorum concludere constituimus, quorum separatim multis millibus versuum complures scriptores ante nos explicarunt.

V. Fuit etiam disertus, ut nemo Thebanus ei par esset eloquentia : neque minus concinnus in brevitate respondendi, quam in perpetua oratione ornatus. Habuit obtrec

hommes de cette nation ont plus de force de corps | bains et les Argiens, et disait entre autres choses

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que d'esprit. Ce Ménéclide, voyant la supériorité d'Épaminondas dans l'art militaire, engageait toujours les Thébains à préférer la paix à la guerre, afin qu'on n'eût pas besoin de son rival. «En détournant vos concitoyens de la guerre, « vous les trompez par l'abus des termes, lui dit Épaminondas. Sous le nom de repos, vous ne « leur donnez que la servitude. La paix naît de la guerre qui veut jouir longtemps de l'une doit « se préparer à l'autre. Et vous, Thébains, si « vous voulez être le premier peuple de la Grèce, c'est dans les camps qu'il faut vivre, et non « dans les gymnases. Une autre fois Ménéclide lui reprochait de n'avoir point d'enfants, de ne s'être point marié, et surtout d'avoir assez de vanité pour se comparer à Agamemnon en fait de gloire militaire. « Ne me reprochez pas mon célibat, lui dit Épaminondas; vous êtes le dernier « que je consulterai sur cet article. » Ménéclide était soupçonné d'adultère. « Quant à Agamem<< non, vous vous trompez si vous croyez que je ‹ veuille rivaliser avec lui. Agamemnon, avec tou<< tes les villes de la Grèce, eut beaucoup de peine « à prendre une ville en dix ans ; et moi, avec les << Thébains seulement, j'ai, par la défaite des Lacédémoniens, délivré en un jour la Grèce en" tière. »

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qu'il suffisait, pour juger d'eux, de considérer quelques-uns de leurs concitoyens. Oreste et Alcméon, assassins de leur mère, étaient Argiens; Thèbes avait vu naître cet OEdipe qui, après le meurtre de son père, avait épousé sa mère. Épaminondas ayant réfuté Callistrate sur les autres points, en vint à ces deux grefs. « J'admire, dit«< il, la sottise de ce rhéteur athénien, qui ne se rappelle pas que ces deux hommes, qui d'ailleurs « étaient nés innocents, ont été recueillis par les "Athéniens après avoir été chassés de leur pa<< trie. >> Mais son éloquence brilla surtout à Sparte; où il fut envoyé avant la bataille de Leuctres. Les députés de toutes les villes alliées s'y trouvaient réunis. Il s'éleva si fortement devant cette nombreuse assemblée contre le despotisme des Lacédémoniens, qu'il leur porta un coup aussi fatal par cette harangue que par sa victoire de Leuctres, ayant réussi, comme on le vit par la suite, à leur enlever tous leurs alliés.

VII. J'ai dit qu'Epaminondas était patient, qu'il savait supporter les injustices de ses concitoyens, et regardait comme un crime de conserver du ressentiment contre sa patrie : en voici des preuves. L'envie l'avait fait exclure du commandement. On avait choisi un général sans expérience, dont les fautes avaient failli perdre l'armée en l'engageant dans un defilé où elle était enveloppée par l'ennemi. On sentit alors le besoin qu'on avait d'Épaminondas, et l'on réclama son secours. Il servait sans grade et comme simple soldat. Oubliant l'injure qu'il avait reçue, il dégagea l'ar

VI. Epaminondas s'était rendu à l'assemblée générale des Arcadiens, pour les engager à se liguer avec Thèbes et Argos. D'un autre côté, Callistrate, député d'Athènes, le plus grand orateur de cette époque, les pressait de se réunir aux Athéniens. Il déclamait beaucoup contre les Thé-mée, et la ramena sans accident jusqu'à Thèbes.

tatorem Meneclidem quemdam indidem Thebis, et adversarium in administranda republica, satis exercitatum in dicendo, ut Thebanum scilicet. Namque illi genti plus inest virium, quam ingenii. Is, quod in re militari florere Epaminondam videbat, hortari solebat Thebanos, ut pacem bello anteferrent, ne illius imperatoris opera desideraretur. Huic ille : « Fallis, inquit, verbo cives tuos, quod hos a bello avocas; otii enim nomine servitutem concilias. Nam paritur pax bello. Itaque qui ea diutina volunt frui, bello exercitati esse debent. Quare, si principes Græciæ esse vultis, castris est vobis utendum, non palæstra. » Idem ille Meneclides quum huic objiceret, quod liberos non haberet, neque uxorem duxisset, maximeque insolentiam, quod sibi Agamemnonis belli gloriam videretur consecutus ; at ille : « Desine, inquit, Meneclida, de uxore mibi exprobrare; nam nullius in ista re minus uti consilio volo (habebat enim Meneclides suspicionem adulterii). Quod autem me Agamemnonem æmulari putas, falleris : namque ille, cum universa Græcia, vix decem annis, unam cepit urbem; ego contra ea, una urbe nostra, dieque uno, totam Græciam, Lacedæmoniis fugatis, liberavi. »

VI. Idem quum in conventum venisset Arcadum, petens, ut societatem cum Thebanis et Argivis facerent; contraque Callistratus, Atheniensium legatus, qui eloquentia omnes eo præstabat tempore, postularet, ut potius amicitiam sequerentur Atticorum; et in oratione sua multa

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invectus esset in Thebanos et Argivos, in eisque hoc posuisset, «< animadvertere debere Arcadas, quales utraque civitas cives procreasset, ex quibus de ceteris possent judicare. Argivos enim fuisse Orestem et Alcmæonem matricidas; Thebis Edipum natum, qui, quum patrem suum interfecisset, ex matre liberos procreasset; » hic in respondendo Epaminondas, quum qui, de ceteris perorasset, postquam ad illa duo opprobria pervenit : « Admirari se, dixit, stultitiam rhetoris Attici, qui non animadverterit innocentes illos natos, domi scelere admisso, quum patria essent expulsi, receptos esse ab Atheniensibus. » Sed maxime ejus eloquentia eluxit Spartæ legati, ante pugnam Leuctricam. Quo quum omnium sociorum convenissent legati, coram frequentissimo legationum conventu sic Lacedæmoniorum tyrannidem coarguit, ut non minus illa oratione opes eorum concusserit, quam Leuctrica pugna. Tum enim perfecit, quod post apparuit, ut auxilio sociorum Lacedæmonii privarentur.

VII. Fuisse patientem, snorumque injurias ferenter civium, quod se patriæ irasci nefas esse duceret, hæc sunt testimonia. Quum eum propter invidiam cives præficere exercitui noluissent, duxque esset delectus belli imperitus, cujus errore eo esset deducta illa multitudo militum, ut omnes de salute pertimescerent, quod locorum angustiis clausi ab hostibus obsidebantur, desiderari cœpta est Epaminondæ diligentia. Erat enim ibi privatus, nu

Ce trait n'est pas le seul; sa vie en offre plusieurs de ce genre. Je vais citer le plus éclatant. Il conduisait une armée dans le Péloponnèse contre les Spartiates, ayant avec lui deux collègues, dont l'un était Pélopidas, capitaine habile et courageux. Tous trois, victimes de la jalousie de leurs ennemis, tombèrent dans la disgrâce du peuple; on leur ôta le commandement et on leur donna des successeurs. Épaminondas refusa d'obéir au décret rendu contre eux, les engagea à faire de même, et continua la guerre. Il voyait bien que s'il abandonnait l'armée, l'imprudence et l'inhabileté des nouveaux chefs perdraient tout. Il y avait à Thèbes une loi qui punissait de mort quiconque garderait le commandement au delà du terme prescrit. Épaminondas ne voulut pas qu'une loi rendue pour le salut de l'Etat fût pour l'État une cause de ruine. Il conserva son commandement quatre mois de plus que le peuple ne l'avait ordonné.

VIII. Après la guerre ses collègues furent mis en accusation pour leur désobéissance. Épaminondas leur permit de rejeter la faute sur lui, et de dire qu'ils n'avaient agi que d'après ses ordres; ce qui les fit acquitter. On pensait qu'il ne se présenterait pas, n'ayant rien à répondre. Il comparut, ne chercha pas à se défendre, et confirma la déclaration de ses collègues, se soumettant aux peines portées par la loi. Il demanda seulement à ses juges que la sentence fût conçue en ces termes : « Épaminondas a été puni de mort - par les Thébains, parce qu'il les a forcés à . Leuctres de vaincre les Lacédémoniens, qu'au

mero militis. A quo quum peterent opem, nullam adhibuit, memoriam contumeliæ, et exercitum, obsidione liberatum, domum reduxit incolumem. Neque vero hoc semel fecit, sed sæpius. Maxime autem fuit illustre, quum in Peloponnesum exercitum duxisset adversus Lacedæmonios, haberetque collegas duos, quorum alter erat Pelopidas, vir fortis ac strenuus. Hic quum criminibus adversariorum omnes in invidiam venissent, ob eamque rem imperium his esset abrogatum, atque in eorum locum alii prætores successissent; Epaminondas populiscito non paruit, idemque ut facerent, persuasit collegis, et bellum, quod susceperat, gessit. Namque animadvertebat, nisi id fecisset, totum exercitum propter prætorum imprudentiam inscientiamque belli, periturum. Lex erat Thebis, quæ morte mulctabat, si quis imperium diutius retinuisset, quam lege præfinitum foret: hanc Epaminondas, quum reipublicæ conservandæ causa latam videret, ad perniciem civitatis conferre noluit; et quatuor mensibus diutius, quam populus jusserat, gessit imperium.

VIII. Postquam domum reditum est, collegæ ejus hoc crimine accusabantur. Quibus ille permisit, ut omnem causam in se transferrent, suaque opera factum contenderent, ut legi non obedirent : qua defensione illis periculo liberatis, nemo Epaminondam responsurum putabat, quod, quid diceret, non haberet. At ille in judicium venit; nihil eorum negavit, quæ adversarii crimini dabant, omniaque, quæ collegæ dixerant, confessus est; neque

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« cun Béotien, avant lui, n'eût osé regarder en « face sur un champ de bataille; parce que, en un « seul combat, il a sauvé Thèbes de sa ruine, dé« livré la Grèce, et tellement changé la face des « affaires, que les Thébains ont mis le siége devant Sparte dont les habitants se sont estimés trop heu« reux d'avoir la vie sauve; parce qu'enfin il n'a « cessé de faire la guerre qu'après avoir rétabli « Messène, pour tenir perpétuellement Lacédé« mone en échec. » Ces paroles excitèrent le rire de toute l'assemblée, et aucun juge n'osa donner sa voix. C'est ainsi qu'il sortit couvert de gloire d'une affaire capitale.

IX. Il commandait à Mantinée sur la fin de sa vie. Au milieu de la bataille, il fut reconnu par l'ennemi dans un moment où il chargeait. Les Spartiates, persuadés que le salut de leur patrie dépendait de sa mort, fondirent tous sur lui, et ne se retirèrent, après un combat acharné, qu'en le voyant tomber, atteint par une flèche, pendant qu'il combattait avec la plus grande valeur. Cet événement ralentit l'ardeur des Thébains; toutefois ils ne quittèrent le champ de bataille qu'après avoir défait l'ennemi, qui reprenait courage. Quant à Épaminondas, sentant qu'il était blessé à mort et qu'il mourrait dès que le fer serait retiré de sa blessure, il l'y garda jusqu'au moment où l'on vint lui annoncer que les Thébains étaient vainqueurs. A cette nouvelle, « J'ai assez vécu, dit-il, car je meurs sans « avoir été vaincu ; » et il arracha le fer de sa blessure. Il expira aussitôt.

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X. Epaminondas ne se maria jamais. Pélopidas

recusavit, quominus legis pœnam subiret; sed unum ab iis petivit, ut in periculo suo inscriberent : « Epaminon« das a Thebanis morte mulctatus est, quod eos coegit apud Leuctra superare Lacedæmonios, quos ante se imperatorem nemo Bootiorum ausus fuit aspicere in « acie; quodque uno prælio non solum Thebas ab interitu « retraxit, sed etiam universam Græciam in libertatem vindicavit, eoque res utrorumque perduxit, ut Thebani << Spartam oppugnarent, Lacedæmonii satis haberent, si << salvi esse possent; neque prius bellare destitit, quam, << Messene constituta, urbem eorum obsidione clausit. »> Hæc quum dixisset, risus omnium cum hilaritate coortus est; neque quisquam judex ausus est de eo ferre suffragium. Sic a judicio capitis maxima discessit gloria.

IX. Hic extremo tempore imperator apud Mantineam, quum acie instructa audacius instaret hostes, cognitus a Lacedæmoniis, quod in unius pernicie ejus patriæ sitam putabant salutem, universi in unum impetum fecerunt; neque prius abscesserunt, quam, magna cæde facta, multisque occisis, fortissime ipsum Epaminondam pugnantem, sparo eminus percussum, concidere viderunt. Hujus casu aliquantum retardati sunt Bœotii: neque tamen prius pugna excesserunt, quam repugnantes profligarunt. At Epaminondas, quum animadverteret, mortiferum se vulnus accepisse, simulque, si ferrum, quod ex hastili in corpore remanserat, extraxisset, animam statim emissurum, usque eo retinuit, quoad renuntiatum est vicisse

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